Chroniques Catalanes II. La reconquista.

C'est ici que les artistes (en herbe ou confirmés) peuvent présenter leurs compositions personnelles : images, musiques, figurines, etc.
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yupanqui
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par yupanqui »

Eh bien voilà un passage à la fois culturel (le métier de bourrelier et de tanneur) et cultuel (grande description détaillée de la liturgie du Vendredi Saint : Office de la Passion et Chemin de Croix).
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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TEEGER59
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par TEEGER59 »

Suite.

Le soir venu, Mendoza annonça à son épouse une nouvelle qui la laissa perplexe. Elle se remémora la semaine qui venait de s'écouler et songea au petit incident qui avait conduit son homme à prendre cette surprenante décision…

Le samedi précédent, veille des Rameaux, Pablo avait demandé à son père la permission de faire venir sa promise à l'hacienda pour la semaine sainte.
Pablo: Ce sera pour toi l'occasion de faire enfin sa connaissance.
:Mendoza: : Certes! Mais il ne serait pas convenable de la recevoir ici, avant d'avoir fait officiellement notre demande. Venez en passant, comme par hasard, dans l'après-midi, une fois que mon travail sera achevé. Nous boirons une coupe d'hydromel et mangerons des galettes. Vous ne vous attarderez pas.
Ce matin-là, dans les vignes, la sève avait fait son travail. Les premiers bourgeons se firent connaitre, et gonflèrent jusqu’à éclater et laisser entrevoir de jeunes pousses.
La future matière première du vin n’en était qu’a son commencement, sa naissance. Malheureusement, ces nouveaux nés craignaient le gel, et il arrivait parfois que des gelées fassent encore leur apparition à cette période. Mendoza toucha du bois en effectuant le palissage.
La matinée s'écoula. L'heure du déjeuner arriva.
Sitôt celui-ci terminé, Pablo partit comme s'il avait le diable aux trousses. Son père se rendit alors dans le pré, où, aidé de Miranda et profitant du beau temps, Luis tondait les moutons du domaine. Le Catalan y resta un bon moment. Sa forte poigne étant préférable à celle d'une femme pour maintenir les grosses brebis ou les béliers qui tentaient d'échapper aux ciseaux du tondeur.
Ce fut durant cette occupation que Joaquim vint le quérir.

Joaquim: Papa! Papa! Pablo et Chabeli sont arrivés!
:Mendoza: : C'est bon. Je viens.
Quand le capitaine entra dans la salle dont seulement quelques traînées de soleil, issues des fenêtres, striaient le demi-jour, il ne vit d'abord rien tant la clarté du dehors lui emplissaient les yeux.

:Laguerra: : Voici Chabeli qui vient nous rendre visite, mon chéri.
Isabella poussait vers son époux une forme souple qui franchit d'un pas léger la limite de la pénombre pour se trouver brusquement dans une des coulées lumineuses épandues sur les dalles.

:Mendoza: : Soyez la bienvenue.
Surgie dans la lumière printanière, et comme l'émanation, elle-même, du renouveau, vêtue d'un bliaud turquoise, son visage rosi par l'émotion levé vers l'arrivant, la jeune fille du meunier sourit et voulut s'emparer de la main de son futur beau-père pour la baiser.

:Mendoza: : Que nenni. Saluons-nous comme il se doit!
Il l'attira vers lui, posa ses lèvres sur ses joues rebondies. Ensuite, il rejoignit sa femme.
À cet instant, ce fut comme si les fours de l'atelier d'un souffleur de verre s'allumaient en même temps dans ses veines. Un torrent ardent incendia son sang... Il demeura un instant, penché en avant, comme un homme pris de vertige, suspendu au-dessus d'un précipice, puis releva un visage bouleversé qu'il chercha à dissimuler en y passant plusieurs fois une main peu sûre.

:Laguerra: : Viens donc boire une coupe d'hydromel avec nous.
Comme issue d'une brume irréelle, la voix d'Isabella semblait fort loin.

:Laguerra: : Viens!
:Mendoza: : Que m'arrive-t-il? Dieu, que m'arrive-t-il? (Pensée).
Il se demanda s'il n'allait pas tomber, là, devant eux. La jeune fille le dévisageait de ses prunelles élargies. D'un timbre étouffé, il finit par dire:
:Mendoza: : Je suis désolé, je ne me sens pas très bien. La tête me tourne. Je suis resté dans le pré, en plein soleil, pendant longtemps...
:Laguerra: : Que tu es donc imprudent, mon chéri! Tu aurais dû te couvrir! Tu sais bien que le soleil d'avril est dangereux!
En riant, Pablo ajouta:

Pablo: On dit même qu'il rend fou!
:Mendoza: : Buvez sans moi. Je vais aller m'allonger.
Il traversa la salle comme un somnambule, gagna la chambre conjugale, ôta sa cape, sa ceinture et ses bottes, se laissa tomber sur le lit et enfouit sa tête dans un des gros oreillers...

42.PNG

Quand Isabella vint le rejoindre, après le départ de Pablo et de Chabeli, il n'avait pas bougé et paraissait somnoler. Elle s'approcha du grand corps étendu, se pencha sur lui.
:Laguerra: : Juan!
Il ne répondit pas.
:Laguerra: : Sans doute s'est-il endormi. C'est ce qu'il pouvait faire de mieux. Qu'il se repose. Un bon somme le remettra d'aplomb! (Pensée).
Elle sortit doucement de la pièce pour se rendre dans le jardin. Aidée par Paloma et Joaquim, qui ramassaient de petites branches, elle coupa des rameaux de buis qu'elle ferait bénir le lendemain matin à la messe. Leur odeur douce-amère devait à jamais demeurer liée dans son souvenir à ce moment-là. Joaquim remarqua:
Joaquim: Chabeli n'est pas restée longtemps.
:Laguerra: : Elle reviendra plus tard. Si ton père n'avait pas été pris de malaise, les choses se seraient passées autrement, mon petit prince. Que veux-tu, il n'a pas été prudent. Le soleil lui a fait du mal.
Joaquim: Je voudrais bien savoir ce qu'il pense de la promise de Pablo, maintenant qu'il l'a rencontrée.
:Laguerra: : Il nous le dira ce soir, au souper.
Mais le moment venu, Mendoza se plaignait de toujours souffrir de la tête. Il ne voulut pas manger.
:Laguerra: : Je vais te faire une tisane de feuilles et de fleurs de basilic. C'est souverain pour les maux comme ceux-là!
:Mendoza: : Si tu veux.
Assis près du feu, il fixait les flammes jaunes d'un air sombre.
Après avoir bu le breuvage préparé par sa femme, il retourna se coucher en recommandant qu'on ne se soucie pas de lui. Une fois le souper terminé, quand chacun se fut retiré, Pablo demanda à sa mère:

Pablo: Papa t'a-t-il parlé de Chabeli?
:Laguerra: : Ma foi non. Il n'est pas bien et semble trop abattu pour s'intéresser à autre chose qu'à son mal. Nous allons laisser passer ce dimanche, mais, s'il ne va pas mieux lundi, il ira trouver Zia qui saura quoi faire pour le guérir.
Pablo: Espérons qu'il n'a rien de grave...
Pablo était décontenancé.
Pablo: Chabeli n'a pas voulu, elle non plus, me faire savoir ce qu'elle pensait de lui. Elle prétend qu'elle ne l'a pas assez vu pour avoir une opinion.
:Laguerra: : Je la comprends. Ils n'ont pas échangé dix paroles!
Pablo: J'aimerais tant savoir si papa compte donner son consentement à notre futur mariage... Viendra-t-il avec nous aux matines?
:Laguerra: : Je ne sais. Tout dépendra de son état de santé.
Le Catalan décida pourtant de se rendre, à jeun, comme toute sa maisonnée à Sant Joan Despí où les fidèles assistaient traditionnellement à l'office des matines en cette veille des Rameaux.
Les lanternes que chacun tenait à la main ponctuaient l'obscurité de leurs petites lueurs vacillantes. Ces lumières égrenées le long des chemins convergeant vers l'église ressemblaient aux grains brillants d'un chapelet mouvant répandu au cœur de la nuit printanière.
Durant l'office, Isabella fut frappée de la ferveur obstinée avec laquelle priait son époux.
Il revint ensuite à l'hacienda en marchant seul, sans desserrer les dents, en tête de leur petit groupe où bavardaient compagnons et serviteurs.
Une fois au lit, il se plaignit de nouveau de migraine, se tourna sur le côté et demeura silencieux.
Pendant toute la journée du dimanche, il resta obstinément enfermé dans sa chambre sans presque se nourrir, sans mot dire.
Pablo partit après le dîner avec Joaquim au village où des ménestriers jouaient de la cornemuse sur la place afin de faire danser la jeunesse. Ils en revinrent tout dépités, car Chabeli, qui avait pris froid à ce qu'affirmait Julio, ne s'était pas jointe à eux. Sans elle, il n'y avait pas de divertissement possible pour lui. Joaquim dut supporter la mauvaise humeur de son aîné jusqu'à l'heure des vêpres.
Toute la famille revenait de ce dernier office dominical lorsque Miguel franchit le portail de l'hacienda.
Il sauta de cheval avant même que celui-ci fût immobilisé et jeta les rênes à Diego. S'élançant vers son frère et sa belle-sœur qui se trouvaient près du jacaranda, il s'écria:

MDR: Mes amis! Mes amis! Ce jour est béni! Cat est de nouveau enceinte.
Il rayonnait. Isabella lui saisit les mains et les serra:
:Laguerra: : Comme toi, elle doit être au comble du bonheur! Je suis ravie pour vous deux!
Les dents serrées, Mendoza ajouta:
:Mendoza: : Toutes mes félicitations.
:Laguerra: : Allons, Mig', ne restons pas dans la cour. Entrons chez nous pour y vider une coupe de vin. Il faut fêter cette nouvelle.
MDR: Ce serait bien volontiers, mais je repars tout de suite la rejoindre.
Ses dents blanches éclairaient son visage à la peau matte, où mille petites rides joyeuses s'inscrivaient autour des yeux. L'hidalgo leur donna l'accolade et repartit comme un tourbillon.
D'un ton ironique, le capitaine constata:

:Mendoza: : Miguel se comporte comme un gamin niais qui sourit bêtement aux anges.
:Laguerra: : Je te trouve bien sévère envers ton frère. Vous aviez pourtant fait la paix! Que t'arrive-t-il donc, mon chéri?
:Mendoza: : Je souffre sans cesse, ce qui me rend d'humeur morose. Donne-moi donc à boire de cette nouvelle préparation de coques d'amandes qui fait dormir en dépit des douleurs.
:Laguerra: : Si tu ne vas pas mieux demain, il te faudra consulter Zia. Elle trouvera bien le moyen de te soulager.
Le lendemain matin, Mendoza se rendit en effet chez sa fille adoptive, or celle-ci était absente. Elle s'était levée tôt afin de soigner ses malades au monastère. Quant il la trouva, Zia lui donna un élixir à sa façon, en l'assurant qu'il en ressentirait sans tarder les bienfaits, puis, quittant l'infirmerie, il gagna l'enceinte monastique. Il voulait s'entretenir avec le père Marco. Il avait coutume de se confesser à lui car il savait, il sentait que le feu qui le brûlait était un reflet de celui de l'enfer.


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Le tintement d'une cloche attira son regard sur les arcades du cloître. Il vit la longue théorie d'étoffe grossière de laine brune, lourde, rêche et robuste des moines qui se rendaient à l'oratoire de ce pas silencieux que leur donnaient les sandales de corde tressée. Aucun ne tourna la tête dans sa direction et ils disparurent derrière les portes de la chapelle en entonnant le "Veni Creator".
L'écho de leurs voix s'attarda même après que les portes furent refermées et Mendoza resta là, à les écouter, en contemplant l'ordonnance fraîche du jardin intérieur, planté de lauriers, d'ifs et de citronniers qui entouraient les plates-bandes cernées de petit-buis où les religieux cultivaient des plantes médicinales. Au milieu, il y avait toujours cette vasque de pierre avec un mince jet d'eau où les oiseaux venaient se désaltérer.


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C'était une image si belle, si apaisante et si douce que le capitaine y demeura un long moment. C'était sans doute l'une des dernières qu'il lui serait donné d'admirer mais, du moins, ses yeux pourraient-ils s'emplir de beauté jusqu'au moment du départ. Ensuite, il n'y aurait plus qu'à les lever vers le ciel puis à les fermer... pour ne plus les rouvrir.
Mais, chose étrange, plus il s'efforçait à la résignation, moins il y parvenait.

:Mendoza: : Je vivrai si Dieu le veut. (Pensée).
Il répétait ses mots en suivant la route qui le ramenait chez lui.
Dans un moment de faiblesse, il se laissa tomber à terre, sur le revers d'un talus. L'air était doux, l'herbe neuve, encore rase, ressemblait à un tapis de fine laine verte. Des oiseaux s'égosillaient dans les arbres dont les bourgeons éclataient de toutes parts. Gorgée de sève, la campagne se livrait voluptueusement au printemps.
L'air perdu, Mendoza fixait de petites anémones sauvages, blanches et rosées, qui étoilaient le rebord du fossé, là où commençait la haie d'épines noires.

:Mendoza: : Vous qui nous avez créés et connaissez nos faiblesses, Dieu, prenez pitié de moi! Prenez pitié! Trouvez un moyen! Je vous en conjure! (Pensée).
Il resta un long moment prostré, au bord du chemin. Il songea qu'il ne lui restait plus que quelques jours, quelques semaines peut-être et son cœur se serra en face du temps qui fuyait inexorablement. Quand il se redressa, il était convaincu que, seul, un miracle pourrait le sauver.
La semaine sainte, que certains nommaient semaine d'angoisse, s'écoula pour cet homme aux abois comme un cauchemar.
Autour de lui, sa famille respectait son silence, portait au compte du malencontreux coup de soleil son air tourmenté, son mutisme.
Il ne pouvait rester en place, ne se trouvait bien nulle part, n'avait de goût à rien. Ses chais, où d'ordinaire il travaillait dans la joie, lui étaient devenus prisons.
Il partait, marchait à travers prés et chemins creux, suivait le cours du Llobrebat, sans but, sous la pluie revenue et le ciel maussade. Les bourrasques le laissaient insensible. S'il frissonnait, ce n'était pas de froid.
Le jour du vendredi saint, il suivit la procession des pénitents qui cheminaient à travers les rues du village, à la suite de la grande croix de bois portée par l'un d'entre eux.


☼☼☼

Ce soir-là, il annonça à Isabella qu'il avait décidé de passer la nuit en prières, qu'il connaissait dans la forêt un ermite auprès duquel il allait se rendre afin de faire oraison en sa compagnie jusqu'au lendemain.
Peu habituée à de telles manifestations de mysticisme chez un être dont la foi, toute simple et droite, n'avait d'ordinaire point besoin de semblables recours, l'aventurière préféra cependant acquiescer.
L'attitude de Juan l'inquiétait bien un peu depuis le samedi précédent, mais elle se persuadait que seule l'appréhension d'un mal qui le tourmentait de manière si durable pouvait expliquer le changement incompréhensible de son mari.
Ainsi que tous les hommes, il détestait souffrir, et n'acceptait pas cette maladie sournoise dont aucun remède ne semblait pouvoir venir à bout.
Elle le laissa donc partir sans trop de crainte en se contentant de lui souhaiter une retraite salutaire.
Il ne réapparut pas le lendemain matin, non plus qu'à l'heure du dîner.
Le samedi saint, jour d'attente par excellence, jour de recueillement, de méditation pour toute la chrétienté, s'écoula sans qu'on ait de nouvelles du capitaine.
Selon la tradition, on allait célébrer la Résurrection de la nature symbolisée par l’œuf, porteur d’un germe de vie. Les enfants du village vinrent, crécelles en main, réclamer les petites coquilles teintes et les menues piécettes qu'on leur partageait la veille de Pâques.
Comme on ne pouvait empêcher les poules de pondre pendant le Carême, on les conservait précieusement jusqu’à la fête, à partir de laquelle il fallait écouler le stock! Les gens de la vallée qui en possédaient à foison ne se faisaient pas prier pour en donner aux petits quêteurs.
Comme chaque année, Isabella leur distribua une partie de ses réserves, mais sans y trouver l'amusement habituel. Une inquiétude sournoise la taraudait.
Elle avait bien songé à aller trouver Raquel pour lui confier le malaise qu'elle ressentait devant l'étrange comportement de Juan, mais d'un autre côté, elle ne voulait pas alarmer sa belle-mère inutilement. La pauvre vieille femme était fragile.
Les pensées de l'aventurière se partagèrent donc entre la santé de son époux et celle de Raquel, durant la messe du Feu nouveau qu'elle suivit à Sant Joan Despí, le samedi au soir, entourée de ses enfants et de ses serviteurs.
Allumée sur la place, à quelques toises du porche de l'église, il y eut d'abord la flambée de bois sec à laquelle le prêtre enflamma le grand et lourd cierge pascal qu'il venait de bénir. Puis les fidèles, un à un, vinrent lui emprunter symboliquement le feu nouveau pour leurs propres luminaires. Tout le monde pénétra ensuite dans le sanctuaire plongé dans l'obscurité où les lueurs mouvantes de tant de cierges apportaient peu à peu la lumière, image de la Résurrection.
C'était la deuxième ou troisième fois que Mendoza ne se trouvait pas présent avec les siens en cette fête de l'Espérance, la deuxième ou troisième fois qu'il ne reçut pas, des mains de son curé, le flacon d'eau bénite, renouvelé chaque année après la bénédiction des fonts baptismaux.
:Laguerra: : Quand va-t-il revenir? Faites, mon Dieu, qu'il ne lui soit rien arrivé! Que ses maux n'aient pas empiré! En cette cérémonie qui célèbre un de Vos plus grands mystères, permettez-moi de Vous demander la guérison de mon époux. N'acceptez pas qu'il tombe plus gravement malade. Retirez-lui le mal dont il se plaint. Guérissez-le, Seigneur! Que la puissance de la Résurrection de Jésus-Christ pénètre tout le corps, l’âme et l’esprit de Juan et qu’il soit rempli de Votre Gloire. Donnez-lui Seigneur le courage de surmonter cette épreuve et soit vainqueur du mal par le bien. Je Vous en prie! (Pensée).
Au retour de l'église, Juan n'était toujours pas rentré.
Isabella ne réussit plus à prier, ce soir-là. Dieu était trop loin, trop indifférent puisqu'il permettait que pèse sur une épouse fidèle le poids d'une malédiction imméritée. Ce fut en pleurant que l'aventurière s'endormit.

À suivre...
Modifié en dernier par TEEGER59 le 20 déc. 2019, 23:40, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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IsaGuerra
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par IsaGuerra »

Bah décidément ils n'ont vraiment pas de chance... Une année calme c'est pour quand ?

Sinon très bien écrit comme toujours ^^
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par yupanqui »

Moi je crois savoir quelle est sa maladie : il est tombé raide dingue amoureux de la petite mais ne peux avouer cet amour impossible : il est marié, c’est la promise de son fils, il est vieux, etc.
Il est bouleversé par ce qui lui arrive.
Il croyait enfin être débarrassé de ses coups de cœur.
Ça lui rappelle son aventure précédente...

Y a-t-il un lien avec le rêve prémonitoire d’Isabella ?
Pas de troisième (rubis) ?

Teeger, tu peux pas nous laisser dans la tristesse et l’angoisse avant Noël...
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par Akaroizis »

Et manquerait plus que Chabeli aussi... et ça sentira très mauvais. :lol: :arrow:
Le présent, le plus important des temps. Profitons-en !

Saison 1 : 18.5/20
Saison 2 : 09/20
Saison 3 : 13.5/20


Ma présentation : viewtopic.php?f=7&t=80&p=75462#p75462

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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par TEEGER59 »

Suite.

Très tôt le lendemain matin, on toquait au volet. Isabella se réveilla, sans avoir aucune notion du jour ni de l'heure qu'il pouvait être.
:?: : Isabella. Tu as les œufs?
C'était la voix de Juan. D'où revenait-il? Que voulait-il?
L'aventurière sortit du lit, enfila sa chainse, finit d'ouvrir le volet, qui était resté entrebâillé, derrière la fenêtre grande ouverte toute la nuit, à cause de la chaleur.
:Laguerra: : Te voilà enfin revenu! Mais où étais-tu?
:Mendoza: : Tu le sais, voyons. Avec Bernardo, l'ermite.
:Laguerra: : Tu vas mieux?
:Mendoza: : Oui... comme tu peux le constater...
:Laguerra: : Qu'est-ce que tu disais, juste avant?
:Mendoza: : Excuse-moi. J'ai cru que tu étais réveillée.Tu me passes les œufs?
:Laguerra: : Les œufs?
:Mendoza: : Les œufs décorés. Je vais aller les cacher.
:Laguerra: : On est dimanche?
:Mendoza: : Quelle sagacité! Bravo!
:Laguerra: : Très drôle! Mais... Tu ne m'attends pas? Nous faisons cela ensemble, d'ordinaire...
:Mendoza: : Je préfère m'en occuper seul. Ça te donnera l'occasion de les chercher avec les enfants. Apporte quelque chose à grignoter, pendant que tu y es. J'ai faim.
Quelques secondes plus tard, elle lui tendit un corbillon d'œufs peints et un fruit.
:Mendoza: : Tu n'as rien d'autre à me proposer?
Sur sa main ouverte, il découvrait la petite pomme qu'elle lui avait remise, en guise de petit déjeuner.
:Laguerra: : Je suis désolée mais Carmina n'est pas encore levée.
Il se pencha. D'une main sûre et légère lui pinça la joue entre deux doigts repliés. Isabella retourna se coucher en se demandant si elle avait pris ses désirs pour la réalité: lui avait-il effleuré le sein et fait un clin d'œil gentil? Plus elle se le demandait, plus elle se persuadait que c'était vrai.
Elle avait dû se rendormir. Tout à coup, Juan fut couché contre elle. Chaud et massif, envahissant, content, il l'attrapait à pleins bras, plus en appétit que prêt à des délicatesses. D'un coup de pied, il envoya par terre le drap et la couverture.
:Laguerra: : Attends, il fait frais à cette heure-ci!
:Mendoza: : Bullshit!
:Laguerra: : Tu parles anglais?
:Mendoza: : Non, je répète ce que j'entends. Lorsque j'étais en Angleterre, j'ai attrapé une phrase par-ci par-là.
Il se vautrait, lui dispensant de fortes caresses. Isabella dégagea un bras.
:Laguerra: : Tu es aussi chaud qu'un four.
:Mendoza: : En hiver, tu ne te plains pas.
Sans aucune approche, sans rien, se sachant en terrain conquis, il prenait possession d'elle, du lit.
:Laguerra: : Tu as l'air bien joyeux?
Il ne perdait pas de minutes en conversation tendre. Il l'embrassait, lui passait une main sous les reins, l'autre en face. La meilleure des conversations n'était-elle pas cette poussée des corps, avec la satisfaction d'être homme, frais et dispos, le cœur solide, la machine en bon état?
Il avait consulté un médecin et un apothicaire avait composé les remèdes sur les indications du premier. Tout allait bien.
Du nez, du menton, de la bouche, il goûtait, farfouillait, grognait, mordait. Et la jeune femme s'effarait de cette allégresse, de la voracité de ses mâchoires.
Il roula sur elle, s'imposa, en se délectant de se répandre dans ces belles profondeurs chaudes, dans ce tendre marécage dont la succion le remplissait d'aise. Il ne cherchait pas à savoir si son épouse partageait son bonheur ou pas. Il en débordait, en déversait à pleins bords, à elle de se servir!
Suffoquant de le sentir ainsi sur sa personne, noueux, brûlant, avide, Isabella se battit pour surnager, ne parvint pas à suivre et renonça à se défendre. Quand il la lâcha, elle ressentit à la fois de l'insatisfaction et une joie trouble.
Il s'assoupit, heureux, certain de tenir le monde entre ses mains.

45..PNG

Languissante, elle caressa ses cheveux en songeant:
:Laguerra: : Il n'imagine même pas que sa liesse n'était pas entièrement partagée. (Pensée).
C'est alors qu'il releva la tête et la contempla un instant:
:Mendoza: : C'est dur, les hommes qui ne pensent qu'à leur plaisir!
:Laguerra: : J'en ai éprouvé, moi aussi.
Il s'étira, pas fâché, mais pas dupe:
:Mendoza: : Menteuse!
:Laguerra: : Je ne t'ai jamais vu comme ça.
:Mendoza: : C'est que tu ne m'as jamais vraiment regardé.
Ce n'était pas un reproche, il avait l'air de s'amuser.
:Laguerra: : Tu as joué un tour à quelqu'un?
:Mendoza: : Pas depuis longtemps.
Le capitaine roula sur le côté, boxa les oreillers qui s'effondraient, se redressa, regarda la pendule. Il ne resterait pas longtemps au lit. Il parla à l'oreille de sa femme.
:Mendoza: : Je vais te dire à quoi tu penses.
:Laguerra: : Moi? À rien.
:Mendoza: : Tu te dis que je rentre en disant à peine bonjour, puis que je m'ébroue comme un goret dans la paille fraîche et que décidément, tu préférerais que je sois un homme plus distingué. Pourtant, au lit, homme ou femme distingués, ce n'est pas une garantie, loin de là. Mais en dehors, entendu, c'est décoratif... comme ces œufs que je viens de dissimuler...
Il lui sourit.
:Laguerra: : Tu as de belles dents...
:Mendoza: : Toujours utile dans la vie. Il faut savoir mordre.
:Laguerra: : ... et un corps de bagnard.
:Mendoza: : J'en suis un. Doublement condamné. Au travail et au bonheur conjugal. À perpétuité.
:Laguerra: : Tu ne me feras pas croire que tu es une victime.
:Mendoza: : Victime, non. Tu sais que je suis un gentil garçon, un brave viticulteur. Il ne faut pas me faire d'entourloupes, c'est tout.
:Laguerra: : Mais toi, tu ne te gênes pas.
:Mendoza: : Ah! Je ne commence jamais. J'ai des principes.
Il s'assit, les pieds dans les draps, les coudes aux genoux, se passa les mains dans les cheveux.
:Mendoza: : Un bon café là-dessus et on démarre la journée?
:Laguerra: : Tout de suite?
:Mendoza: : Il est même tard. Et toi, qu'est-ce que tu veux boire?
:Laguerra: : Du thé. Pas trop fort. Je vais me le préparer.
Isabella ne parvenait pas à saisir ce qui se passait dans la tête de son époux. Il agissait tranquillement, comme si de rien était et elle n'y comprenait rien.
Il enfila son pantalon et disparut dans la cuisine. Il sifflait en préparant son breuvage. Il le but debout, un bras en travers de la porte, pendant que l'aventurière, mal réveillée, cherchait le couvercle de la théière. Elle remua la vaisselle empilée sur l'égouttoir. C'est alors que l'objet qu'elle cherchait tomba et se brisa. Les morceaux s'éparpillèrent dans toute la pièce.
Sur le sol brillait l'éclat tranchant de la porcelaine de Chine blanche. Elle se baissa pour en ramasser les fragments. Mais au fur et à mesure qu'elle les contemplait dans sa main, un curieux souvenir refit surface. La chute du couvercle lui remémora celle des soleils noirs à Kûmlar. Comment un événement si anodin pouvait lui rappeler une telle chose? Elle jouait avec les débris, cherchant à comprendre. Le sol en était recouvert et elle n'osait plus continuer.
Toujours appuyé contre le montant de la porte, Juan la regardait, goguenard.
Un bruit la fit sursauter. Quelqu'un l'appelait de l'extérieur:
:?: : Isabella! C'est fait. Je te laisse la corbeille sur le rebord de la fenêtre.
Ce n'était pas la voix de Juan mais celle d'Estéban. Elle se redressa dans son lit, si brusquement que le cœur lui sauta dans la gorge. Elle se leva, prit le panier sur l'appui de fenêtre. Elle n'avait pas le courage d'aller jusqu'à la cuisine, de trouver la théière intacte, preuve que rien n'était arrivé.
Ce rêve la stupéfia. Il avait été plus vrai que bien des choses vécues. Elle en gardait la sensation, le poids. Il n'était pas possible que seule son imagination soit en cause. Son époux aurait pu très bien revenir ce matin et la surprendre dans un demi-sommeil.
Puis, elle s'étonna. Désirer avec une telle intensité ce qui était pour le moment hors d'atteinte, c'était le début du malheur. Voilà bien longtemps qu'elle s'y refusait.
Drôle de coïncidence, quand même. Allons, l'enfermement ne lui valait rien. Il vaudrait mieux ne pas rester cloîtrée ici toute la journée.
Mais Isabella n'avait le cœur à rien aujourd'hui. Elle se prépara du thé, le but en pensant à son homme. Il était manifeste qu'il ne communiera pas, n'approchera pas la Sainte Table et cette absence lui pesait. Assise sous le jacaranda, incapable de remuer, elle laissa le temps s'écouler.
Ce n'était pas Juan mais bien Estéban qui s'était attelé à cacher les œufs colorés ce matin afin que les enfants de l'aventurière, qui avaient fait des nids à partir de leurs bonnets et les avaient laissé dehors la nuit précédente, puissent les chercher et les trouver plus tard dans la journée.
La veille, l'élu avait expliqué à Paloma que depuis le Moyen-Âge, la tradition chrétienne interdisait de faire sonner les cloches des églises entre le Jeudi saint et le dimanche de Pâques, en signe de deuil.
:Esteban: : Tu vois ma petite colombe, Eulalie, Alfonsa, Marie-Mercedes, bourdon des heures de la cathédrale de la Sainte Croix, là où ton grand-père Charles a reçu l'investiture comme comte de Barcelone lors de son premier séjour en Espagne, est partie se faire bénir à Rome par le pape.
Paloma: Même la cloche de Sant Joan Despí?
:Esteban: : Même la cloche de Sant Joan Despí! Elle et toutes ses consœurs de par le monde, seront de retour demain matin, et elles carillonneront en déposant sur leur passage les fameux œufs dans le jardin.
Comme pour affirmer son propos, toutes les cloches de la vallée se mirent à sonner joyeusement pour annoncer la première messe matinale de la Résurrection, clamant ainsi aux enfants de la région que la chasse pouvait commencer.
Dans l'après-midi, le temps se plomba, l'air se figea. Cette fois, l'orage venait. Le vent se leva, de petits nuages tapageurs folâtraient et se culbutaient. Profitant de cette longue journée, ils veillaient indûment. Le soir approchant, fatigués de cette exubérance, ils s'amassèrent en un bourrelet floconneux au-dessus de l'horizon. Le vieux père soleil, balourd, congestionné, tomba au milieu d'eux, sans avoir la force de sévir, s'enfonça. Avant de disparaître, il les illumina d'une transparence rosée, qui flotta longtemps avant que tombe la nuit.
C'est à ce moment que le portail du domaine s'ouvrit. Un homme enveloppé d'une loque en guise de chape pénétra dans la cour. Il fit quelques pas, chancela et roula sur le sol, privé de connaissance.
Les deux chiens de Tao qui jouaient avec Pichu devant la maison s'élancèrent vers lui en jappant doucement. Ils tournèrent d'abord en le reniflant autour du corps étendu, puis se mirent à lécher les pieds nus et ensanglantés, les cheveux remplis de boue, les mains inertes.
Alerté par les plaintes de ses bêtes, le naacal sortit du cellier et s'approcha de la forme allongée par terre. En reconnaissant le capitaine, il s'écria:
:Tao: : Dieu de gloire! Que t'est-il arrivé, Mendoza?

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Mais ce dernier n'était pas en état de lui répondre. Le jeune homme courut alors chercher Estéban.
À eux deux, ils soulevèrent et portèrent le blessé dans le chai de stockage, puis le couchèrent sur la table qui servait lors des dégustations.
Tao chassa les chiens, s'empara d'un seau d'eau qui se trouvait là, en jeta le contenu sur la face sans couleur. Ensuite, à petits coups, il frappa les joues souillées.
Le Catalan suffoqua, s'agita et ouvrit les yeux.
:Mendoza: : Sauvé... je suis sauvé! (Pensée).
:Tao: : Mendoza! Mendoza! Réponds-moi! Parle-nous, je t'en prie!
:Mendoza: : Mmmm... Mmmm...
:Tao: : Quoi? Je ne comprends pas. Tu n'étais pas avec Bernardo l'ermite?
Secouant la tête, le capitaine reprit:
:Mendoza: : Mmmm...
:Tao: : Pourquoi ne parle-t-il pas?
:Esteban: : On lui a peut-être coupé la langue?
Tao s'assura aussitôt qu'il n'en était rien puis déclara que la terreur et les mauvais traitements pouvaient priver quelqu'un de la parole, parfois pour un temps et parfois pour toujours.
:Tao: : Lorsqu'il sera en meilleur état, nous tenterons une petite expérience. Pour l'instant, c'est trop tôt...
:Esteban: : C'est trop tôt, c'est trop tôt! En attendant, nous ne savons pas ce qui s'est passé, Tao. Où est Bernardo, Mendoza?
En le questionnant, Estéban lui mit dans les mains du papier et une plume préalablement trempée dans l'encre:
:Esteban: : Puisque tu ne peux pas le dire, écris-le.
Le capitaine approuva d'un hochement de tête et gribouilla.
:Mendoza: : Ils l'ont tué.
:Esteban: : Tué! Mais qui? Qui donc?
:Mendoza: : Des larrons fossiers, des coupe-jarrets, qui nous ont cernés et attaqués du côté de la Vallée aux loups... Ils étaient peut-être une dizaine.
Il s'interrompit, voulut se redresser, mais retomba en arrière sur la table en gémissant.
:Mendoza: : Ils m'ont roué de coups. (Pensée).
La porte s'ouvrit à la volée. Comme si une bourrasque l'avait projetée dans la pièce, l'aventurière entra en s'écriant:
:Laguerra: : Que t'est-il arrivé, Juan? Tu es blessé?
:Mendoza: : Mmmm!
:Laguerra: : Mais! Que se passe-t-il?
:Tao: : Il ne peux pas te répondre pour le moment.
Se laissant tomber à genoux, elle se mit à prier pendant qu'il notait:
:Mendoza: : À part ma voix, je crois ne rien avoir de cassé puisque j'ai pu me traîner jusqu'ici. Je suis rompu, mon amour, rompu... Mais je n'ai que des plaies au cuir. Les os ont tenu bon.
Penchée sur son époux, Isabella prit entre ses mains le visage où poussière, bleus et eau boueuse se mêlaient pour composer un masque pitoyable, et le baisa aux lèvres.
:Laguerra: : Te voilà vivant! Dieu soit béni! C'est tout ce qui m'importe! Je vais te laver, te panser, te guérir, mon chéri... Tu seras bientôt sur pied!
:Esteban: : Mendoza a plus de chance que ce pauvre Bernardo... Il est mort.
Le Catalan, dont la colère renaissait avec les forces, gronda:
:Mendoza: : Mmmm!
Ces larrons puants ont pris nos vêtements et jusqu'à nos chausses! Ensuite, ils m'ont jeté cette guenille en signe de dérision après m'avoir...
:Laguerra: : Ne t'agite pas ainsi...
Le blessé, dont la mémoire revenue réveillait la fureur, continua à écrire:
:Mendoza: : Tout chrétien que je suis, je les aurais volontiers occis si je l'avais pu. Je marchais, sans armes sur moi, sur le sentier boueux. Bernardo, qui me suivait pour me raccompagner jusqu'à l'orée du bois, avait lui, un bâton à la main. Il s'en est servi pour se défendre autant qu'il a pu, mais il lui ont fendu le crâne avec une massue... Je l'ai vu tomber... Bien que je me sois battu à coups de pied, de poing et en ai blessé deux ou trois, ils sont parvenus à me maîtriser. Ils m'ont alors attaché à un tronc d'arbre après m'avoir dépouillé... Pour rompre mes liens, après leur départ, il m'a fallu des heures...
:Laguerra: : Tu te fatigues, Juan. Je t'en supplie, cesse de te rappeler ces affreux moments. Plus tard, quand tu te seras reposé, quand tu auras retrouvé ta voix, tu nous raconteras plus en détail ce qui t'est arrivé. Les garçons vont te porter maintenant à la maison où tu te restaureras pendant qu'on préparera l'étuve.
Aidé de son fils adoptif et de son gendre, le blessé parvint à gagner la grande salle où ils l'installèrent devant la cheminée, sur une banquette à coussins.
Aussi impressionnée que les enfants, Carmina lui servit des œufs lardés avec du vin chaud à la cannelle et au miel. Pendant qu'il mangeait, Isabella, aidée de Jesabel, allumait le feu dans l'étuve. Zia prise au monastère, l'aventurière avait demandé au naacal d'aller quérir Elvira, plus experte qu'elle-même en remèdes de toutes sortes, mais l'accoucheuse n'était pas chez elle. Elle devait assister une femme en gésine dans quelque coin de la vallée.
Après avoir rempli d'eau chaude le large cuveau de bois, l'avoir doublé d'un drap épais afin d'éviter les échardes, puis vérifié la chaleur des dalles plates sur lesquelles son mari prendrait place, Isabella retourna vers le logis.
Des bourrasques firent battre les volets, se mirent à charrier les feuilles dans la cour, par-dessus les toits.
Contrairement à la plupart des gens qui en sont oppressés, l'aventurière aimait la touffeur, l'immobilité, l'attente qui précèdent l'orage. Plus que tout elle aimait le vent. Un violent claquement l'arrêta sur le seuil de la maison. Les draps restés sur la corde à linge cinglaient comme des grands-voiles. Quelques grosses gouttes de pluie tombèrent. Pas assez pour la tirer de ce bien-être vague où elle somnolait, engourdie par le bruit du Mistral et des pièces de literie qui se tordaient.
Mais tout resta en suspens, l'ombre se fit muette. Hommes et bêtes se turent, réconciliés dans la peur et la jeune femme rentra.
Soudain, sans éclairs ni tonnerre annonciateurs, une lueur blafarde illumina le ciel. Chacun resta tapi, attendant la suite. Il fallait pourtant aider Mendoza à gagner la petite bâtisse octogonale. Lorsqu'on sortit, le vent s'engouffra dans les cours, la pluie se déchaîna, cinglant tout ce qui était à découvert. Le fracas des grosses gouttes s'abattit sur eux avec une telle violence qu'ils furent instantanément trempés bien qu'ils n'eussent plus que quelques pas à faire.

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Les vannes du ciel s'étaient ouvertes, précipitant des trombes d'eau qui en quelques secondes transformèrent les chemins en autant de ruisseaux et gonflèrent le paisible et modeste Llobregat à l'importance d'un torrent...
Tonnerres et éclairs se succédaient sans interruption et leur vacarme couvrit le bruit, léger il est vrai, de la rentrée du trio dans l'étuve.
À la servante qui se proposait de demeurer pour la seconder, Isabella dit:
:Laguerra: : Laisse, Jesabel, laisse. Je n'ai besoin de personne quand il s'agit de mon époux!
Restée seule avec celui dont elle se voulait l'unique assistante, elle lui retira la chape fourrée, dont, tels les enfants de Noé, Pablo avait recouvert la quasi-nudité de son père. Puis, avec beaucoup de précautions, elle le soutint pour qu'il s'étende sans dommage sur l'épaisse toile matelassée, posée à même les dalles de pierres chaudes.
Des sillons sanglants, des contusions, des traces laissées par les cordes qui l'avaient maintenu marquaient de leurs stigmates le grand corps brun étendu devant elle.
En un geste d'amour instinctif, la jeune femme s'agenouilla alors près de son homme et posa ses lèvres sur le ventre plat aux muscles durs, là où une longue balafre sinuait. D'une voix sourde, elle dit:
:Laguerra: : Dieu, que je t'aime! Ta souffrance est aussi la mienne. Il me semble que c'est ma propre chair qui a été meurtrie!
Mendoza posa une main sur la tête inclinée de sa princesse, se redressa sur un coude avec une grimace de douleur afin d'être en position assise et lui avoua par écrit:
:Mendoza: : Pour revenir jusqu'ici, j'ai eu à faire des efforts très durs. Très durs. Mais je voulais me retrouver chez moi... près de toi... C'est cette volonté-là qui m'a permis d'arriver jusqu'à notre cour...
Les lèvres d'Isabella se posèrent sur le cœur de Juan, s'y attardèrent. Contre sa bouche, elle sentait les pulsations sourdes qui étaient sa vie...
:Laguerra: : Allons, je dois te laver avant toute autre chose. Ensuite, je te panserai de mon mieux.
Elle l'aida à entrer dans le cuveau, à s'y asseoir, puis, avec un savon à l'huile d'olive, le débarassa de la crasse et des traces de sang mais elle ne put estomper les bleus qui dénonçaient les coups reçus.
Avec douceur et attention, elle rinça et essuya la peau rendue fragile, avant de reconduire son mari vers les dalles chauffées.
D'un coffre que Zia avait coutume de regarnir chaque fois que l'aventurière en avait besoin, elle retira des pots d'onguent, des flacons d'élixirs.
Au milieu de la buée qui s'élevait des pierres fumantes, dans l'odeur d'embrocation et de vinaigre aromatisé, Mendoza se mit à griffonner. Il raconta comment Bernardo et lui avaient été assaillis alors qu'ils étaient sur une sente forrestière. Comment il lui avait fallu des heures, par la suite, pour user contre le tronc rugueux où il avait été attaché les cordes usagées mais encore solides qui le ligotaient.
:Mendoza: : Je craignais que des loups, attirés par l'odeur du sang, ne vinssent m'attaquer avant que j'aie pu me libérer. Dieu merci, je n'ai vu que des écureuils, une laie qui passait non loin de moi avec ses marcassins, plusieurs hardes de daims et de cerfs, mais aucune bête fauve.
Il soupira.
:Mendoza: : J'étais épuisé. Par moments, je désespérais. Je pensais ne jamais vous revoir, toi et les enfants...
Pendant que les mains adroites de l'aventurière continuaient à l'oindre, à le masser, sans fausse honte, il reconnut:
:Mendoza: : J'ai bien cru ma fin venue. Oui, sur mon âme, j'ai senti que je pouvais mourir! D'abord au fort de la mêlée, quand ces damnés chiens me cognaient avec leurs gourdins... Ensuite contre ce tronc, quand j'imaginais ne jamais parvenir à me détacher avant la nuit!
Tout en lisant, Isabella fit:
:Laguerra: : Mon chéri!
Mendoza serra la plume, resta un moment songeur, secoua la tête et reprit:
:Mendoza: : Jamais encore, non, jamais, je n'avais vraiment arrêté ma pensée sur la fin qui m'attend...
D'une voix tremblante, sa femme lui répondit:
:Laguerra: : C'est Dieu qui nous attend, Juan. C'est vers Lui que nous partons...
:Mendoza: : Sans doute, mais la chair est faible, mon amour, très faible. L'épouvante me tenait aux tripes... J'ai eu peur, je ne puis le nier, une peur affreuse...
:Laguerra: : Tu étais protégé par les prières incessantes que j'adresse pour toi au Seigneur! Tu ne pouvais pas mourir ainsi!
:Mendoza: : Tu dois avoir raison, mais dans des moments comme ceux que j'ai vécus ce matin, on n'est plus que frayeur. On se sent comme une bête traquée... et puis j'avais vu tomber mon pauvre compagnon... j'ai entendu la nuque de l'ermite se briser sous les coups qu'il recevait... Jamais je n'oublierai ce craquement... c'était comme si mon propre cou s'était rompu...
Dans le silence qui suivit, Isabella enduisit de baume ses poignets que les cordes avaient mis à vif et les banda de fine toile. Ensuite, elle embrassa avec passion le visage aux yeux clos qui reposait sur son épaule en se disant que la résistance humaine pouvait se révéler stupéfiante, surtout lorsqu'il s'agissait d'êtres encore jeunes.
:Mendoza: : Plus tard, quand je me suis libéré des cordes qui me liaient à l'arbre assez éloigné du chemin où ces damnés porcs m'avaient attaché, je n'ai pas retrouvé le corps de l'ermite. Ils ont dû l'emmener pour s'en débarrasser dans quelque fossé profond où personne n'ira le chercher...
:Laguerra: : Dès demain, il faudra prévenir le vice-roi. Les gens d'armes feront des recherches.
Mendoza opina.
Après les baumes, les huiles, les essences de simples qu'elle avait employés tour à tour, Isabella rasa son époux et le coiffa.
:Laguerra: : Te voici redevenu le bel homme que rien ne t'empêchera jamais d'être. Dans quelques jours, tu ne te ressentiras plus de tout cela.
Elle achevait de lui passer une nouvelle tunique. Avec élan, elle noua ses bras autour de son cou et l'embrassa longuement.

☼☼☼

Peu après, aidé de Tao et d'Estéban, Mendoza fut installé dans son lit où il ne tarda pas à s'assoupir.
Revenue du monastère, Zia fut avertie par son époux de son retour et de son état. Elle frappa à la porte de la chambre et pénétra sans attendre d'y être priée mais s'arrêta net sur le seuil en le voyant. Quand elle entra dans la pièce, il ouvrit les yeux. Les personnes présentes se penchèrent sur la couche où, en effet, il venait de soulever les paupières. Il regarda tour à tour les trois visages féminins en s'efforçant de sourire sans y parvenir réellement.
:Laguerra: : Sois sans crainte, tu es en sûreté ici, mon chéri. Personne ne te fera plus de mal et nous veillerons sur toi.
:Zia: : A-t-il mangé?
Carmina: Oui. Le nourrir est la première chose que nous ayons fait. Mais j'y pense! Vous avez sûrement soif, señor?
Il hocha de la tête.
Carmina: Voulez-vous un peu de lait?
:Zia: : Avec ce temps orageux, il a dû tourner. Faites-lui plutôt une tisane de tilleul bien sucrée au miel dans laquelle vous mettrez une pincée de ceci.
Zia tendit à Carmina une petite boite de bois peint. Demeurée seule avec Isabella, la mère d'Agustín revint vers le lit et considéra le visage douloureux qui ressortait sur la blancheur de l'oreiller. Elle se pencha et prit le chandelier qui brûlait au chevet pour l'élever au-dessus du lit.
:Zia: : Mon pauvre Mendoza! Ceux qui t'ont fait ça ne t'ont pas épargné.
Carmina revenait avec sa tisane et, tandis que celle-ci refroidissait assez pour être buvable, Isabella lui fit part de l'idée de Tao en ajoutant qu'elle ne voyait pas très bien comment il allait s'y prendre pour que son époux soit de nouveau capable de formuler des mots.
Mais la servante, elle, voyait car elle se souvint que le naacal lui avait raconté une anecdote.
Carmina: Jadis, en Égypte, il a vu une femme qui avait perdu l'usage de la parole à la suite d'une grande frayeur. Un imam, dont il suivait alors l'enseignement, la lui a rendue. Étant donné ce qu'il a enduré, cela pourrait être le cas de votre époux.
:Laguerra: : Vous dites que Tao est capable d'accomplir le même prodige?
:Tao: : Oui.
Le Muen venait d'entrer.
:Tao: : Dès qu'il pourra le supporter, je m'y attellerai. En tout état de cause, sois sûre, Isabella, que j'entreprendrai tout pour qu'il guérisse.
Lentement, elle s'en revint vers le lit où Carmina faisait boire l'homme dont elle était éperdument éprise. Elle se sentit envahie par une immense pitié. Elle prit doucement une de ses mains et la conserva dans la sienne. La mère de Jesabel lui jeta un rapide coup d'œil:
Carmina: Vous pensez, n'est-ce pas, que les misérables qui ont fait ça vont le payer cher? Sur cette terre, j'en doute!
:Laguerra: : Pourquoi ça?
Carmina: Parce que vous ignorez les noms des coupables et j'en remercie Dieu. Il vous évite ainsi de vous salir les mains. Mais rassurez-vous! Je ne crois pas que l'enfer sera un lieu délectable pour eux quand ils s'y rendront et vous pouvez être certaine, señora, qu'ils en franchiront un jour le seuil brûlant.
Spontanément, Isabella vint entourer de son bras le cou de sa vieille gouvernante et l'embrassa:
:Laguerra: : Vous savez toujours trouver les mots qu'il faut me dire, n'est-ce pas, ma chère Carmina? Faites-moi penser à vous rappeler plus souvent que je vous aime beaucoup.
Carmina: C'est bien agréable à entendre. Et puisque vous trouvez que mes discours ont quelque à-propos, écoutez donc celui-là: il est affreusement tard et vous tombez de sommeil. Déchaussez-vous, grimpez sur ce lit et dormez! Demain il fera jour et nous verrons à mettre un peu d'ordre dans nos idées. Je sais en tout cas que les miennes en ont le plus grand besoin!

À suivre...
Modifié en dernier par TEEGER59 le 24 déc. 2019, 00:50, modifié 1 fois.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Aurélien
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par Aurélien »

Encore un super beau récit Teeger, court certe mais rudement efficace comme d'habitude !
D'ailleur tes montages sont de plus en plus réussi, très réalistes et fait à la perfection !
Cependant la scène ou il sont dans le lit est un peu limite, est si je m'abuse on peut carrément voir un t**** du s*** d'Isabella, un flouté n'aurais peut être pas été du luxe ! Mais après simple détail qui passe (doucement mais ça passe)
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par Akaroizis »

Toujours des malheurs, à ces Mendoza ! Seulement en rêves, leurs bonheurs... :tongue: :x-):
Le présent, le plus important des temps. Profitons-en !

Saison 1 : 18.5/20
Saison 2 : 09/20
Saison 3 : 13.5/20


Ma présentation : viewtopic.php?f=7&t=80&p=75462#p75462

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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par yupanqui »

Très beau récit.
Arriveront-ils enfin un jour à un bonheur paisible et serein ?

Vous le saurez en lisant les prochaines aventures de Teeger !
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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IsaGuerra
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Re: Chroniques Catalanes II. La reconquista.

Message par IsaGuerra »

Et bah dit donc sacré rêve qu'elle nous a fait là Isabella ^^
Bien que Mendoza soit (encore) dans un état pitoyable, ce moment de tendresse entre lui et sa femme est tout simplement adorable :-@ :-@
« On le fait parce qu'on sait le faire » Don Flack
« Ne te met pas en travers de ceux qui veulent t'aider » Sara Sidle

« J'ai de bonnes raisons de faire ce que je fais » Isabella Laguerra

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