Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

C'est ici que les artistes (en herbe ou confirmés) peuvent présenter leurs compositions personnelles : images, musiques, figurines, etc.
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TEEGER59
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 26 mai 2019, 01:30

J'y suis habituée. C'est la raison pour laquelle j'attends ta réaction avec impatience.
Et merci pour le compliment.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par yupanqui » 31 mai 2019, 20:49

Tu n’écris pas la suite ?
Au rythme où ça va il risque d’y avoir encore 50 chapitres et 200 rebondissements.
T’as prévu la fin pour quand ?
J’espère pas jusqu’au moment de la diffusion de la saison 4...
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 31 mai 2019, 21:05

J'ai deux semaines devant moi pour bien avancer.
La fin est bientôt proche (sauf si je souhaite développer l'épilogue).
Je pense avoir fini avant la diffusion de la saison 4. :tongue:
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par Aurélien » 31 mai 2019, 22:12

Ce serait vraiment cool en effet !! En plus les illustrations sont sublimissimes ! J'en suis dingue à en rêver !
Les Mystérieuses Cités d'or

Die geheimnisvollen Städte des Goldes

The mysterious cities of gold

Las misteriosas ciudades de oro

As cidades misteriosas de ouro

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par Ra Mu » 31 mai 2019, 22:26

yupanqui a écrit :
25 mai 2019, 22:45
Sadique... pour eux et pour les lecteurs.
Je me plaindrai à Agatha Christie.
:x-): :x-): :x-): :x-): :x-): :x-): :x-):

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 01 juin 2019, 17:15

Suite.

Le lendemain matin, deux jeunes femmes envoyés par la meilleure couturière de Bruges apportaient à la Ronce Couronnée ce dont Isabella avait besoin pour figurer dignement devant sa tante Marie, pendant que Miguel courait la ville pour se procurer à lui-même un costume convenable. Vers la fin de la matinée, l'aventurière, vêtue de velours prune moucheté d'argent et de satin blanc, se dirigeait à cheval, suivie de son compagnon, vers le palais. Elle se sentait sûre d'elle car l'image renvoyée tout à l'heure par le miroir et l'admiration des deux jeunes femmes pendant qu'elles l'aidaient à s'habiller étaient plus que rassurante. Isabella pouvait soutenir la comparaison avec n'importe quelle autre femme, fût-elle couronnée, et si d'aventure Juan croisait sa route, elle serait en possession de toutes ses armes. Ce qui était le plus important...
Chemin faisant, elle s'accorda le loisir d'admirer Bruges. La ville était bien construite, avec de belles rues pavées et de nombreux jardins donnant presque tous sur un canal et, par quelques marches de pierre, descendant jusque dans l'eau où se miraient le feuillage argenté d'un saule, le tronc mince d'un bouleau ou d'épais massifs à la verdure disparue donc difficilement identifiables. Surgissant de ponts si bas qu'il semblait impossible de les passer autrement qu'à la nage, de grosses barges fendaient l'eau noire et le verdâtre bouillonnement des mousses. Ces canaux dont le lacis semblait inextricable fascinaient l'Espagnole. Ils posaient des reflets de moire sur les façades déjà grises d'un palais ou sur les murs nacrés d'un couvent neuf. Celui-là clapotait au pied d'un petit mur où dormait un gros chien, cet autre laissait divaguer une barque mal attachée, celui-ci reposait dans un fouillis de roseaux où pêchait un poisson-chat. Tout ici parlait de paix et de douceur de vivre et cependant Bruges, bâtie pour le simple bonheur, était une cité turbulente qui, dans ses jours d'agitation, en eût remontré à Barcelone elle-même...

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Le Prinzenhof, littéralement la Cour du Prince, formait un large quadrilatère où s'inscrivait le palais, la chapelle surmontée d'un haut clocher, les jardins et, bien entendu les dépendances. Passée la discrète entrée surmontée d'une statue de la Vierge entourée d'anges, la cour d'honneur s'ouvrait, flanquée de galeries et précédant immédiatement le logis princier construit en briques rouges avec chaînages de pierres blanches, comme l'était le manoir de Corça.
Cette ressemblance encouragea Isabella. Franchi l'arrêt obligatoire du corps de garde où un sergent, impressionné par l'allure de la visiteuse, traversa la cour à toutes jambes pour avertir un chambellan, elle attendit patiemment en observant ce qui se passait dans l'enclos. En effet, des équipages s'y rassemblaient. Des palefreniers amenaient des chevaux richement harnachés, des seigneurs et quelques dames, en costume de chasse, surgissaient d'un peu partout, cependant que des fauconniers apportaient, sur leurs poings gantés de gros cuir, vautours, éperviers et autres rapaces encapuchonnés de velours brodé d'or ou d'argent. On se hélait joyeusement, on se saluait, on riait, on bavardait et le vaste espace s'emplissait de bruit et de gaieté. Miguel souffla:
MDR: Nous arrivons mal. Ils doivent se préparer à partir pour la chasse.
:Laguerra: : Sans doute, mais ce n'est pas ces gens que je veux rencontrer, c'est ma tante.
MDR: Peut-être les accompagne-t-elle?
:Laguerra: : C'est bien possible.
Dans sa jeunesse, Marie de Hongrie, avait passé beaucoup de temps avec son grand-père paternel, Maximilien. Il lui avait transmis son goût de la chasse au point qu’une fois adulte, elle la pratiquait régulièrement. Cette passion, son goût de l'équitation et son fort caractère lui valaient d'ailleurs le surnom de "mâle chasseresse". D’autant que lors de ses déplacements, elle montait non en amazone mais à califourchon. Un ambassadeur anglais disait d’elle que c’était une virago car elle avait l'allure et les manières d'un homme. Marie enseigna d’ailleurs son amour de la vénerie et sa manière de monter à Christine de Danemark, une autre de ses nièces, la considérant d'ailleurs comme sa propre fille.
La princesse pratiquait toutes sortes de chasses: au cerf, au sanglier, avec des hérons et des faucons, et développait la chasse aux toiles, une technique qui consistait à rabattre le gibier dessus afin de le piéger. Elle lançait très bien l’épieu, tirait à l’arbalète et elle présida elle-même à la curée après avoir saigné une proie. Elle s'était même, en 1544, après la mort de son grand veneur, attribuer ce titre et cette fonction. C'était sans précédent...
Le sergent revenait, escorté d'un chambellan très agité. Essoufflé aussi, et qui prit tout juste le temps de la saluer:
:shock: : Cet homme a-t-il bien compris? Vous seriez l'infante Isabelle?
:Laguerra: : Oui. Est-ce tellement extraordinaire?
:shock: : Eh bien, c'est surtout inattendu. Madame l'archiduchesse est sur le point de partir pour la chasse et...
:Laguerra: : Et ne peut me recevoir. Dites-lui s'il vous plaît mes excuses et mes regrets, mais je ne pense pas la retarder longtemps. Une courte entrevue est tout ce que je souhaite.
:shock: : Ne pourriez-vous... remettre à plus tard?
:Laguerra: : Je regrette d'insister, mais je ne suis à Bruges que pour quelques heures et je viens de loin...
Le chambellan semblait très malheureux. Il eût peut-être atermoyé un moment encore si une dame d'un certain âge, magnifiquement vêtue, n'était apparue à son tour, relevant à deux mains, pour aller plus vite, ses jupes d'épais taffetas vert sombre à ramages gris et or. Son arrivée parut soulager grandement le chambellan:
:shock: : Ah! Madame de Liedekerke! Est-ce Sa Seigneurie qui vous envoie?
Liedekerke: Naturellement! Il lui est apparu qu'il était indécent de faire attendre comme une marchande de modes une dame de cette qualité... s'il n'y a pas d'erreur!
:Laguerra: : Qu'en pensez-vous?
Isabella avait posé cette question avec une hauteur qui amena un léger sourire sur les lèvres de la dame d'honneur. Son regard bleu avait déjà jaugé la beauté, l'élégance de la nouvelle venue, et sa tournure pleine d'une fierté qui annonçait son noble lignage.
Liedekerke: Qu'aucun doute n'est possible. Vous avez les mêmes traits que la régente du Duché de Lorraine, votre jeune cousine Christine. Voulez-vous me suivre? Madame l'archiduchesse vous attend.
Derrière son guide, l'aventurière perdit le sens de la direction. On monta des escaliers, on suivit des galeries et de vastes salles tendues des plus belles tapisseries parfilées d'or qu'elle eût jamais vues. On descendit dans un jardin où un cyprès dominait une grande quantité de rosiers. On aperçut de grandes volières et, finalement, on aboutit à une construction isolée par un mur et dont les vastes toits et les tourelles étaient revêtues de tuiles vertes. Au-dessus flottaient des bannières vivement colorées. Jardins, cours et bâtiments bruissaient d'une grande quantité de serviteurs.
:Laguerra: : Ce palais est immense! Bien plus vaste qu'il n'y paraît de prime abord!
Liedekerke: C'est à cause de la porte, qui est de peu d'aspect, mais en son temps, le défunt duc de Bourgogne Philippe le Bon estimait que, comme l'entrée du Paradis, celle de son palais devait être étroite pour plus de sécurité. Nous voici arrivées: ceci est l'Hôtel vert, ainsi nommé à cause de la couleur de ses toits. Madame Marie trouve le palais trop vaste et apprécie une demeure un peu plus intime...
Intime peut-être, mais tout aussi fastueuse que le reste. Si les guerres du Téméraire, son arrière grand-père, avaient ruiné sa famille et la Bourgogne, il n'y paraissait guère dans cette demeure où tout était d'un luxe extrême. Madame de Liedekerke jouissait visiblement de la surprise de sa compagne:
Liedekerke: Encore n'aurez-vous pas l'occasion d'admirer les "baignoireries". Elles sont uniques et l'on y trouve, outre des salles de bains, des étuves à vapeur chaude et des pièces de repos qui sont les plus agréables du monde. Mais nous arrivons.
Un instant plus tard, dans une galerie largement éclairée par de hautes fenêtres ogivales à vitraux de couleurs vive, Isabella saluait profondément une femme assez grande d'une quarantaine d'années. L'aventurière constata que sa tante avait dû être très belle et gardait quelque reflet de cette beauté passée. Encore gracieuse, elle possédait des traits fins, une mâchoire saillante, des yeux bruns et légèrement globuleux des Habsbourg et une abondante chevelure d'un ravissant châtain qu'une coiffe de mousseline blanche cachait parfaitement.

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Après la mort de son mari, Louis II de Hongrie, elle avait décidé de s’habiller principalement en noir pour respecter son deuil et montrer son souhait de ne pas se remarier. De toute évidence, elle devait ressembler à son père, ce Philippe le Beau mort quand elle était bébé et qui avait été le grand, le seul amour de Jeanne de Castille. De celle-ci, elle avait la bouche charnue, marquée d'un pli d'obstination, et le menton en pointe arrondie qui donnait un peu à son visage la forme d'un cœur.
L'illustre sœur de Charles Quint considéra un moment la jeune femme à demi agenouillée dans sa révérence, avec une curiosité qu'elle ne se donna pas la peine de dissimuler. D'une voix nette, elle fit:
MDH: Je me suis souvent demandé si je te reverrais un jour, ma chère nièce. Que me vaut l'honneur de cette visite?
:Laguerra: : Je suis venue parce que je cherche des réponses aux questions que je me pose.
MDH: Quelles questions? Relève-toi!
La stupeur arrondit les yeux et la bouche de l'archiduchesse et elle dut faire appel à ses besicles pour s'assurer qu'elle n'avait pas la berlue:
MDH: Par tous les saints du paradis! Isabelle! Est-ce bien toi?
:Laguerra: : C'est bien moi, en chair et en os! Plus d'os que de chair d'ailleurs, mais toi que te voilà charnue et fleurie, ma tante! L'image même de la prospérité.
MDH: Je ne me plains pas, je ne me plains pas! Ton père m'a enfin récompensé pour les grands services que je lui ai rendus depuis le commencement de ma régence. Il a tenu compte de certains arrérages de ma dot et de mon douaire que je réclamais depuis fort longtemps...
Sur ce, les deux femmes s'embrassèrent avec toute l'effusion que l'on met quand on ne s'est pas vu depuis longtemps. Les baisers claquaient à la bonne franquette. L'aventurière, cependant, les interrompit pour demander:
:Laguerra: : Et Christine? Où est-elle? J'ai hâte de l'embrasser.
Le bon visage épanoui de la gouvernante des Pays-Bas parut se recouvrir de brume et même une larme monta à ses yeux:
MDH: Ta cousine est inconsolable... François 1er de Lorraine, son second époux nous a quitté il y aura quatre mois à la Saint-Guy. Heureusement que la petite Dorothée est là pour occuper sa mère qui vit maintenant près de Nancy. De plus, les États de Lorraine lui permettent d'exercer seule la régence. Elle semble adopter une politique favorable à l'Empire, malgré l'opposition des barons et de son beau-frère Nicolas...
On se réembrassa avec des larmes des deux côtés car Isabella était de celles qui savent garder leur affection au chaud sans que le passage des années y change quoi que ce soit. Elle aimait bien le duc François, ce prince de la paix qui avait joué un rôle important dans les négociations de Crépy. À présent, elle le pleurait d'un cœur sincère. Mais cette fois, ce fut l'archiduchesse qui rompit l'embrassade.
MDH: Pourquoi n'être pas venue me voir plus tôt?
:Laguerra: : Mon père n'a jamais exprimé le désir de me conduire auprès de Votre Seigneurie, et je ne cache pas que je n'ai pas trouvé le temps ces dernières années. Mais ceci est de peu d'importance à présent et, comme je ne veux pas retarder trop longtemps la chasse...
MDH: C'est vrai, mon Dieu, la chasse! Madame de Liedekerke, veuillez dire à mes gens qu'ils partent sans moi. Je ne chasserai pas aujourd'hui.
:Laguerra: : Mais, il est inutile que Votre Altesse se prive...
MDH: Je peux giboyer chaque joue s'il me plaît... Là, je préfère parler avec toi... à moins que tu ne souhaites t'installer dans ce palais pour quelques jours?
:Laguerra: : Non, ma tante! Je te rends grâces, mais, si mon époux ne se trouve pas à Bruges, je repartirai demain.
À nouveau, Marie de Hongrie scruta le visage de sa visiteuse, y cherchant peut-être le reflet d'une émotion qu'elle ne trouva pas.
MDH: Viens avec moi! Il faut vraiment que nous causions.
Suivant l'archiduchesse, Isabella traversa une grande chambre somptueusement meublée où deux dames de parage, aussitôt plongées dans leurs révérences, s'affairaient à ranger du linge et des coiffures, puis gagna une petite pièce d'une grande sobriété dont le plus bel ornement était certainement "Les Époux Arnolfini", une peinture sur bois de l'artiste primitif Flamand Jan van Eyck, datant de 1434.

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Le tableau représentait Giovanni Arnolfini, riche marchand toscan établi à Bruges et son épouse Giovanna. La toile appartenait naguère à Marguerite d'Autriche, puis, à la mort de celle-ci, sa nièce Marie l'aurait racheté à un barbier de la ville.
Le reste de l'ameublement se composait surtout de livres, d'un écritoire et, devant la cheminée en entonnoir, d'une bancelle garnie de coussins sur laquelle Marie vint s'asseoir en attirant Isabella auprès d'elle.
MDH: J'ai toujours su que Juan-Carlos Mendoza était un homme peu bavard, et je n'ai pas compris grand-chose à votre histoire à tous deux, mais, comme je ne veux pas forcer tes confidences, dis-moi seulement depuis combien de temps n'as-tu pas vu ton mari?
:Laguerra: : Depuis presque un an, tante Marie. La vie s'est plu à nous séparer sans cesse et j'en ai beaucoup souffert. C'est pourquoi je voudrais tant le retrouver.
MDH: Qu'est-ce qui a pu te faire penser qu'il se trouve ici, en Flandres?
:Laguerra: : L'amiral Doria, que j'ai rencontré par hasard, m'a assuré qu'il s'était rendu à Bruges dernièrement.
MDH: Eh bien, ce que l'on t'a rapporté est un mensonge.
:Laguerra: : Un mensonge?
L'archiduchesse se leva et accomplit deux ou trois fois le tour de la pièce avant de s'arrêter devant l'aventurière.
MDH: Plutôt une demi-vérité: premier point, ton époux se trouvait effectivement dans le pays... mais en début d'année, peu après la Chandeleur.
:Laguerra: : Quel est le second point?
MDH: Eh bien, Mendoza ne se trouvait pas à Bruges mais à Berssele quand je l'ai aperçu... Là-bas, j'inspectais moi-même les places fortes pour planifier des installations militaires... Je m'échine toujours à regrouper en un cercle autonome les Pays-Bas bourguignons et la Westphalie.
:Laguerra: : Je vois... Puis-je à présent demander: as-tu une idée où se trouve mon époux?
MDH: Comment pourrais-je le savoir? D'après ton père, il semble incapable de demeurer en place un temps raisonnable. Je n'ai même pas compris le motif de sa venue. Or je n'ai eu de lui qu'une figure longue d'une aune! Après la dernière fête du cycle de Noël, l'une des périodes les plus douces de l'année! Je l'ai exhorté de retourner au plus vite en Espagne.
:Laguerra: : Et j'ai perdu sa trace à Lisbonne...
La veuve du vaincu de Mohacz n'eut pas le temps de lui répondre qu'elle le savait déjà: un homme âgé aux longues jambes, au visage assez rude sous une forêt de cheveux blancs taillés à la mode germanique et à la barbe fournie, venait de faire une entrée impétueuse et s'élançait vers Marie.
:?: : Que me dit-on? Vous renoncez à votre chasse, Madame? Vous voulez nous priver de vous? Mais pourquoi?
MDH: Je désirais recevoir la dame que vous voyez ici, mon cher Antoine. Je vous présente ma nièce Isabelle, la fille de notre Empereur... Elle est aussi l'épouse du señor Mendoza, que vous aviez rencontré une fois... Isabelle, voici mon chevalier d'honneur, le seigneur de Sempy.
Comprenant à qui elle avait affaire, l'aventurière saluait déjà Antoine de Croÿ comme il convenait. Le conseiller de Charles Quint lui accorda un large sourire appréciateur:
ADC: Bonjour, Madame. Votre époux, en vérité, a beaucoup plus de chance qu'il n'en mérite, car vous êtes fort belle! Mais si vous le permettez, je désire emmener la régente, car je ne saurais chasser sans elle. Vous aurez tout le temps de causer quand nous reviendrons...
:Laguerra: : C'est inutile, Monseigneur. Ma tante m'a dit tout ce que je pouvais espérer entendre d'elle.
Le sourire d'Antoine se fit plus large encore s'il était possible. Prenant la main de l'archiduchesse, il l'entraîna vers la porte.
ADC: À merveille alors!
MDH: Isabelle, je donne un bal, après-demain. Viens donc danser au palais ce soir-là!
:Laguerra: : Je ne pense pas, tante Marie.
MDH: Dans ce cas, je te souhaite le bonsoir, ma chère nièce!
Le couple disparut et Isabella se retrouva seule en compagnie de Madame de Liedekerke, reparue en même temps que le chevalier. En dépit de la chaleur intime de cette petite pièce confortable et accueillante, elle se sentait glacée jusqu'à l'âme et demeura un moment immobile, contemplant les flammes qui montaient à l'assaut des grands chenets de fer forgé. La dame d'honneur toussota:
Liedekerke: Puis-je vous reconduire, Madame? Tout au moins jusqu'au jardin?
:Laguerra: : Pourquoi pas jusqu'à l'entrée?
Liedekerke: Parce que là-bas se trouve quelqu'un qui désire beaucoup vous parler... et qui se chargera de vous accompagner jusqu'à la porte.
:Laguerra: : Qui donc?
Liedekerke: L'ambassadeur Chappuis. Il vous a vue arriver tout à l'heure...
Isabella fit signe qu'elle avait compris. Elle avait déjà entendu ce nom et pensait chercher cet homme en faisant un crochet par Louvain, mais une entrevue avec la régente lui semblait plus importante et plus urgente. Devant le médiocre résultat de cette audience, peut-être serait-il bon de le rencontrer sans attendre.
Tandis que derrière Madame de Liedekerke elle descendait vers les parterres, l'écho joyeux du départ de la chasse lui parvint: le son des trompes, les abois des chiens, les cris des veneurs qui peu à peu se fondirent dans le bruit de la ville. Isabella pensa qu'on ne pouvait en vérité perdre plus gaiement un empire. Mais ce n'était qu'une façade car la population se rendait bien compte combien la gouverneure se préoccupait de sa province, se souciant de son sort et allant jusqu'à apprendre le thiois, le dialecte local...
:?: : Que vous a-t-on dit?
Une voix anxieuse s'éleva derrière Isabella qui s'aperçut qu'elle avait changé de compagnie. Elle se trouvait à présent au côté d'un homme d'âge mûr, certes plus jeune que le chevalier Antoine de Croÿ, emmitouflé comme en plein hiver de velours et de renards noirs, et qui s'appuyait sur une canne et dont les yeux clairs l'enveloppaient d'un regard compatissant.
Elle s'efforça de lui sourire, sans y parvenir tout à fait:
:Laguerra: : Rien que je ne sache déjà: que mon époux était en Flandres en début d'année. Ah! Si, tout de même! Ma tante a bien voulu m'apprendre que sa mine sombre était choquante dans un temps de fêtes et qu'il est reparti sans dire où il allait.
:?: : Pauvre enfant! C'est bien peu... Marchons, voulez-vous? Et offrez-moi votre bras...
Ils firent quelques pas le long d'une allée admirablement sablée en s'éloignant des jardiniers qui, dans les parterres, taillaient des arbustes.
E.C: Je m'appelle Eustache Chappuis. J'étais l'ambassadeur de votre père auprès du roi Henri VIII d'Angleterre. J'ai fait la connaissance de votre époux sur la Nao Victoria. Nos chemins se sont séparés à Anvers...
:Laguerra: : Vous vouliez me voir pour me dire cela?
E.C: Comment résister à l'envie de rencontrer la mystérieuse señora Mendoza, cette femme dont son mari disait merveilles. Et tout ces nobles de la cour! Je suis bien sûr qu'en ce moment les oreilles doivent vous corner, n'est-ce pas?
:Laguerra: : Pas vraiment, et c'est sans importance...
E.C: Qu'est-ce qui en a donc?
:Laguerra: : Le sort de mon époux. Ce qu'il est advenu. Voilà des mois que je le cherche et il paraît fuir devant moi. Vous qui l'avez rencontré, à qui il a parlé, ne pouvez-vous me dire où il allait quand il a quitté Anvers?
Chappuis considéra la jeune femme avec une profonde commisération. Après l'avoir poussée à se faire connaître, sa sympathie pour cette belle créature en qui il devinait une qualité de courage qu'il avait toujours appréciée croissait d'instant en instant:
E.C: Si je le savais, je vous l'aurais déjà dit. Mais je puis vous affirmer que le señor Mendoza désirait ardemment rentrer chez lui... Si vous êtes décidée à poursuivre votre quête, c'est vers l'Espagne que vous devriez diriger vos pas.
:Laguerra: : Vous croyez?
En dépit de leur lenteur, leurs pas les avaient conduits jusqu'au porche ouvrant sur les galeries de la cour d'honneur, à peu près vide à présent.
:Laguerra: : Puis-je vous demander un conseil? Que feriez-vous à ma place?
E.C: Si vous voulez vraiment le retrouver ou tout au moins trouver une trace, il faut retourner à Barcelone. L'homme désemparé cherche toujours à retrouver ses racines, sa maison natale...
:Laguerra: : J'y ai pensé, bien sûr, mais sa mère n'a guère plus de nouvelles que moi. Pas plus que le reste de ma famille...
E.C: Et vous, où habitez-vous?
:Laguerra: : Non loin d'un petit village du nom de Sant Joan Despí. S'il était venu à nous, je saurais où il est. Il a coulé bien de l'eau sous les ponts, depuis le mois de mai...
E.C: Il faut tout de même retourner là-bas! Il m'étonnerait bien que vous n'y trouviez pas au moins un indice. Ceci dit, vous aurez sans doute du mal à rencontrer votre époux car il doit se cacher. Au fond, le plus sage serait de rentrer chez vous et d'y attendre...
:Laguerra: : Quoi? Qu'il revienne? Il ne reviendra pas.
E.C: Dans ce cas, pourquoi vous obstiner? Si encore vous aviez des enfants!
:Laguerra: : Mais nous en avons!
Avec amertume, l'aventurière ajouta:
:Laguerra: : Dieu sait que nous n'avons guère passé de temps ensemble, cependant ce mariage par intermittence a été béni par plusieurs naissances. Seulement, je ne sais pas si Juan s'en souvient. Et il ignore certainement que son dernier né va sur ses trois mois.
E.C: Alors, il faut aller le lui dire. Cherchez-le, trouvez-le, mais, si votre quête demeure vaine, retournez auprès de vos enfants afin qu'ils ne restent pas orphelins. Dieu vous garde, ma chère! Je prierai pour vous!
Attirant Isabella sur son giron, l'ambassadeur l'embrassa, traça du pouce, sur son front, une petite croix, puis, resserrant autour de lui son manteau fourré, reprit sa démarche claudicante le chemin du jardin. Isabella le regarda s'éloigner et, après un dernier coup d'œil à ce palais splendide construit par les Grands Ducs d'Occident mais qui n'était plus que le décor vide d'une grandeur défunte car sa tante, en temps ordinaire, résidait plutôt soit à Malines, soit à Bruxelles, elle alla rejoindre Miguel qui l'attendait en promenant les chevaux dans la cour.

À suivre...
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par yupanqui » 01 juin 2019, 23:54

Allez Isa, retourne vite en Espagne !
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 05 juin 2019, 00:20

Suite.

Durant la longue chevauchée à travers l'Europe, l'aventurière et l'hidalgo n'avaient pas échangé cent paroles. Sans oser la questionner lorsqu'elle revint avec des yeux embués de larmes contenues, Miguel comprit qu'elle avait hâte à présent de quitter cette demeure princière où elle avait apporté sans doute beaucoup d'espoirs. Sinon, pourquoi cette magnifique toilette? Il se dépêcha de l'aider à se mettre en selle. Lorsque l'on arriva devant la Ronce Couronnée, il vit que la jeune femme devint soudainement très rouge. Sentant qu'elle allait se mettre à hurler, à sangloter ou à se livrer à toute autre manifestation insensée, elle serra les rênes, fit volter son cheval qui manqua renverser Cornélis qui sortait les accueillir puis, enfonçant ses talons dans le flanc de la bête avec un cri sauvage, elle s'élança au triple galop à travers la ville qu'elle traversa comme un boulet de canon. Passée la porte de Courtrai, l'appel de son beau-frère lui parvint de très loin, comme du fond des âges:
MDR: Tu vas te tuer, Isa! Arrête-toi! Par pitié!
Pitié pour qui? Et pour quoi faire? L'eût-elle voulu, d'ailleurs? Il lui était impossible de retenir l'animal emporté. Les yeux fous, les oreilles couchées, l'écume à la bouche, il fonçait droit devant lui mais Isabella, éperdue de douleur, ne voyait rien, n'entendait rien, attendant passivement que cette course à l'abîme s'achevât dans la mort. Et elle n'était pas loin car la bête affolée courait droit vers un bois épais dont les branches basses représentaient autant de pièges redoutables.
Miguel, remarquable cavalier, était toujours derrière l'aventurière, suivi de l'aubergiste qui, plus lourd, ne pouvait aller au même train. Couché sur l'encolure de son cheval qu'il ne cessait de cravacher, faisant corps avec lui, l'hidalgo s'efforçait de gagner du terrain dans l'espoir de rejoindre Isabella avant le bois car il avait pleinement conscience du danger encouru. Il ne criait et n'appelait plus, car cela n'eût fait qu'exciter davantage l'animal emballé. Mais il réussit à se rapprocher jusqu'à se retrouver botte à botte avec la jeune femme dont il était visible qu'elle ne résistait pas, ne se défendait pas... Alors, mettant sa bride entre ses dents, l'Espagnol se pencha et, saisissant la mère de ses neveux à bras-le-corps, réussit à l'arracher de sa selle et à la coucher devant lui. À cet instant seulement, il retint sa monture qui freina des quatre fers et finit par stopper, trempée de sueur. Isabella glissa à terre, sans connaissance, tandis que son cheval, libéré de son poids, allait bouler dans un buisson dont il se releva sans autres dommages que des égratignures.
Cornélis qui, un peu remis de la peur qu'il avait éprouvé, les avait rejoints.
Cornélis: Dis donc! Vous m'avez pris pour un lapin de six semaines? Vous allez me régler la note!
Tandis que Miguel sautait de son cheval, il lui lança un regard assassin.
MDR: Vous l'aurez votre argent! Mais pour le moment, je suis occupé!
Il se mit à genoux et s'efforçait de ranimer Isabella.
MDR: Par tous les diables de l'enfer! J'aimerais étrangler de mes mains mon frère, là maintenant. Où es-tu, Juan? Je n'arrive pas à comprendre. Si j'ai jamais vu homme amoureux, c'est bien toi lorsque j'ai fait ta connaissance sur La Pensée.
Cornélis: Allez donc essayer de percer le mystère d'une âme! Il l'aimait sans doute à ce moment-là...
:Laguerra: : Oui...
Isabella revenait tout doucement à elle.
:Laguerra: : J'ignore si c'est encore le cas. Je ne sais plus que croire...
Toujours dans les bras de l'hidalgo, elle demeurait aussi rigide qu'une statue. Elle semblait ne plus rien voir, ne plus rien entendre, plongée par l'horreur de ce qu'elle venait de subir dans une sorte de transe. Miguel se pencha vers elle et, plongeant son regard dans celui de la jeune femme, il prit sa tête entre ses deux mains, les pouces sur le front et se mit à masser ses tempes en murmurant quelques paroles que l'aubergiste ne comprit pas. Puis doucement, il ajouta:
MDR: Reviens à toi, Isa! Reviens à nous! Laisse ton corps se détendre et s'apaiser! Apaise aussi cette flamme qui te brûle. Nous allons retourner à la Ronce Couronnée car tu as besoin de dormir. Puis demain, nous reprendrons la route. Je te mènerai vers ton manoir où nous resterons quelques jours... Demain, Isa, demain...
Un long frisson parcourut son corps et la vie revint dans son regard. Elle murmura:
:Laguerra: : Demain...
Puis, sans transition, elle s'écroula de nouveau entre les bras protecteurs, secouée de sanglots et pleurant comme une fontaine...
MDR: Laisse-toi aller autant que tu veux. Les larmes vont emporter la menace qui vient de peser sur toi.
À voix basse, le Brugeois demanda:
Cornélis: Quelle menace?
MDR: La folie! Elle en a trop enduré... Il serait temps que cela s'arrête...
Peu après, Isabella le remercia puis, sans autre commentaire, remonta sur son cheval qui s'était reposé un moment. Midi approchait et il leur fallait rejoindre l'auberge pour se sustenter. Après le repas, Miguel l'escorta jusqu'à sa chambre. Lorsque la porte se fut refermée, elle lui déclara, les yeux tournés vers cette campagne qu'elle avait tant espérée et où elle avait reçu si cruelle blessure:
:Laguerra: : J'ai cru en cet homme et je l'ai aimé. Lui s'est moqué de moi.
MDR: Tu n'en sais rien...
:Laguerra: : Si! Il m'a joué la plus indigne, la plus triste des comédies...
MDR: Moi je dirai que c'est plutôt Bazán qui s'est moqué de toi! Plus j'y réfléchis, plus je me demande pourquoi a-t-il a menti à son père? Pourquoi prétendre avoir rencontré J-C à Santander? Ça n'a aucun sens!
Mais l'aventurière ne l'écoutait pas. Elle ajouta:
:Laguerra: : Un jour viendra où il regrettera de m'avoir seulement rencontrée...
Tout en parlant, elle avait fait glisser de son doigt l'anneau de Juan et le contempla un instant. Avec amertume, elle fit:
:Laguerra: : Le gage de sa foi!
Puis elle tendit la bague à Miguel:
:Laguerra: : Tiens, tu la donneras demain au propriétaire de cette maison pour ses charités... Et, je t'en supplie, ne me parle jamais, plus jamais de ton frère!
Le lendemain, dans la matinée, deux cavaliers quittaient Bruges, bottés et armés. Isabella avait abandonné sa longue robe pour ses vêtements habituels. Quant à Miguel, il avait retrouvé son pourpoint rouge et bleu...
Soudain, toutes les cloches de la vallée se mirent à sonner joyeusement pour annoncer la première messe du jour.
Par bandes tournoyantes, leurs carillons firent s'envoler pigeons, moineaux, merles, sansonnets... Les ailes claquaient, les cloches tintaient, le soleil brillait. Il semblait à Isabella qu'au même rythme qu'à celui de son cœur rompu, battants et oiseaux scandaient sans fin un seul nom, toujours repris et répété:
"Ju-an, Ju-an, Ju-an...".

Avant que j'atteigne à la rive espérée.

Une semaine plus tard, les recherches de Pedro et de ses compagnons demeuraient infructueuses. On avait fouillé les auberges et les tavernes autour de Barcelone, mais personne n'avait vu le capitaine, personne n'avait pu dire ce qu'il était devenu. Zia avait même voulu faire un saut à Bruges pour en avertir l'aventurière mais Tao l'en avait dissuadé:
:Tao: : Il reste introuvable. Ne lui donnons pas de faux espoirs...
L'élue soupira:
:Zia: : Il était revenu! Il était revenu pour Isabella alors qu'il est amnésique... Manolo était formel sur ce point. Mendoza ne l'a pas reconnu.
:Tao: : Pardonne-moi ce que je vais dire, Zia, mais es-tu certaine qu'il cherchait à la revoir?
Avec une soudaine violence, elle s'écria:
:Zia: : Et pour qui d'autre?
:Tao: : Tu oublies cette jeune inconnue! On dit qu'il a été surpris d'adultère avec elle...
:Zia: : Pfff! N'importe quoi! Oses-tu insinuer qu'il revenait pour s'établir avec cette femme?
:Tao: : Quoi d'autre? Il a dû savoir ce qui est arrivé entre Jaume et Isabella, s'il a questionné les gens du coin... Sa compagne morte, il est reparti sans chercher à revoir son épouse légitime...
Voyant l'inca osciller sur ses jambes comme une grande fleur secouée par le vent, Estéban intervint et offrit à Zia l'appui de son bras en faisant des reproches au naacal:
:Esteban: : Ne peut-on au moins lui accorder le bénéfice du doute? Laisse-le mener à sa guise sa destinée! Tant qu'il n'aura pas été reconnu innocent de tout ce que l'on lui a imputé et rétabli aux yeux de tous dans ses droits...
:Tao: : Pour ça, il devrait cesser de fuir et affronter la cour seigneuriale! Il a tué un homme, Estéban!
:Esteban: : Je suis d'accord! Mais en le faisant, il a seulement défendu sa vie! Ses agresseurs n'étaient pas des saints...
Zia approuva:
:Zia: : Quand je pense que cette pauvre femme a subi les pires outrages... Hantée par des idées de déshonneur, d'attentat à la dignité du nom et autres sornettes ridicules, ne voyant à sa situation aucune issue, l'unique solution afin d'échapper à la honte était la mort...
:Esteban: : Eh bien moi, je suis ravi que Manolo ait supprimé ce chien de Ramon Gutiérrez. Tu dois l'être aussi, Tao?
Le jeune marié l'était mais ne voulait pas le reconnaître.
:Tao: : Quelque chose me dit que notre voisin ne sera pas trop inquiété. Avec sa version des faits et avec les aveux d'Escobar, le garde forestier, les juges ne peuvent que s'apitoyer sur le sort de Mendoza. Le plus sage pour lui serait qu'il revienne corroborer l'histoire de Manolo...
:Zia: : Tao, je t'en supplie: laisse faire le temps!
:Tao: : Le temps? Dans quel poème Pétrarque a-t-il écrit: "Avant que j'atteigne à la rive espérée, on trouvera le laurier sans feuilles vertes..." En agissant ainsi, il se comporte comme un criminel...
:Zia: : Mais essaye de le comprendre! Il se sent seul... Seul contre tous! Il ne sait pas à qui faire confiance. De plus, Charles Quint ne pourra peut-être pas soustraire son gendre à la justice...
:Tao: : Non, mais il peut présider lui-même la cour et statuer sur le cas de notre père. Certes, il y a eu rixe, or ce délit ne peut être puni de mort!
Droit et fier, la tête haute comme s'il marchait à la gloire, Tao tourna le dos à ses amis et s'éloigna.
Au même moment, Manolo passait devant ses juges. Effectivement, il ne fut pas puni pour avoir tué Ramon. En prenant la défense d'un homme amnésique, il avait accompli un devoir sacré. De plus, qui aurait pu le blâmer d'avoir exercé son droit à la vengeance privée?
Comme le sergent forestier était orphelin, sans parenté connue, l'enchaînement fatal des règlements de compte n'était pas à redouter. Par ailleurs, la paillardise, la brutalité du personnage ne laissaient de regret à personne. Bien des maris trompés et des filles mises à mal devaient même se réjouir en secret de la disparition de leur tourmenteur.
Après avoir payé sa dette envers le disparu en versant à sa paroisse le prix du sang, le vieil homme avait tout simplement repris sa vie et son travail de fermier.
Afin de réunir la somme nécessaire à ce rachat d'une faute jugée par chacun respectable entres toutes, il s'était vu contraint de vendre un de ses champs. Il n'en avait été que mieux considéré.
Cependant, cette transaction ne réglait que l'aspect matériel de l'affaire.
Si, en apparence, le cours des jours avait repris comme avant la tuerie de la forêt, l'âme droite et sincère de Manolo en demeurait marquée au fer rouge. Quelque chose en lui s'était rompu, avait cédé, sous l'excès du malheur. Sans qu'il y fasse jamais la moindre allusion, tout dans sa façon d'être trahissait une transformation intime irrémédiable et muette.
Il revoyait encore ce grand arbre et repensait toujours à l'une de ses branches basses où se balançait un fruit abominable: le corps de la jeune inconnue qui s'était pendue. Cette mort injuste et la fuite du capitaine lui avaient apporté un intolérable surcroît de désolation. Il se réfugiait alors dans son travail, ce qui lui permettait de trouver un peu de paix. Manolo s'y attardait plus qu'il n'était nécessaire pour oublier dans la prière ou la méditation les sombres agissements du monde.
Mais le choc était encore trop récent pour qu'il fût aisé au fermier de demeurer longtemps pacifié. À tout bout de champ, sa révolte se réveillait quand quelqu'un osait émettre un jugement néfaste envers Mendoza.

☼☼☼

Un peu plus au nord, à la fin du jour, Miguel allait en tête car il connaissait par cœur le chemin.

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À travers les marais et la zone sablonneuse, à l’endroit où se retrouvaient les paysages typiques de la plaine de l’Empordà et les petites collines parsemées de chênes verts et de pins que l'on traversa près de la plaine côtière du Baix Ter, la sente allait, en quatre lieues environ, du village de Ventalló au domaine de Corça.
La nuit tomba et elle était belle et douce. Toutes les étoiles étaient présentes et enveloppaient la campagne d'un somptueux manteau de velours bleu piqué d'une multitude de petits diamants. Cela sentait le pin, la terre encore humide d'une petite pluie brève qui était venue en fin de journée. Par endroits et selon les caprices du sentier, les voyageurs apercevaient les murailles de Ventalló où brûlaient les pots à feu des sentinelles et le mirador qui semblait faire sourdre sa propre lumière. La commune se rapprochait à mesure que l'on avançait, mais après un détour de la route, on ne la vit plus.
À quelque distance du hameau de Casavells où tout dormait, l'hidalgo engagea sa monture dans un chemin qui s'enfonçait entre deux haies d'arbustes et le suivit pendant quelques minutes jusqu'à ce que ce dessine dans la nuit la silhouette noire d'un grand bâtiment précédé d'un immense pin dont la large cime étalait une tache d'encre sur le ciel. Miguel le désigna du bout de sa houssine:
MDR: Nous y sommes. Le serviteur doit être au lit car on ne voit aucune lumière.
Ils mirent pied à terre, s'avancèrent sur le chemin sablé et conduisirent leurs chevaux au haras. Cependant, l'intendant ne dormait pas. Il les accueillit sans un mot et leur servit aussitôt du vin chaud à la cannelle qui mijotait dans les cendres de la cheminée. Il regardait Isabella dont le visage pâle et les traits tirés disaient assez qu'elle n'avait pas vécu des moments très agréables mais la jeune femme, en entourant de ses doigts glacés le bol empli du liquide brûlant, lui sourit. Oui, elle souriait du sombre sourire amer de celle qui n'espérait plus rien. Vexé de n'avoir pas été tenu au courant de l'escapade, il souffla:
:?: : Vous semblez bien lasse, señora.
:Laguerra: : Oui... Je meurs de sommeil... Je vais vous laisser pour ce soir...
Elle quitta la cuisine et les deux hommes entendirent son pas dans l'escalier.

☼☼☼

L'air de cette matinée était léger, pur et transparent, avec cette belle lumière irisée qui annonçait une journée de soleil mais le cœur d'Isabella demeurait lourd, tandis qu'elle cheminait auprès de Miguel dans la poussière de ce chemin tant de fois parcouru ces derniers jours au trot de son cheval ou, jadis, dans le joyeux carillon des sonnailles d'une mule. Derrière elle, elle laissait son manoir de Can Casadella dont elle pouvait, en se retournant, encore apercevoir le grand toit brun, cette douce demeure dans les lauriers où Juan lui avait donné quelques heures de merveilleux bonheur en revenant la chercher après l'expédition d'Alger. Elle cligna des yeux, dans la lumière, comme un oiseau de nuit projeté soudain dans le soleil. Les choses n'avaient plus le même visage ni la même couleur et l'aventurière se retrouva étrangère au milieu de ce beau pays qu'elle aimait de toutes les fibres de son corps. Après une semaine supplémentaire de vaines recherches, personne par ici n'avait croisé le señor Mendoza. Il était temps de repartir à l'hacienda.
Menant par la bride leurs montures, l'hidalgo qui l'observait du coin de l'œil, la voyant buter dans une ravine laissée par les dernières pluies, saisit son bras et ne la lâcha plus:
MDR: La côte est rude et le chemin te paraît amer, Isa, parce que tu es tombée de haut et que tes blessures saignent encore mais sache que celui qui veut atteindre le sommet de la montagne ne peut s'abstenir d'en gravir la pente.
:Laguerra: : Crois-tu qu'il existe encore un sommet pour moi? Je suis lasse, Mig'.
MDR: Je te l'ai dit: tu saignes encore mais les cicatrices font la peau plus dure. Tu guériras et tu pourras alors apercevoir de nouveau l'horizon. Tu découvriras que tu as envie... d'aimer et d'être aimée.
:Laguerra: : Jamais! Plus jamais je n'aimerai un homme! Il y a trop d'amertume dans mon cœur pour que ce sentiment y revienne un jour. Tout ce que je désire à présent, c'est de rentrer au plus vite auprès de mes enfants...
La seule chose accordée par Isabella à Miguel était que l'on irait pas trop vite. L'hidalgo avait allégué pour cela ses rhumatismes que l'humidité des jours derniers avait réveillés, sachant bien que, s'il n'était question de sa propre santé, la jeune femme leur imposerait un train d'enfer. Aussi la journée était-elle peu avancée, trente minutes plus tard, quand les voyageurs aperçurent le clocher de l'église de Monells. Construit autour du vieux château, le charme du village résidait dans son passé médiéval.
Ce fut là que l'aventurière décida de changer de route.
À l'auberge où elle et Miguel faisaient halte et où ils prenaient leur repas du midi dans la grande cuisine, Isabella s'intéressa à la conversation de marchands qui se rendaient à Gérone.

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Ces hommes, tout en étanchant leur soif et en satisfaisant les exigences de robustes appétits, couvraient de leurs louanges le pieux, le preux et guerrier Charles Quint qui, depuis la trêve de Crépy-en-Laonnois, ne songeait qu'à rétablir l'ordre dans l'Église et dans l'Empire, qu'à mettre à la raison ces hérétiques dont la complaisance à son égard lui paraissait insupportable. Sans croire aveuglément au mythe de la tradition, il voulait ramener à ses sources un monde égaré, lui rendre l'unité perdue. La monarchie universelle, il n'y songeait pas comme à un moyen d'oppression, mais comme à l'instrument d'un régulateur suprême. C'est à cela que l'homme au dix-sept couronnes entendait faire servir la "victoire" dont le Ciel venait de le gratifier. En effet, la situation générale avait basculée. Un mois auparavant, le duc d'Orléans mourut de la peste à l'âge de vingt-quatre ans. Le fils ainé de François 1er visitait les régions éprouvées afin de les réconforter et, en bravache, avait voulu coucher dans le lit d'un homme tué par le fléau. Cet événement détruisit de fond en comble l'édifice élevé à Crépy. L'Empereur en éprouva un grand soulagement et déclara le traité caduc.
Entre deux crises de goutte, il s'efforçait de reconstruire les cités de son immense royaume, de relancer le commerce et de promulguer les lois les plus aptes à panser les cruelles blessures subies par les villes. Il voulait rendre à la fois le goût du travail et le goût de vivre à ses sujets.
L'un des quatre négociants disait:
;) : Jamais prince ne fut plus aumônier ni plus généreux de ses deniers, cependant que son palais à Grenade est inachevé. Mais son royaume passe avant son confort. Il essaye aussi d'aider les couvents, dont certains ont été éprouvés, à reprendre vie.
Un autre fit:
:D : Par ici, notre bon roi n'a pas beaucoup de mal à se donner pour les chanoines de la collégiale Sant Féliu. Ils sont toujours aussi gras!
:o : Aussi aide-t-il davantage les quelques bénédictins qui demeurent encore à l'abbaye San Pedro de Galligans. Ils ont charge de prier pour les morts de la guerre, ce qui ne nourrit guère son homme.
:| : Ils prient aussi pour l'âme pécheresse de Philippe III le Hardi, un des lointains parents de l'Empereur. Celui-ci a grand besoin de prières pour tout le mal qu'il a fait durant le siège de Gérone.
Vers le XIIIème siècle, en 1285 exactement, lorsqu'une troupe de soldats Français conduite par le second fils de Louis IX parvint dans la ville, les conquérants pénétrèrent dans la cathédrale de Santa Maria. Le sépulcre de Saint Narcisse, le patron de Gérone, se montra plus redoutable que n'avaient su le faire les Catalans eux-mêmes... Un tourbillon noir, informe, capable d'obscurcir tout le ciel, sortit en effet du tombeau et se jeta sur l'ennemi Capétien ainsi que sur leurs chevaux.
C'était une nuée de mouches d'une taille anormale et de diverses couleurs, purulentes et venimeuses comme des taons, qui n'eurent d'autre joie que d'infecter de la peste plus de quarante mille hommes et vingt-quatre mille montures. Terrifiés devant ce qu'on a appelé un "prodige" ou "le miracle des mouches de Saint Narcisse", les Français se replièrent. Quant aux farouches Catalans, depuis, devant chaque nouveau danger, invoquaient le saint et ses insectes.
Dès lors, les gens venaient de partout pour voir la tombe. L'endroit était devenu un lieu de pèlerinage.
Les quatre hommes avaient achevé leur repas et se levaient pour sortir après un salut à la compagnie. Tout en continuant de caresser le chien de l'aubergiste qui lorgnait sur les os de poulet, Isabella les suivit des yeux, puis appela le propriétaire d'un geste:
:Laguerra: : Le plus court chemin pour se rendre à Gérone, c'est bien en franchissant le massif des Gavarres?
:idea: : Effectivement, señorita! En passant par Sant Mateu de Montnegre... Vous avez envie, vous aussi, d'aller voir la tombe de Saint Narcisse?
:Laguerra: : Peut-être...
Et comme Miguel, surpris, la regardait avec de grands yeux, elle lui sourit gentiment:
:Laguerra: : Je crois que nous allons faire un détour par la ville aux mille sièges. Après tout, le temps ne nous presse pas tellement.
Abasourdi, l'hidalgo demanda:
MDR: Que veux-tu faire là-bas?
Autrefois, avec Juan, elle avait visité les bains Arabes. L'aventurière y avait connu trois jours de bonheur. Ce n'était pas beaucoup, trois jours, mais ceux-là lui étaient infiniment précieux. Or, suite à son petit laïus à la Ronce Couronnée, elle se garda bien de lui faire cette confidence... Néanmoins, contrairement à ce que l'Espagnol pouvait croire, ses interrogations à propos de Bazán n'étaient pas tombées dans l'oreille d'un sourd. Elles avaient fait leur chemin et, désormais, Isabella se posait les mêmes questions. Après s'être accordée ce petit temps de réflexion, elle répondit:
:Laguerra: : Un couple d'amis y vit. Notre chemin passe si près que je serais impardonnable de ne pas aller les voir.
Elle se tut. Miguel comprit qu'elle n'en dirait pas davantage et ne posa pas d'autre question, sachant qu'elle n'y répondrait pas. Le déjeuner s'achevait sur d'exquises confitures accompagnées de belles tranches d'un boichet qui embaumait. Isabella se leva.
:Laguerra: : Viens, il est temps de partir, à présent...
L'hidalgo régla la note puis se contenta d'escorter la jeune femme jusqu'à sa monture. Au lieu de continuer sur Cassà de la Selva, Vidreres et Tordera, les voyageurs prirent la direction de l'ouest.
Ennemis d'Espagne et de France, Gérone et la Catalogne passaient constamment de l'un à l'autre. C'était tout le drame de se trouver entre deux grandes puissances impérialistes. La cité avait traversé des siècles de continuité et de changements qui avaient profondément marqué son aspect et son visage actuels. Ville de frontière vers le sud ou vers le nord, épicentre de l'organisation ecclésiastique, comtale et royale, centre économique et foyer de cultures, elle montrait son identité première: être la clé du royaume. Son intégration au sein de celui des Francs en 785 avait créé un lien direct avec les centres européens. Ce fait déterminant dans l'histoire, commun au reste de la province, venait renforcer sa condition de clef du royaume et d'enceinte stratégique au sein d'une frontière qu'elle avait surveillée vers le sud jusqu'au XIIème siècle. Le danger était cependant venu du nord, comme en 1285, ou d'ailleurs, avec le début de la guerre civile en 1462... Le conflit entre la Couronne d'Aragon et la Principauté de Catalogne avait duré dix ans.
Un peu plus de sept décennies ne pouvaient suffire à guérir les innombrables blessures subies par l'union des comtés, et les traces en demeuraient nombreuses et toujours visibles au long du chemin: châteaux à demi détruits, abbayes ou prieurés transformés en chantiers où les moines, perchés sur des échelles et les manches retroussées, travaillaient de la truelle, de la pioche ou du rabot; chemins tellement défoncés par les charrois militaires que l'herbe, comme derrière le cheval d'Attila, ne repoussait pas et puis, trop de croix dans les cimetières ou même au bord des sentiers, là où les soldats sans noms étaient tombés, amis ou ennemis. Pourtant, sous le soleil d'automne, tout ce monde à l'ouvrage et les vignes à nouveau cultivées parlaient espérance et donnaient une nouvelle preuve du courage d'un peuple.
La vue de Gérone fut elle aussi réconfortante. On avait bouché depuis fort longtemps les tranchées creusées par les ennemis transpyrénéens et, dans les faubourgs qui avaient tant souffert comme aux remparts, de nombreux ouvriers travaillaient. Si les graves dommages subis par une ville qui s'était battue jusqu'à l'extrême limite de ses forces, et jusqu'à la victoire, restaient évidents, sous le ciel bleu piqué de légers nuages blancs, on voyait briller des toits naguère effondrés. Sur les murailles, les soldats du guet montraient des armes étincelantes, contrastant avec la mine paisible de gens qui savent n'avoir rien à redouter: aucun ennemi ne dévalerait plus des hauteurs de Sant Julià de Ramis ou de Sant Gregori, aucun camp gigantesque n'étalerait ses pavillons somptueux dominés d'azur semé de fleurs de lys d'or.
Les troupeaux qui ne seraient plus razziés paissaient tranquillement dans les prés et les cours d'eau étaient purifiés des cadavres que la mort y avait semés.
L'emplacement de la ville, sur une pente montagneuse prononcée faisant face à l'ouest, n'était pas le fruit du hasard. Malgré la complexité de son orographie, marquée par les soixante mètres de dénivelé sur environ trois cent trente mètres, sa position offrait d’énormes avantages au niveau défensif.
La structure urbaine de la ville finissait par s'adapter aux irrégularités du relief et s'organisait sur trois terrasses séparées par des falaises. En outre, elle était bien gardée. Les voyageurs s'en aperçurent quand, en passant par le portail de Sobreportes, ils furent arrêtés au corps de garde. Là, un grand diable armé de pied en cap leur demanda ce qu'ils venaient faire par ici. Isabella prit la parole:
:Laguerra: : Un pèlerinage. Nous venons prier au tombeau du patron de la ville. Serait-ce défendu?
:roll: : Non pas, non pas... Mais des gens comme vous, il en vient de plus en plus. Vous êtes Catalans, bien sûr?
:Laguerra: : Presque. J'en ai épousé un. Je suis la señora Mendoza et l'actuel prince de Gérone connaît fort bien mon mari. Moi aussi, d'ailleurs, mais je ne veux à aucun prix l'obliger à me recevoir. Je désire seulement prier sur la tombe...
:roll: : Où comptez-vous demeurer?
:Laguerra: : Je ne sais pas encore... Je suppose qu'il existe une ou deux auberges susceptibles de me convenir.
:roll: : Ouais... Hormis le prince de Viane, vous connaissez quelqu'un d'autre ici?
Cette forme d'inquisition commençait à agacer l'aventurière, déjà fatiguée par la route. D'autant que, pendant qu'on l'interrogeait, des gens qui semblaient avoir parcouru un long chemin entraient sans que personne leur demandât quoi que ce soit. Avec hauteur, la jeune femme fit:
:Laguerra: : Que signifient toutes ces questions? Si je vous inspire le moindre doute, envoyez donc l'un de ces hommes qui jouent aux dés si tranquillement demander à qui de droit si je peux me rendre à la collégiale Sant Féliu! Je vous ai dit mon nom et c'est déjà une grande concession.
:roll: : L'ennui, c'est qu'il est difficile de vous croire. Vous avez l'air d'un garçon, et vous me dites que vous êtes... comment déjà?
:Laguerra: : La señora Mendoza. Je voyage habillée en homme parce que c'est plus commode, mais si vous ne me croyez pas...
Elle ôta la capuche qui la coiffait et défit son chignon, laissant dérouler au creux de ses épaules une longue chevelure noire et brillante que l'homme considéra avec intérêt.
:Laguerra: : Cela vous suffit? Peu d'hommes possèdent, me semble-t-il, des cheveux aussi longs?
Têtu, l'autre rétorqua:
:roll: : Certes, certes, mais c'est que justement votre affaire est de moins en moins claire! Une femme habillée en homme! Qui n'a jamais entendu parler de cela?
:Laguerra: : Plus que vous ne pensez. N'avez-vous jamais entendu l'histoire de Jehanne la Pucelle? On ne l'a pas souvent vue porter des cotillons, celle-là!
Le soldat, qui devait affectionner cet adverbe, fit:
:roll: : Certes, certes! Mais elle faisait la guerre, elle... Tandis que vous, vous seriez une espionne que ça ne m'étonnerait pas!
Exaspéré, Miguel souffla:
MDR: Nous n'en viendrons pas à bout! Laisse-moi faire...
Elle secoua la tête.
MDR: Alors dis-lui qui est ton père, que diable!
:Laguerra: : Non!
Isabella n'entendait pas se laisser arrêter par un militaire aux idées courtes. Entrant dans le corps de garde, elle avisa du papier et une plume plantée dans un encrier et, le tout posé sur une table, s'assit de guingois sur un tabouret et griffonna quelques lignes qu'elle signa avant de revenir offrir le tout au cerbère. Suave, elle lui dit:
:Laguerra: : Voulez-vous me faire la grâce de faire porter ceci au palais qui est à deux pas et que je connais bien pour y avoir séjourné. J'attendrai ici la réponse!
Indécis, le garde tournait et retournait la feuille quand un homme de haute taille, portant avec élégance et majesté une large cinquantaine, élégamment vêtu de beau drap fin d'un rouge profond sous un grand manteau jeté négligemment sur ses épaules, entra à son tour dans le bâtiment:
:x : Sergent Montoya, je suis venu vous prévenir que j'attends un convoi d'ardoises que j'ai commandé et j'espère que vous le laisserez passer plus facilement que mes farines de la semaine dernière.
Le militaire, déjà tout sourire et qui, sans son armure, se fût sans doute plié en deux, répondit:
Montoya: Bien sûr, señor Murrieta, bien sûr! Je suis, vous le savez, tout dévoué à vos ordres...
Mais le nouveau venu ne l'écoutait plus. Il regardait le faux garçon et tout à coup, un large sourire sur son visage creusé de petites rides fines, tendait les mains en un geste de bienvenue:
Murrieta: Doña Isabella! C'est bien vous, n'est-ce pas?
Répondant spontanément des deux mains à cet accueil chaleureux, elle s'écria:
:Laguerra: : C'est bien moi, señor Murrieta. Très heureuse de vous voir...
Murrieta: J'espère que vous veniez chez nous?
:Laguerra: : Je ne me le serais pas permis. Nous vous avons, jadis, Juan et moi beaucoup trop encombrés, vous et doña Soledad.
C'était en effet chez le marquis Luciano Murrieta et sa femme que le couple avait séjourné lors de leur visite à Gérone. Isabella y avait connu l'hospitalité la plus attentionnée et elle avait vécu avec son époux ces trois jours gravés si profondément dans son souvenir.
Murrieta: Ne dites surtout pas cela à Soledad! Naturellement, je vous emmène! N'oubliez pas mon convoi, sergent Montoya!
Montoya: Certes, certes, messire Murrieta! Il en sera fait comme vous le désirez!
Un instant plus tard, Isabella remontait la rue au bras de cet ancien ami, suivie de Miguel qui menait les chevaux en bride. Celui-ci souffla à l'oreille de sa belle-sœur:
MDR: Comme il est intéressant de posséder de hautes relations! Les voyages s'en trouvent agrémentés.
:Laguerra: : Tout dépend des relations, Mig'! Carmina et moi n'avons guère eut à nous louer d'avoir connu le cardinal Cristoforo Madruzzo...
Peut-être Isabella eut-elle préféré passer inaperçue dans cette ville, mais cette rencontre lui apparut plus que bienvenue, inespérée quand elle apprit que Philippe, son demi-frère, était absent car il se trouvait à Valladolid. Jamais sa lettre ne serait parvenue à son destinataire et elle serait peut-être restée indéfiniment au corps de garde, à moins que le sergent Montoya ne l'eût tout bonnement refoulée.
La maison, proche de l'église Sant Féliu, offrit à Isabella l'image de doux souvenirs: c'était là qu'elle avait vécu le temps radieux d'une lune de miel renouvelée avec Juan.
Soledad l'accueillit aussi naturellement que si elles s'étaient quittées depuis peu. Cette grande bourgeoise, assez froide et volontiers distante, l'embrassa comme si elle eût été sa propre sœur et l'aventurière en conclut qu'elle était vraiment la bienvenue. Pourtant quand son hôtesse ouvrit devant elle la porte de la chambre partagée avec Juan, elle éclata en sanglots.
Interdite, Soledad Murrieta passa un bras autour de ses épaules et voulut l'entraîner:
Soledad: Pardonnez-moi! Je vais vous loger ailleurs.
S'efforçant de refouler ses larmes, Isabella dit:
:Laguerra: : Non... non, je vous en supplie! N'en faite rien! Ceci n'était qu'un premier mouvement que je n'ai pu maîtriser, mais il est bon pour moi de revenir ainsi en arrière, même si c'est un peu cruel. En fait, c'est un pèlerinage au passé qui m'amène aujourd'hui à Gérone.
Soledad: Ne me dites pas que vous venez, vous aussi prier au tombeau du défunt patron de la ville?
:Laguerra: : Pas vraiment, mais un peu tout de même. Je voulais surtout vous revoir. Vous, votre époux et votre fils. Où est-il, d'ailleurs? Vit-il toujours avec vous ou s'est-il enfin établi?
Non sans mélancolie, Soledad contempla son invitée et secoua la tête. Celle-ci l'interrogea du regard.
Soledad: À la veille de ses noces, après une soirée consacrée à de trop nombreuses libations, la fiancée de mon fils est partie au petit matin avec des amies se baigner dans l'Onyar. Elles étaient ivres, la nuit n'était pas encore entièrement dissipée... On n'ignore ce qu'il s'est passé, mais il semble que la rivière, qui a usuellement peu d'eau, avait grossi de façon spectaculaire lors d'une crue. Griselda a été emportée. Son corps n'a jamais été retrouvé. Ses amies l'ont recherchée en vain...
Elle soupira.
Soledad: Ricardo ne s'en est pas consolé. Mais il n'a jamais quitté notre ville où il est entré au prieuré de Sainte-Marie... pour le plus grand malheur de son père.
:Laguerra: : Que c'est triste... Je suis désolée.
Soledad: Ne le soyez pas.
:Laguerra: : Ricardo a prononcé les vœux définitifs?
Soledad: Il est difficile de savoir ce qui se passe dans un couvent de bénédictins mais, en l'occurrence, je ne crois pas. Certes, les moines sont moins nombreux qu'avant les guerres, mais, si mon garçon avait reçu l'investiture sur laquelle on ne revient pas, il ne pourrait plus sortir du prieuré. Or, chaque matin, je peux l'apercevoir. Il va prier à la collégiale où, avec deux ou trois compagnons, il veille à ce que les trop nombreux curieux venus voir la tombe ne causent aucun dommage. Les chanoines, peu soucieux de monter cette espèce de garde, sont trop heureux de leur laisser ce soin. Si vous voulez le voir, vous pouvez aller à Sant Féliu entendre la première messe. Vous serez sûre de le rencontrer.

À suivre...
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par yupanqui » 05 juin 2019, 14:27

Que de rebondissements !
J’avoue que je commence à avoir du mal à suivre : personnages, lieux, etc.
Hâte qu’Isa rentre à Barcelone et retrouve son mari.
D’autant qu’il n’y a plus de « lettres à (son) marin »

Pauvre Francesca.
Quelle fin atroce.
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 08 juin 2019, 22:45

Suite.

Le tombeau.

Le lendemain, la tête enveloppée d'un voile sombre, Isabella se rendit à la messe de l'aube. Avant d'aller s'agenouiller devant le maître-autel, elle chercha des yeux la tombe de l'évêque du IIIème siècle et la trouva sans peine là où Soledad le lui avait indiqué: une grande dalle gravée et surélevée dans la chapelle Saint Narcisse. C'était ici qu'était conservée l'urne avec les restes du saint. Quelques cierges, allumés sans doute par la piété de certains Géronais, la flanquaient d'une garde brillante et, sur le tombeau lui-même, une lampe à huile rougeoyait. Il n'y avait personne mais quand, l'office achevé, l'aventurière se tourna de nouveau dans cette direction, elle aperçut une mince forme vêtue de bure brune agenouillée devant l'une des dalles et priant avec ferveur, le visage dans les mains. Posé à côté du jeune moine, se trouvait le flacon d'huile avec lequel il avait renouvelé la provision de toutes les lampes.
Isabella s'approcha sans bruit. Celui qui se trouvait là était plus grand que le souvenir gardé de ce jeune garçon, mais Ricardo devait avoir environ dix-sept ans et elle n'en fut pas moins sûre que c'était lui.
Laissant glisser ses mains, il se pencha pour baiser dévotement la pierre et c'est quand il se redressa que la jeune femme murmura:
:Laguerra: : Ricardo?
Aucune réaction n'indiqua qu'elle avait été entendue. Le fils Murrieta continuait ses oraisons comme s'il se trouvait seul. Voici bientôt deux ans qu'il venait ici. On aurait dit que son âme s'était perdue dans les eaux où avait disparu le corps de sa fiancée.
L'aventurière posa sur son épaule une main légère et l'appela de nouveau:
:Laguerra: : Ricardo! Voulez-vous que nous parlions un instant?
Cette fois, il sursauta comme piqué par une guêpe, se releva si vite qu'il se prit les pieds dans sa robe et faillit tomber. Isabella, le retenant, sentit son cœur se serrer en face de ce jeune visage qu'elle avait connu si gai, si ouvert, si beau aussi, mais que deux années de pénitence avaient creusé, pâli, vieilli. La voix non plus n'était plus la même quand il s'écria:
Ricardo: Doñà Isabella!... Mais que faites-vous ici?
:Laguerra: : C'est à vous, mon garçon, qu'il faudrait poser cette question. Qu'est-ce qui vous a pris de vous enterrer ici tout vivant au lieu de demeurer auprès de vos parents?
Ricardo: J'avais promis à Griselda de veiller sur elle. Je continue à le faire, tout simplement.
:Laguerra: : Là où elle est, elle n'a plus besoin de vous.
Ricardo: Qu'en savez-vous? D'ailleurs je ne suis pas le seul: regardez cette tombe à côté! C'est celle de Saint Narcisse. Ses restes incorrompus sont conservés à l'endroit même où il décéda...
:Laguerra: : Je sais tout cela et j'ai donc raison... Ombre gardée par d'autres ombres du passé. Griselda n'a que faire des vivants tandis que vos parents...
Avec une certaine violence, le jeune homme lança:
Ricardo: Laissez-moi, à présent, doña Isabella! Je dois retourner à mes devoirs...
:Laguerra: : Mais...
Elle n'eut pas le temps d'en dire plus: retroussant sa robe, Ricardo prit sa course à travers l'église et disparut comme s'il avait le diable aux trousses. Stupéfaite de cette réaction subite, l'aventurière regarda sa fuite éperdue, faillit se lancer derrière lui, mais y renonça. À son tour, elle s'agenouilla devant la dalle et pria pour le repos de celle qui se trouvait là-dessous en se disant qu'il n'était pas juste qu'un "enfant" restât prisonnier de ce drame et de l'auréole fascinante que confère un premier amour.
Isabella décida que le jeune Murrieta n'en avait pas fini avec elle. Quittant l'église, elle se retrouva sur le parvis de la collégiale, en face de la petite statue de la lionne où son époux avait fait halte quelques temps auparavant. Arrêtant un passant, elle lui demanda le chemin du prieuré Sainte-Marie. L'homme se contenta de lui indiquer une rue au fond de laquelle, en effet, apparaissait la cathédrale dont le clocher avait été achevé en 1117.
L'entrée du couvent se trouvait au chevet de l'église et l'aventurière alla tirer une cloche qui pendait près d'une vieille porte rébarbative, bardée et cloutée de fer comme une entrée de prison, que perçait un guichet grillagé. À la figure replète qui s'y encadra, la jeune femme exposa qu'elle implorait au père prieur de cette sainte maison la faveur d'une courte entrevue. Le guichet se referma et elle dut attendre de longues minutes avant que la porte ne s'entrouvrît pour lui livrer passage. De l'autre côté, le frère portier, aussi ample de corps que rond de visage, lui fit signe de le suivre et sans un mot la conduisit dans une petite salle basse et humide dépourvue du moindre meuble. Seul, un grand crucifix de bois noir indiquait que l'on ne se trouvait pas dans une cave. Toute la maison sentait le salpêtre et la moisissure, mais cette pièce à laquelle on accédait en descendant quelques marches avait un aspect misérable qui serra le cœur de la jeune femme. Le charmant Ricardo prisonnier de ce tombeau, depuis tout ce temps, cela lui parut un invraisemblable non-sens! Fallait-il qu'il eût aimé cette jeune fille, pour se condamner à cette lente destruction!
Au grand moine noir et blanc brusquement apparu sans qu'elle l'eût entendu venir, elle exposa sa requête: elle souhaitait s'entretenir un instant avec le jeune novice qui, dans le siècle, s'était appelé Ricardo Murrieta.
Avec aplomb, elle assura:
:Laguerra: : Je viens d'arriver en ville et j'ai pour lui un message de sa famille.
Ce mensonge lui était venu aux lèvres naturellement, pour la simple raison qu'elle était prête à employer toutes les armes afin d'enlever ce jeune homme à un univers sans espoir et pour lequel il ne pouvait avoir été créé. D'ailleurs, était-ce un mensonge? Soledad qui l'envoyait était bien sa mère et, par l'amour filial qu'elle lui portait, elle lui était plus proche encore...
Dévisageant la visiteuse avec une insistance que celle-ci jugea déplaisante, le prieur fit:
:? : Ne pouvez-vous me confier ce message?
:Laguerra: : Il ne s'agit pas d'une lettre, mais d'un message verbal qui ne saurait prendre sa véritable signification en passant par votre voix, Votre Révérence. Veuillez me pardonner cette franchise.
Mais le religieux n'entendait pas se rendre si aisément.
:? : Une famille, cela peut être vaste. Je suppose qu'en l'occurrence, il s'agit d'un seul de ses membres. Me direz-vous au moins qui?
En voyant se froncer les sourcils de la jeune femme, il se hâta d'ajouter:
:? : Comprenez ma fille, que je suis comptable de l'âme de ce jeune garçon et que je ne souhaite pas voir troublée une paix qu'il a eu peine à gagner.
:Laguerra: : Craignez-vous que cette paix ne soit fragile? Si elle est réelle, profonde, aucun signe venu du monde des vivants ne saurait l'entamer. Je peux vous dire ceci: personne chez les Murrieta n'a compris pourquoi un enfant de quinze ans a choisi de rester ici, à l'écart des siens...
:? : Nous savons cela depuis longtemps, señora. Le marquis de Murrieta est venu ici en personne et Ricardo a refusé de le voir... Mais je suppose que vous le savez?
:Laguerra: : Ce n'est pas lui qui m'envoie.
:? : Alors qui?
Isabella, qui commençait à perdre patience, dit:
:Laguerra: : Avec votre permission, Votre Révérence, je le dirai à Ricardo lui-même. Je veux lui parler, et il ne lui servira à rien de se cacher derrière ces murs ou de s'enfuir comme il l'a fait tout à l'heure. Ou alors, c'est qu'il n'est vraiment plus celui que j'ai connu autrefois et qu'il a perdu tout courage, même et surtout celui qui consiste à regarder la vérité en face!
L'imposante silhouette du prieur parut se dédoubler pour laisser voir une ombre brune: Ricardo lui-même, qui avait dû entrer sans qu'elle s'en aperçoive et sans faire plus de bruit que son supérieur.
Ricardo: Il est vrai que je ne suis plus le même, doña Isabella, mais je n'accepterai jamais que l'on m'accuse de manquer de courage...
En dépit de la pesante tristesse qui régnait dans cette salle basse, Isabella retint un sourire. Elle se souvenait que, beaucoup plus jeune, il écoutait constamment aux portes. S'il avait gardé cette "saine" habitude, le jeune homme avait beaucoup moins changé qu'il ne l'imaginait et peut-être restait-il de l'espoir.
:Laguerra: : Pourquoi m'avez-vous fuie, tout à l'heure, dans l'église? Vous m'aimiez bien, naguère...
Ricardo: Vous devriez dire jadis. Il me semble qu'il y a très longtemps...
:Laguerra: : C'était il y a quatre ans, Ricardo. Cela ne compte guère dans une vie humaine.
Elle se tut, fixant le prieur avec une insistance qui fit monter deux taches rouges à ses joues. Comprenant qu'elle ne dirait rien de plus en sa présence, il se décida enfin à se retirer et murmura:
:? : Vous me retrouverz à la chapelle, mon fils. Je vais y prier afin que le Seigneur éloigne de vous les pièges du monde.
Ricardo: Je vous en remercie, mon père, mais j'espère avoir en moi assez de forces, avec l'aide de Dieu, pour les combattre seul!
Acerbe, l'aventurière remarqua:
:Laguerra: : Voilà qui est aimable! Je ne me souviens pas vous avoir jamais tendu le moindre piège, jeune homme!
Ricardo: Je sais, doña Isabella, et je vous demande pardon si je vous ai blessée... mais vous ne m'avez jamais habitué non plus à vous entendre mentir.
:Laguerra: : Mentir, moi? Quand vous ai-je menti?
Ricardo: Mais... à l'instant et par personne interposée. N'avez-vous pas dit que vous veniez d'arriver à Gérone?
:Laguerra: : Vous allez devoir vous excuser encore car c'est la stricte vérité, Ricardo! Bon, je suis arrivée hier, je le confesse, mais avouez que c'est très récent tout de même! J'ai pu ainsi croiser votre père au corps de garde où j'ai rencontré quelques difficultés pour entrer. Ensuite, j'ai passé une partie de l'après midi à discuter avec votre mère. Elle m'a narré le destin tragique de votre fiancée. Dieu m'est témoin que Soledad a pitié de cette pauvre fille, mais elle pense, ainsi que votre père, qu'il n'est pas bon pour vous de se retremper dans l'atmosphère malsaine de vos anciens drames. Elle m'a également appris une chose: bien avant Griselda, une autre jeune fille éprouvait de tendres sentiments pour vous... Magdalena...
Une soudaine bouffée de sang rendit un instant au jeune novice sa bonne mine de jadis et ses yeux noirs se mirent à briller, mais ce ne fut qu'un instant... Il soupira:
Ricardo: Magdalena! Cela fait des années que je ne l'ai pas vue... Se soucie-t-elle donc de moi?
:Laguerra: : Bien plus que vous ne le supposez.
Ricardo: Voilà une affirmation elle aussi difficile à croire. J'ai appris qu'elle devait se marier.
:Laguerra: : Vos nouvelles datent un peu. D'après les dires de votre mère, car elles sont restées en contact, Magdalena porte à présent le nom de sœur Jovita au couvent de l'Incarnation à Ávila.
Ricardo: Religieuse? Magdalena? Mais c'est invraisemblable!
:Laguerra: : Presque autant que de vous voir, vous, sous cette bure monastique. J'ajoute que, si elle est entrée au couvent, ce n'était pas de son plein gré. Son père voulait la contraindre à épouser un jeune noble. Elle ne l'aimait pas et a préféré se faire nonne. Encore son père a-t-il dû, pour apaiser la colère des parents du fiancé, abandonner la majeure partie de sa dot. J'ajoute qu'elle n'a pas à ce jour pris le voile... et qu'il dépend de vous qu'elle ne le prenne jamais.
Ricardo: De moi?
:Laguerra: : Oui! Sachez que le couvent de l'Incarnation est un monastère non cloîtré. Il permet aux religieuses de sortir et de recevoir des visites. C'est à la demande de votre mère que je suis venue vous le dire...
S'éloignant d'Isabella, Ricardo alla s'adosser au mur que barrait le grand crucifix, comme pour se mettre sous sa protection. Il était devenu encore plus pâle et l'aventurière se sentit envahie d'une pitié infinie.
:Laguerra: : Vous aussi vous lui écriviez, jadis? Pourquoi avez-vous cessez?
Ricardo: Je ne l'ai plus fait quand j'ai su qu'elle allait s'établir. Je l'aimais... beaucoup et j'ai préféré rompre tout lien entre nous. Il me semblait que ce serait plus facile et, effectivement, cela le fut un temps. Ensuite j'ai fait la connaissance de Griselda. Auprès d'elle, les choses étaient différentes car il n'y avait pas cette longue distance entre nous! Tout devenait possible, surtout les plus beaux rêves. Je me sentais heureux et vivait mes jours les plus doux...
Avec sévérité, Isabella siffla:
:Laguerra: : Vous lui écriviez encore, à cette époque, puisque vous lui avez parlé... de Griselda.
Ricardo: C'est vrai. J'ai cessé peu après. Je n'avais plus de nouvelles depuis quelques temps et je l'ai crue mariée. Pourquoi ne m'a-t-elle rien dit?
:Laguerra: : Peut-être parce que vous lui avez chanté les louanges de votre compagne avec un peu trop d'enthousiasme. C'est une belle sottise, mon ami!
Ricardo: Mais je pensais chacun des mots que j'écrivais. Griselda avait enflammé mon imagination... et mon cœur aussi.
:Laguerra: : Magdalena, elle, a cru que c'était beaucoup, et c'est là votre sottise: votre mère en est persuadée: Magdalena vous aime, elle vous aime de toute son âme, et une âme comme la sienne ne se reprend jamais!
Le jeune homme cacha sa figure dans ses mains et se mit à pleurer. Isabella s'approcha de lui. Elle avait envie de le prendre contre elle, mais elle n'en fit rien: il n'était plus tout à fait cet adolescent qu'elle avait connu et elle craignit de le choquer. Elle se contenta de dire:
:Laguerra: : Vos parents sont malheureux de vous savoir ici, vous savez?
Ricardo: En perdant Griselda, j'ai perdu l'amour de ma vie...
:Laguerra: : On ne le perd pas, Ricardo. L'histoire restera toujours. Ce que l'on perd, c'est le futur avec cette personne. Vous verrez plus tard, elle fera toujours partie de vous, pourtant, vous serez parfaitement capable d'aimer à nouveau, mais laissez-vous du temps.
L'aventurière se surprit à donner ce conseil au jeune homme, le même que Miguel lui avait prodigué et qu'elle refusait obstinément de suivre.
:Laguerra: : Éprouvez-vous des sentiments pour Magdalena?
Ricardo: Je... Je n'en sais rien.
:Laguerra: : Alors essayez de répondre à ceci: Aimez-vous Dieu au point de vous consacrez à lui dans ce trou à rats? Vous n'en pourrez plus sortir si vous prononcez vos vœux... et vous serez obligé de les prononcer un jour. Alors, c'en sera fini de vos romantiques visites au tombeau de Griselda. D'ailleurs, restera-t-elle ici?
Devenu blême, Ricardo balbutia:
Ricardo: Savez-vous quelque chose à ce sujet?
:Laguerra: : Je reviens tout juste de Bruges donc je ne suis pas au fait des potins du coin. En revanche, votre mère l'est! Voilà ce qui court les rues de la ville: les parents de Griselda souhaitent vivement la faire enterrer près de la paroisse de Bescanó, où ils vivent toujours.
Ricardo: Vous étiez à Bruges? Vous voyagez donc beaucoup, doña Isabella?
:Laguerra: : Plus que je ne le voudrais! J'y étais, en effet, car ayant rencontré un ami à Corça, j'ai appris de lui que l'on avait vu mon époux là-bas, mais c'était en début d'année. Voilà des mois que je cours après Juan. Je suis allée le chercher à Lisbonne et à présent, ne sachant plus que faire, je rentre chez moi dans l'espoir d'y retrouver peut-être une trace... Mais laissons cela! Je ne suis pas ici pour parler de moi, mais de vous. Avez-vous bien compris ce que je vous ai dit? Vos parents se font du souci à votre sujet et Magdalena a besoin de vous. Elle vous aime, je ne me lasserai pas de vous le répéter.
Ricardo releva sur Isabella un regard où brillait quelque chose qui rendit l'espoir à la jeune femme, surtout quand il demanda:
Ricardo: Est-ce que... est-ce qu'elle chante toujours?
:Laguerra: : Selon votre mère, seulement les louanges de Dieu. Il paraîtrait que sa voix est le ravissement du couvent de l'Incarnation, mais Soledad pense qu'elle préférerait mille fois fredonner des romances pour endormir... vos enfants!
Cette fois, le novice devint ponceau et détourna les yeux.
Ricardo: Je vous remercie de ce que vous avez pris la peine de venir me dire, doña Isabella.
:Laguerra: : Vous l'auriez su plus tôt si vous aviez consenti à entendre votre père!
Ricardo: La douleur m'aveuglait. À présent, voulez-vous me laisser? Je voudrais... prier, réfléchir un peu.
:Laguerra: : C'est trop naturel, et je vais de mon côté prier Dieu qu'il vous éclaire et vous guide dans la meilleure voie. Peut-être ne nous reverrons-nous plus, mais... je vous aime bien Ricardo Murrieta!
Ricardo: Je commence à le croire. Ah, j'allais oublier! Où résidez-vous dans cette ville?
:Laguerra: : Toujours au même endroit. Dans la maison de vos parents. Je croyais vous l'avoir dit...
Ricardo: Eh bien, non. Vous m'avez seulement confier avoir passé une partie de l'après midi avec ma mère.
:Laguerra: : Je pense y rester encore deux ou trois jours.
Ricardo: C'est bien...
Sans rien ajouter, il alla s'agenouiller au pied du grand crucifix et, cachant sa figure dans ses mains, s'y abîma dans une profonde prière. L'aventurière le contempla un instant avant de quitter la salle basse sur la pointe des pieds.

☼☼☼

Le soir venu, comme les habitants de la maison Murrieta allaient passer à table, un serviteur apporta un billet pour Isabella:

Vous étiez ce matin à la messe de l'aube à la collégiale. Voulez-vous faire demain le même effort et me rejoindre au même endroit? Je vous en saurai un gré infini... Ricardo.

Rien de plus mais, cette nuit-là, Isabella eut toute les peines du monde à trouver le repos tant elle craignait de manquer le rendez-vous donné par son jeune ami.

79.PNG

Aussi la nuit commençait-elle juste à s'éclairer du côté du levant quand, escortée de Miguel qui refusait de la laisser courir les rues seules dans la pénombre, elle monta les marches de l'église Saint Féliu. L'air était plus que frais, une grosse pluie persistante dégouttait des toits et faisait briller fugitivement les pavés sous la lumière jaune d'une lanterne sourde. Elle dut même attendre un moment qu'un sacristain mal réveillé vînt ouvrir le vieux vantail cependant que se répondaient, à travers la campagne environnante, les appels enroués des coqs.
En entrant dans l'église, Isabella chercha des yeux le tombeau du saint. Entre ses cierges éteints, il semblait sommeiller dans une solitude hautaine sur laquelle veillait la lampe qui ne s'éteignait jamais. Impressionné malgré lui par la majesté du lieu, Miguel chuchota:
MDR: Que faisons-nous à présent?
:Laguerra: : Nous allons assister à la messe. Toi, tu ne bougeras de ta place que lorsque je t'appellerai. C'est bien compris?
Résigné, il soupira:
MDR: C'est assez clair... Je ne bouge que si tu m'appelles...
Le son grêle d'une clochette d'argent annonça le prêtre qui marcha vers l'autel mal éclairé, abritant le Saint Sacrement sous son étole verte ornée d'un galon doré. D'un même mouvement, Isabella et Miguel s'agenouillèrent à même les dalles, et l'office commença.
Après l'Élévation, l'aventurière prit conscience d'une présence derrière elle. Se tournant légèrement, elle aperçut Ricardo, qu'elle faillit ne pas reconnaître car la robe brune avait disparu, et avec elle la silhouette du novice. Le jeune homme qui se tenait là, modestement vêtu d'une tunique de drap gris usagée qu'une ceinture de cuir serrait à la taille, lui parut, sous cette pauvre vêture, plus superbe qu'un prince de roman. Elle dut faire appel à tout son empire sur elle-même pour ne pas lui sauter au cou. Elle avait réussi! Ricardo quittait ce lieu et peut-être que, dans quelques semaines, les portes du couvent de l'Incarnation à Ávila s'ouvriraient devant une petite Magdalena rose de joie. Ce bonheur serait son œuvre à elle, Isabella, qui n'avait jamais été capable de construire le sien, et ce fut d'un cœur plein de joie et de reconnaissance qu'elle reçut le corps du Christ.
La messe achevée, elle vint d'un geste tout naturel passer son bras sous celui du jeune homme pour marcher avec lui vers la sortie.
:Laguerra: : Vous me donnez une grande joie, Ricardo... mais je vous vois mal équipé pour une longue route. J'espère que vous permettrez à votre vieille amie de s'en occuper? Ensuite, nous ferons un bout de chemin ensemble... au moins jusqu'à Sabadell?
Ricardo: J'accepte volontiers car vous me voyez bien démuni, mais je ne crois pas que vous rentrerez chez vous, doña Isabella.
:Laguerra: : Pourquoi donc?
Ricardo: Je vous le dirai tout à l'heure. Pour l'instant, voulez-vous que nous allions, une dernière fois, prier sur la tombe de Saint Narcisse?
Elle accepta d'un sourire et tous deux se dirigèrent vers la chapelle. Les cierges étaient rallumés, la lampe brillait d'un éclat nouveau et un autre futur moine se tenait à la place exacte où Isabella avait, la veille, vu Ricardo. Mais celui-là semblait beaucoup plus grand et les épaules qui tendaient le grossier tissu brun, étaient larges et vigoureuses. De courts cheveux châtains casquaient une tête dont le port arrogant fit, sans que l'aventurière comprît pourquoi, battre plus vite son cœur. Ensuite, tout se précipita.
Quittant son bras, Ricardo s'approcha de son ancien compagnon, ne dit rien, mais toucha son épaule. Alors, lentement, il se retourna et la main tremblante d'Isabella chercha à tâtons l'appui d'un pilier. Ce moine, c'était Juan...

À suivre...
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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