Re: Le grand jour.
Posté : 23 09 2026, 20:07
Suite.
Mendoza prit la tête du groupe pour guider la descente de l'étroit escalier en colimaçon de la tour de guet, veillant à ce que son petit Pablo ne rate pas une marche dans la pénombre. Longeant le muret de pierre baigné par la clarté lunaire, la petite troupe franchit la porte basse de l'enceinte pour déboucher enfin dans la grande cour de l'auberge.
L'établissement bourdonnait de toutes parts.
Pendant des heures, dans la cuisine, parmi les lourdes odeurs de nourritures, on avait épluché, plumé, vidé, écaillé, roulé des pâtés, égoutté du lait caillé, tourné des sauces, embroché des volailles, usé d'huile d'olive, préparé les oignons frits, les amandes pilées, garni des tourtières, dressé des piles de fromages, composé des corbeilles de fruits...
L'hôtelier, qui veillait tard en guettant l'arrivée des voitures par la route d'Aragon, ouvrit de grands yeux ronds en voyant surgir ses clients dans son dos. Comment diable avaient-ils pu pénétrer dans le domaine alors que les grilles fortifiées n'avaient pas été ouvertes de la journée? Mais, face aux sourires désarmants des femmes et devant la présence rassurante d'un prêtre, le brave homme préféra ne pas poser de questions, saluant bien bas cette petite noblesse décidément pleine de ressources.
Les portes de la bâtisse de pierre s'ouvrirent sur une atmosphère chaleureuse et feutrée. À l'approche de la Saint-Jean, alors que la fraîcheur nocturne descendait des montagnes du Matarraña, un immense feu de cheminée crépitait dans la grande salle, projetant des lueurs dorées sur les murs séculaires. L'hôte, à la demande des mariés, avait fait dresser une unique et immense table commune, nappée d'un blanc impeccable et jalonnée de hauts chandeliers. En forme de U, elle permettait à ces étrangers venus de tous horizons de se rassembler comme une véritable famille.
L'odeur du pain chaud, de la viande rôtissant lentement en dégageant un fumet irrésistible et des vins capiteux d'Aragon envahit instantanément la pièce, ouvrant l'appétit de chacun.
Mais avant de prendre place, les quarante et quelques convives firent honneur, avec une modération relative, à l'apéritif préparé par l'excellent personnel de l'auberge de la Torre del Visco. Vêtus de la chemise blanche brodée traditionnelle et portant des gants, des serveurs discrets circulaient entre les invités avec des plateaux d'amandes grillées au sel, de tranches fines de jambon ibérique, de petits pâtés de venaison en croûte et de rissoles aux herbes, débarrassant certaines personnes des timbales vides alors que d'autres avançaient avec, dans chaque main, des pichets de vins de pays ou d'hypocras épicé.
L'ambiance était joyeuse et détendue, ponctuée par les éclats de rire du petit comité où Gaspard, sous l'œil effaré de sa femme Sarah, faisait le pitre et racontait ses dernières histoires drôles, tout en riant encore de la déconvenue du capitaine, survenue quelques heures plus tôt, si toutefois cette histoire de datura avait échappé à quelqu'un.
La jeune femme hindoue, drapée dans la grâce discrète de son sari, observait les gesticulations de son impétueux mari avec une réserve typique de son peuple. Fidèle aux usages de sa terre natale, Sarah ne disait jamais non, refusant de froisser la compagnie ou de contredire son époux en public, et se contentait d'osciller doucement la tête. Ce dodinement fluide et régulier, ce balancement latéral si particulier qui tenait lieu de réponse universelle, le laissait dans une incertitude permanente. Interrompant son récit épique, le soldat se tourna vers elle, son gobelet suspendu en l'air:
: Dis-moi, ma douce colombe... ce mouvement de cou, là, c'est pour me dire que je suis le roi des bouffons ou que mon histoire est la meilleure de la soirée? Par les cornes du diable, un jour je finirai par décoder ton langage!
La belle lavandière se contenta d'accentuer son dodinement avec un sourire d'une douceur insondable, une réponse muette et polie qui fit lever les yeux d'Hortense au ciel, tandis que Boule de poils, désarmé et ravi, reprenait son vacarme de plus belle.
Pendant ce temps, les mariés passaient de groupe en groupe et recueillaient une nouvelle fois les félicitations et les vœux de bonheur de chacun. L'heure était à la joie, bien sûr, mais il y avait toujours cette sorte de retenue dans leurs sourires et leurs propos ; une inquiétude légère se mit à planer sur l'assistance au fur et à mesure que Zia et Esteban rencontraient plus longuement leurs invités. Gunjan s'en aperçut à son tour et s'approcha de sa sœur et de son compagnon.
Gunjan: Vous avez vu nos héros du jour? Ils font une de ces têtes! On dirait que quelque chose ne va pas.
Indali opina:
Indali: Oui, tu as raison ; en fin d'après-midi, durant la réalisation de leur portrait par Lo Grech, j'avais pensé que la mort d'Athanaos pouvait expliquer leur triste mine, mais non: il s'agit d'autre chose.
Le pli soucieux de sa rigueur scientifique barrant son front, Tao ajouta:
: Bon, attendez un peu. Ils vont tôt ou tard venir nous saluer, et là, je saurai de quoi il en retourne car je ne mâcherai pas mes mots.
Indali: Comme d'habitude, Babu...
Ce simple terme affectif parvint à désarmer la mine sombre du jeune Naacal, un sourire coupable venant adoucir instantanément ses traits.
Malik, le bédouin au visage tanné par le vent du désert, observait les serviteurs défiler avec une dignité impassible. Bien qu'il se fût résigné à porter le sobre costume espagnol pour prémunir sa lignée des foudres de l'Inquisition, son cœur restait libre. Il refusait de toucher aux mets locaux, n'acceptant que l'eau fraîche, fidèle aux préceptes du cheikh Hakim et de sa tribu. À ses côtés, son fils Nadim avait bien du mal à cacher sa fascination pour l'architecture de l'auberge.
D'une voix basse qui portait l'autorité des sables, son père murmura:
Malik: Reste calme, mon fils. Le faste de ces pierres ne doit pas éblouir le regard d'un Chaldi. Leurs édifices sont hauts, mais leurs horizons sont étroits.
Détournant les yeux avec respect, l'ancien petit voleur de médaillon répondit:
Nadim: Je sais, mon père. Mais regarde Mendoza et Laguerra. Eux aussi semblent étrangers à toute cette mise en scène. Ils traversent la fête comme des fauves en cage.
Malik jeta un regard vers le capitaine, qui affichait ce détachement souverain qu'il connaissait si bien. Le Bédouin, réajustant d'un geste sec le collet qui lui enserrait la gorge, hocha lentement la tête. Malgré les océans et les déserts qui séparaient leurs peuples, l'expérience, l'esprit d'aventure et le respect mutuel finissaient toujours par tisser un lien invisible entre tous ces exilés, réunis le temps d'un mariage sous le ciel d'Aragon.
Une heure avait passé. Les convives prenaient du bon temps, partageant des mets raffinés. Les conversations allaient bon train et les rires fusaient. Le Naacal rongeait son frein car il n'en pouvait plus d'attendre cette "confrontation" avec ses deux meilleurs amis.
Cette occasion finit pourtant par se produire lorsque le couple s'avança vers lui. Esteban étreignit le trio avec une force inhabituelle, et Zia les embrassa en écrasant une petite larme. Sans ambages, le Muen demanda:
: Mais qu'est-ce qui se passe, vous deux?
Les mariés se regardèrent furtivement ; l'Inca baissa les yeux, tandis que son époux répondait l'air un peu gêné:
: Rien de grave, rassurez-vous ; mais vous en saurez plus bientôt, je vous le promets. D'ici là, amusez-vous, vous nous ferez plaisir!
: Oui, reprenez donc un peu de vin, vous ne semblez pas dans l'ambiance.
: Pas dans l'ambiance? Tu oses me dire ça avec la tête que tu as, Zia?
: Allez, buvez! Et ne lui dites pas non car on ne refuse rien à la mariée, ce soir!
Tao, Indali et Gunjan partagèrent du regard leur étonnement, tandis que les époux, peu enclins à prolonger la gêne, passaient à un autre groupe.
Lorsque l'hôtelier annonça l'heure de passer à table, son humour et sa bonne humeur dissipèrent un peu ces nappes de brume, et l'assemblée devint nettement plus tapageuse.
Sur l'estrade de bois dressée face à l'immense table, un ensemble de ménestrels locaux faisait vibrer l’air de mélodies entraînantes, mêlant les accords pincés d'une vihuela aux rythmes légers des tambourins et des flûtes en bois. Répondant chaleureusement aux éclats de voix des convives et au crépitement de la grande cheminée, l'orchestre, composé de musiciens aguérris, jouait résolument des airs d'avant-garde. La musique ancienne n'avait tout simplement pas sa place à ce banquet: pour une assemblée si jeune et pleine de vie, la monodie ; ces vieux chants poussiéreux formés d'une seule ligne mélodique qu'on osait à peine appeler musique, ainsi que les refrains profanes du Moyen-Âge étaient définitivement proscrits. Il leur fallait de la nouveauté, de la complexité et du rythme! La polyphonie, le madrigal et l'ensalada devinrent les maîtres absolus de la soirée: ce furent donc les œuvres révolutionnaires et modernes d'Antonio de Cabezón, de Bartomeu Càrceres, de Mateo Flecha, de Francisco Guerrero, de Diego Ortiz, de Diego Pisador et du grand Cristóbal de Morales qui eurent pour noble tâche de chauffer l'ambiance et de faire vibrer la salle du banquet.
Le maître queux et son équipe avaient mis les petits plats dans les grands pour honorer cette singulière assemblée. Une véritable profusion de victuailles commença à garnir l'immense table: après de riches potages safranés aux herbes, les serveurs apportèrent des plateaux chargés de perdrix rôties au lard, de chapons farcis aux amandes et de gigots d'agneau de lait confits au romarin, escortés de tourtes aux poireaux et de tians de légumes anciens. Un chevreuil rôti aux épices trônait au centre, entouré de coupelles de fruits secs, de figues confites et de fromages affinés de la région, tandis que les brocs de vin de pays et d'hypocras frais se vivaient à un rythme soutenu.
Le repas de fête commença dans un joyeux brouhaha qui fit rapidement oublier l'air contrit des mariés. Il y eut pourtant un moment de silence, réclamé par le Père Oriol, afin que la petite Elena récitât le bénédicité.
Tout de suite après, l'animation reprit de plus belle.
D'un côté de la table en U, les deux anciens lieutenants du capitaine Mendoza, leurs pichets déjà levés bien haut, entamaient une bruyante compétition de vocalises. Pedro, enhardi par le vin local, tenta même de se lever pour mimer la fameuse gigue des marins, manquant de renverser Sancho avant d'être prestement rassis par le regard faussement sévère de Nyamita, dont les parures d'or attiraient le regard envieux de Nadim.
De l'autre, le coin des représentants de la Cité Interdite imposait sa rigueur. Le digne Yu Chunhe veillait au respect de l'étiquette impériale, droit dans sa robe de lettré. À ses côtés, Mei Li se tenait avec une réserve irréprochable, mais le prince Zhu, fidèle à son tempérament, s'ennuyait ferme. L'ex-petit diablotin n'avait pas changé d'un iota. Puisque son père, l'empereur Jiajing, lui avait formellement interdit de franchir les murs du palais, le prince s'était évadé en secret de Pékin avec la complicité de son précepteur, laissant ses serviteurs simuler une longue maladie dans ses appartements privés. Loin des règles dynastiques étouffantes, le futur Longqing observait le tumulte avec un œil pétillant de malice, s'amusant du vacarme des guitares espagnoles et enviant secrètement la liberté des deux marins.
Dans la salle, les différentes cultures s'entremêlaient dans une harmonie parfaite. L'ensemble formait un tableau hétéroclite, où la taille immense du monde se rappelait à chacun. Li Shuang, Zhi et les quatre moines Shaolin partageaient leurs plats avec une sérénité joyeuse, expliquant par le geste l'art du maniement du bâton au capitaine Singh et aux alchimistes français. Ces derniers, menés par Nostradamus, semblaient d'ailleurs passionnés par la composition des épices locales, débattant de la cuisson du chevreuil rôti comme s'il s'agissait d'une formule de laboratoire. Non loin de là, Neshangwe, drapé dans ses étoffes de chef, devisait avec Tankanda et Malik, comparant la noblesse des terres africaines aux paysages escarpés du Matarraña, tandis que Temba et ses sœurs trinquaient chaleureusement avec Amadi et Ebo.
Entre deux cuillerées, Pedro s'exclama:
: Une grande fête, oui môssieur Sancho!
Tout en nettoyant l'un après l'autre plats et terrines en un lent, implacable et méthodique travail de mâchoires, les deux matelots racontèrent au Naacal leur quotidien au royaume du Mutapa. Devenu le beau-frère officiel du souverain par son mariage avec la princesse Nyamita, le "petit poulet d'amour" expliqua avec une fierté comique comment il gérait désormais d'une main de fer la forge royale, beuglant ses ordres aux ouvriers shonas qui feignaient de l'écouter. Sancho, quant à lui, s'était autoproclamé grand surintendant des cuisines, passant des heures et des heures à faire mijoter des ragoûts avec du gibier de la savane, tout en s'assurant qu'aucune réserve ne restât close. Tao écoutait le récit de leurs journées de pachas avec un mélange d'amusement et de consternation, fasciné de voir comment ces deux fainéants avaient réussi à transposer leur paresse légendaire au sommet de la plus haute cité d'Afrique.
Loin d'être envoyés au lit, Elena et Pablo, sous l'œil amusé mais vigilant de leur mère, savouraient cette longue veillée en dévorant leur écuelle, les yeux brillants malgré l'heure tardive.
Au milieu de cette liesse, Mendoza et Isabella se délectaient du spectacle. La Castillane passa une main pensive sur son ventre rebondi, un tendre sourire aux lèvres, goûtant pleinement à la chaleur de ce foyer improvisé et à la verve retrouvée de son mari qui, de sa voix éclatante, narrait ses vieux exploits de mer au Père Oriol. L'ecclésiastique l'écoutait avec une fascination non feinte, suspendu au récit épique du sauvetage d'Esteban, lorsque le navigateur l'avait arraché aux eaux déchaînées du Pacifique alors qu'il n'était encore qu'un nourrisson.
Trônant au centre de la table, seuls les mariés semblaient toujours flotter dans une étrange apesanteur. Ils riaient, parlaient et faisaient bonne figure avec une complicité parfaite, mais sous la nappe, leurs doigts restaient entrecroisés dans une étreinte fébrile. Sous le tissu de leurs vêtements de noces, ils attendaient l'inévitable. Leurs regards glissaient régulièrement vers les fenêtres sombres, suspendus au moment exact où la tisseuse de voiles ferait briller le croissant de lune de leur médaillon, la partie solaire étant restée dans le mécanisme de la Porte des Anciens. Avec ses expériences passées ; qu’il s'agisse du séisme de Kagoshima ou des menaces de Zarès, Zia savait pertinemment que ses visions ne mentaient jamais sur l'imminence du danger. L'orage éclaterait bientôt, c'était une certitude, mais la vision de l'Inca, tel un phare au milieu de la brume, n'éclairait que les récifs à éviter, laissant les Élus face à l'inconnu de ce que Rana'Ori leur voulait exactement. C'était cette impuissance face à la catastrophe imminente qui les rendait si soucieux.
Le contraste était saisissant entre le silence oppressant de leurs pensées et la cacophonie de l'auberge. Un éclat de rire plus fort que les autres les ramena brutalement à la réalité de la fête. À quelques pas d'eux, Gaspard refusait obstinément de laisser la mélancolie s'inviter à table. D'une voix puissante afin que toute la salle l'entende, il claironna:
: Hé, les mariés! Trinquez avec nous! Profitez-en maintenant, car d'ici peu tout le monde ira se coucher... enfin, presque tout le monde.
Des rires fusèrent en comprenant le sous-entendu. Boule de poils se tut, enfouissant son sourire dans la coupe de malvoisie qu'il vida à grandes gorgées avant d'enfoncer le clou:
: C'est la perspective de la nuit de noces qui vous rend si nerveux?
Gaspard reposa sa timbale, mit ses coudes sur la table, et appuya sa lourde mâchoire sur ses poings fermés.
: Eh bien, ça promet!
Les rires reprirent de plus belle, pimentés cette fois de commentaires grivois auxquels le Fils du Soleil fit mine de ne pas accorder d'importance, bien qu'une légère pointe de rouge vînt trahir ses joues sous les quolibets.
Mendoza, qui observait la scène un peu plus loin, une main posée sur celle de sa femme, laissa rouler son regard sombre vers son subordonné. Il n'avait pas besoin de hausser la voix ; sa simple posture, cette façon d'incliner légèrement les sourcils, suffit à projeter une ombre de commandement sur la table.
: Ta délicatesse t'honorera toujours, Gaspard!
Son timbre, d'une neutralité glaciale, fit instantanément baisser d'un ton les rires les plus hardis. À ses côtés, Isabella laissa échapper un rire étouffé, secouant doucement la tête. Croisant le regard du colosse avec un sourire plein de malice, elle lui dit:
: Laissez-le, Juan. Ton aide de camp aime faire le fier et donner des leçons de bravoure en ce qui concerne les élans amoureux d'autrui. C'est amusant de la part d'un homme qui, jadis, perdait tous ses moyens dès qu'il me faisait la cour! Ce n'est pas Sarah qui me dira le contraire.
Un immense éclat de rire, franc et joyeux, secoua instantanément l'assemblée. Sancho et Pedro se tapèrent sur les cuisses, tandis que Gaspard, pris à son propre piège et subitement très rouge, enfonça sa tête dans ses épaules avec un sourire piteux, levant sa timbale de malvoisie en signe de reddition absolue.
Alors que les serviteurs commençaient à débarrasser les grands plateaux de chapons et que les coupes de vin se remplissaient à nouveau pour la suite des agapes, le crissement métallique d'un couteau contre un gobelet imposa soudain le silence. Assis à côté du marié, Tao s'était levé, son éternel carnet de notes posé près de son assiette. Le Naacal prit une posture solennelle, redressant fièrement le menton, bien que l’éclat de ses yeux trahît une profonde émotion. Levant sa timbale bien haut, il s'exclama d'une voix claire qui couvrit les derniers accords de la polyphonie de Morales:
: Bonsoir à toutes et à tous! Pour ceux qui ne me reconnaissent pas, soit à cause de mon accoutrement, soit à cause du vin, ou plus probablement des deux...
Son commentaire fit naître quelques rires nerveux qui moururent immédiatement.
: ... je suis Tao le naacal, l'unique descendant du peuple de Mu. Je suis le témoin officiel de nos mariés… et détenteur non officiel de dossiers hautement compromettants sur eux. Rassurez-vous, j’ai été gracieusement payé pour garder le silence ce soir. Après tout, c'est à cela que sert un meilleur ami: veiller sur vous, vous soutenir dans les pires tempêtes comme dans les plus beaux moments. Vous avez toujours été là pour moi. Ce soir, voir le couple que vous formez est une véritable révélation. À tel point que cela pousserait le plus endurci des savants à vouloir, lui aussi, passer la tête dans le licou. Je sais, comme chacun ici, que vos destins étaient scellés bien avant que nos chemins ne se croisent, et vous voir ainsi donne foi en l'amour. Alors merci, merci d'être les êtres merveilleux que vous êtes!
Le padrino brandit son verre.
: Nous avons parcouru la Terre entière, bravé les océans, survolé les continents à bord du Grand Condor et décodé les secrets les plus enfouis des Anciens. Nous pensions avoir tout vu de la science et de l'univers, mais aujourd'hui, la plus belle des alchimies s'accomplit sous nos yeux: votre union. À notre Fils du Soleil et à notre fille du Nouveau Monde! Que leur voyage commun soit aussi éternel et radieux que la clarté d'une Cité d'Or!
Des applaudissements nourris et des vivats enthousiastes saluèrent la tirade du jeune savant. Indali lui adressa un sourire rayonnant, tandis que Gaspard et les marins choquaient bruyamment leurs récipients sur la table, réclamant ainsi plus de vin.
Mendoza, son gobelet à la main, se redressa à son tour. Le silence se fit aussitôt. Lui, d'ordinaire si secret et peu enclin aux grands discours, semblait peser chaque mot. Il se tourna d'abord vers sa femme, dont les yeux semblaient dire: "si tu me refais le coup de l'ambon, je t'embroche!", puis balaya l'assemblée d'un regard ombré d'une immense gratitude, avant de fixer son jeune protégé. Sa voix, feutrée et chaleureuse, vibra sous les solives:
: À la bonne heure, Tao. Tu as parlé comme un digne descendant de ton peuple. Mais permettez-moi d'ajouter ceci: Esteban... Zia... En un mot comme en cent, félicitations à vous deux. Le vent vous a menés l'un vers l'autre alors que vous n'étiez que des enfants. Isabella et moi avons vu naître vos sentiments, nous les avons vus grandir et aujourd'hui, la plus belle des histoires d'amour ; après la notre, évidemment...
Laguerra s'autorisa un sourire.
: ... se concrétise enfin. C'est avec joie et émotion que nous vous remercions, pour cette merveilleuse journée partagée à vos côtés. Mon conseil pour vous deux est simple: prenez toujours du temps l'un pour l'autre, n'arrêtez jamais de rire et n'oubliez pas que les petites choses sont les plus importantes. Et s'il est vrai que l'avenir réserve toujours sa part d'inconnu pour les marins... sachez que votre équipage ne vous laissera jamais naviguer seuls. Que votre vie commune soit remplie de joie, de rires et d'aventures. À votre bonheur, les enfants.
Le Catalan inclina poliment la tête vers les mariés avant de porter son gobelet à ses lèvres, soutenu par le regard fier de sa femme qui, assise à ses côtés, retint une lèvre frémissante d'émotion. Touché au cœur, Esteban ferma les yeux une seconde pour masquer sa gratitude, tandis que Zia essuyait discrètement une larme au coin de ses cils. Le toast du capitaine venait de résonner comme un pacte éternel, une forteresse invisible qui les entourait d'amour, rendant l'attente du signal de Rana'Ori à la fois plus lourde et infiniment plus douce.
À suivre...
Mendoza prit la tête du groupe pour guider la descente de l'étroit escalier en colimaçon de la tour de guet, veillant à ce que son petit Pablo ne rate pas une marche dans la pénombre. Longeant le muret de pierre baigné par la clarté lunaire, la petite troupe franchit la porte basse de l'enceinte pour déboucher enfin dans la grande cour de l'auberge.
L'établissement bourdonnait de toutes parts.
Pendant des heures, dans la cuisine, parmi les lourdes odeurs de nourritures, on avait épluché, plumé, vidé, écaillé, roulé des pâtés, égoutté du lait caillé, tourné des sauces, embroché des volailles, usé d'huile d'olive, préparé les oignons frits, les amandes pilées, garni des tourtières, dressé des piles de fromages, composé des corbeilles de fruits...
L'hôtelier, qui veillait tard en guettant l'arrivée des voitures par la route d'Aragon, ouvrit de grands yeux ronds en voyant surgir ses clients dans son dos. Comment diable avaient-ils pu pénétrer dans le domaine alors que les grilles fortifiées n'avaient pas été ouvertes de la journée? Mais, face aux sourires désarmants des femmes et devant la présence rassurante d'un prêtre, le brave homme préféra ne pas poser de questions, saluant bien bas cette petite noblesse décidément pleine de ressources.
Les portes de la bâtisse de pierre s'ouvrirent sur une atmosphère chaleureuse et feutrée. À l'approche de la Saint-Jean, alors que la fraîcheur nocturne descendait des montagnes du Matarraña, un immense feu de cheminée crépitait dans la grande salle, projetant des lueurs dorées sur les murs séculaires. L'hôte, à la demande des mariés, avait fait dresser une unique et immense table commune, nappée d'un blanc impeccable et jalonnée de hauts chandeliers. En forme de U, elle permettait à ces étrangers venus de tous horizons de se rassembler comme une véritable famille.
L'odeur du pain chaud, de la viande rôtissant lentement en dégageant un fumet irrésistible et des vins capiteux d'Aragon envahit instantanément la pièce, ouvrant l'appétit de chacun.
Mais avant de prendre place, les quarante et quelques convives firent honneur, avec une modération relative, à l'apéritif préparé par l'excellent personnel de l'auberge de la Torre del Visco. Vêtus de la chemise blanche brodée traditionnelle et portant des gants, des serveurs discrets circulaient entre les invités avec des plateaux d'amandes grillées au sel, de tranches fines de jambon ibérique, de petits pâtés de venaison en croûte et de rissoles aux herbes, débarrassant certaines personnes des timbales vides alors que d'autres avançaient avec, dans chaque main, des pichets de vins de pays ou d'hypocras épicé.
L'ambiance était joyeuse et détendue, ponctuée par les éclats de rire du petit comité où Gaspard, sous l'œil effaré de sa femme Sarah, faisait le pitre et racontait ses dernières histoires drôles, tout en riant encore de la déconvenue du capitaine, survenue quelques heures plus tôt, si toutefois cette histoire de datura avait échappé à quelqu'un.
La jeune femme hindoue, drapée dans la grâce discrète de son sari, observait les gesticulations de son impétueux mari avec une réserve typique de son peuple. Fidèle aux usages de sa terre natale, Sarah ne disait jamais non, refusant de froisser la compagnie ou de contredire son époux en public, et se contentait d'osciller doucement la tête. Ce dodinement fluide et régulier, ce balancement latéral si particulier qui tenait lieu de réponse universelle, le laissait dans une incertitude permanente. Interrompant son récit épique, le soldat se tourna vers elle, son gobelet suspendu en l'air:
La belle lavandière se contenta d'accentuer son dodinement avec un sourire d'une douceur insondable, une réponse muette et polie qui fit lever les yeux d'Hortense au ciel, tandis que Boule de poils, désarmé et ravi, reprenait son vacarme de plus belle.
Pendant ce temps, les mariés passaient de groupe en groupe et recueillaient une nouvelle fois les félicitations et les vœux de bonheur de chacun. L'heure était à la joie, bien sûr, mais il y avait toujours cette sorte de retenue dans leurs sourires et leurs propos ; une inquiétude légère se mit à planer sur l'assistance au fur et à mesure que Zia et Esteban rencontraient plus longuement leurs invités. Gunjan s'en aperçut à son tour et s'approcha de sa sœur et de son compagnon.
Gunjan: Vous avez vu nos héros du jour? Ils font une de ces têtes! On dirait que quelque chose ne va pas.
Indali opina:
Indali: Oui, tu as raison ; en fin d'après-midi, durant la réalisation de leur portrait par Lo Grech, j'avais pensé que la mort d'Athanaos pouvait expliquer leur triste mine, mais non: il s'agit d'autre chose.
Le pli soucieux de sa rigueur scientifique barrant son front, Tao ajouta:
Indali: Comme d'habitude, Babu...
Ce simple terme affectif parvint à désarmer la mine sombre du jeune Naacal, un sourire coupable venant adoucir instantanément ses traits.
Malik, le bédouin au visage tanné par le vent du désert, observait les serviteurs défiler avec une dignité impassible. Bien qu'il se fût résigné à porter le sobre costume espagnol pour prémunir sa lignée des foudres de l'Inquisition, son cœur restait libre. Il refusait de toucher aux mets locaux, n'acceptant que l'eau fraîche, fidèle aux préceptes du cheikh Hakim et de sa tribu. À ses côtés, son fils Nadim avait bien du mal à cacher sa fascination pour l'architecture de l'auberge.
D'une voix basse qui portait l'autorité des sables, son père murmura:
Malik: Reste calme, mon fils. Le faste de ces pierres ne doit pas éblouir le regard d'un Chaldi. Leurs édifices sont hauts, mais leurs horizons sont étroits.
Détournant les yeux avec respect, l'ancien petit voleur de médaillon répondit:
Nadim: Je sais, mon père. Mais regarde Mendoza et Laguerra. Eux aussi semblent étrangers à toute cette mise en scène. Ils traversent la fête comme des fauves en cage.
Malik jeta un regard vers le capitaine, qui affichait ce détachement souverain qu'il connaissait si bien. Le Bédouin, réajustant d'un geste sec le collet qui lui enserrait la gorge, hocha lentement la tête. Malgré les océans et les déserts qui séparaient leurs peuples, l'expérience, l'esprit d'aventure et le respect mutuel finissaient toujours par tisser un lien invisible entre tous ces exilés, réunis le temps d'un mariage sous le ciel d'Aragon.
Une heure avait passé. Les convives prenaient du bon temps, partageant des mets raffinés. Les conversations allaient bon train et les rires fusaient. Le Naacal rongeait son frein car il n'en pouvait plus d'attendre cette "confrontation" avec ses deux meilleurs amis.
Cette occasion finit pourtant par se produire lorsque le couple s'avança vers lui. Esteban étreignit le trio avec une force inhabituelle, et Zia les embrassa en écrasant une petite larme. Sans ambages, le Muen demanda:
Les mariés se regardèrent furtivement ; l'Inca baissa les yeux, tandis que son époux répondait l'air un peu gêné:
Tao, Indali et Gunjan partagèrent du regard leur étonnement, tandis que les époux, peu enclins à prolonger la gêne, passaient à un autre groupe.
Lorsque l'hôtelier annonça l'heure de passer à table, son humour et sa bonne humeur dissipèrent un peu ces nappes de brume, et l'assemblée devint nettement plus tapageuse.
Sur l'estrade de bois dressée face à l'immense table, un ensemble de ménestrels locaux faisait vibrer l’air de mélodies entraînantes, mêlant les accords pincés d'une vihuela aux rythmes légers des tambourins et des flûtes en bois. Répondant chaleureusement aux éclats de voix des convives et au crépitement de la grande cheminée, l'orchestre, composé de musiciens aguérris, jouait résolument des airs d'avant-garde. La musique ancienne n'avait tout simplement pas sa place à ce banquet: pour une assemblée si jeune et pleine de vie, la monodie ; ces vieux chants poussiéreux formés d'une seule ligne mélodique qu'on osait à peine appeler musique, ainsi que les refrains profanes du Moyen-Âge étaient définitivement proscrits. Il leur fallait de la nouveauté, de la complexité et du rythme! La polyphonie, le madrigal et l'ensalada devinrent les maîtres absolus de la soirée: ce furent donc les œuvres révolutionnaires et modernes d'Antonio de Cabezón, de Bartomeu Càrceres, de Mateo Flecha, de Francisco Guerrero, de Diego Ortiz, de Diego Pisador et du grand Cristóbal de Morales qui eurent pour noble tâche de chauffer l'ambiance et de faire vibrer la salle du banquet.
Le maître queux et son équipe avaient mis les petits plats dans les grands pour honorer cette singulière assemblée. Une véritable profusion de victuailles commença à garnir l'immense table: après de riches potages safranés aux herbes, les serveurs apportèrent des plateaux chargés de perdrix rôties au lard, de chapons farcis aux amandes et de gigots d'agneau de lait confits au romarin, escortés de tourtes aux poireaux et de tians de légumes anciens. Un chevreuil rôti aux épices trônait au centre, entouré de coupelles de fruits secs, de figues confites et de fromages affinés de la région, tandis que les brocs de vin de pays et d'hypocras frais se vivaient à un rythme soutenu.
Le repas de fête commença dans un joyeux brouhaha qui fit rapidement oublier l'air contrit des mariés. Il y eut pourtant un moment de silence, réclamé par le Père Oriol, afin que la petite Elena récitât le bénédicité.
Tout de suite après, l'animation reprit de plus belle.
D'un côté de la table en U, les deux anciens lieutenants du capitaine Mendoza, leurs pichets déjà levés bien haut, entamaient une bruyante compétition de vocalises. Pedro, enhardi par le vin local, tenta même de se lever pour mimer la fameuse gigue des marins, manquant de renverser Sancho avant d'être prestement rassis par le regard faussement sévère de Nyamita, dont les parures d'or attiraient le regard envieux de Nadim.
De l'autre, le coin des représentants de la Cité Interdite imposait sa rigueur. Le digne Yu Chunhe veillait au respect de l'étiquette impériale, droit dans sa robe de lettré. À ses côtés, Mei Li se tenait avec une réserve irréprochable, mais le prince Zhu, fidèle à son tempérament, s'ennuyait ferme. L'ex-petit diablotin n'avait pas changé d'un iota. Puisque son père, l'empereur Jiajing, lui avait formellement interdit de franchir les murs du palais, le prince s'était évadé en secret de Pékin avec la complicité de son précepteur, laissant ses serviteurs simuler une longue maladie dans ses appartements privés. Loin des règles dynastiques étouffantes, le futur Longqing observait le tumulte avec un œil pétillant de malice, s'amusant du vacarme des guitares espagnoles et enviant secrètement la liberté des deux marins.
Dans la salle, les différentes cultures s'entremêlaient dans une harmonie parfaite. L'ensemble formait un tableau hétéroclite, où la taille immense du monde se rappelait à chacun. Li Shuang, Zhi et les quatre moines Shaolin partageaient leurs plats avec une sérénité joyeuse, expliquant par le geste l'art du maniement du bâton au capitaine Singh et aux alchimistes français. Ces derniers, menés par Nostradamus, semblaient d'ailleurs passionnés par la composition des épices locales, débattant de la cuisson du chevreuil rôti comme s'il s'agissait d'une formule de laboratoire. Non loin de là, Neshangwe, drapé dans ses étoffes de chef, devisait avec Tankanda et Malik, comparant la noblesse des terres africaines aux paysages escarpés du Matarraña, tandis que Temba et ses sœurs trinquaient chaleureusement avec Amadi et Ebo.
Entre deux cuillerées, Pedro s'exclama:
Tout en nettoyant l'un après l'autre plats et terrines en un lent, implacable et méthodique travail de mâchoires, les deux matelots racontèrent au Naacal leur quotidien au royaume du Mutapa. Devenu le beau-frère officiel du souverain par son mariage avec la princesse Nyamita, le "petit poulet d'amour" expliqua avec une fierté comique comment il gérait désormais d'une main de fer la forge royale, beuglant ses ordres aux ouvriers shonas qui feignaient de l'écouter. Sancho, quant à lui, s'était autoproclamé grand surintendant des cuisines, passant des heures et des heures à faire mijoter des ragoûts avec du gibier de la savane, tout en s'assurant qu'aucune réserve ne restât close. Tao écoutait le récit de leurs journées de pachas avec un mélange d'amusement et de consternation, fasciné de voir comment ces deux fainéants avaient réussi à transposer leur paresse légendaire au sommet de la plus haute cité d'Afrique.
Loin d'être envoyés au lit, Elena et Pablo, sous l'œil amusé mais vigilant de leur mère, savouraient cette longue veillée en dévorant leur écuelle, les yeux brillants malgré l'heure tardive.
Au milieu de cette liesse, Mendoza et Isabella se délectaient du spectacle. La Castillane passa une main pensive sur son ventre rebondi, un tendre sourire aux lèvres, goûtant pleinement à la chaleur de ce foyer improvisé et à la verve retrouvée de son mari qui, de sa voix éclatante, narrait ses vieux exploits de mer au Père Oriol. L'ecclésiastique l'écoutait avec une fascination non feinte, suspendu au récit épique du sauvetage d'Esteban, lorsque le navigateur l'avait arraché aux eaux déchaînées du Pacifique alors qu'il n'était encore qu'un nourrisson.
Trônant au centre de la table, seuls les mariés semblaient toujours flotter dans une étrange apesanteur. Ils riaient, parlaient et faisaient bonne figure avec une complicité parfaite, mais sous la nappe, leurs doigts restaient entrecroisés dans une étreinte fébrile. Sous le tissu de leurs vêtements de noces, ils attendaient l'inévitable. Leurs regards glissaient régulièrement vers les fenêtres sombres, suspendus au moment exact où la tisseuse de voiles ferait briller le croissant de lune de leur médaillon, la partie solaire étant restée dans le mécanisme de la Porte des Anciens. Avec ses expériences passées ; qu’il s'agisse du séisme de Kagoshima ou des menaces de Zarès, Zia savait pertinemment que ses visions ne mentaient jamais sur l'imminence du danger. L'orage éclaterait bientôt, c'était une certitude, mais la vision de l'Inca, tel un phare au milieu de la brume, n'éclairait que les récifs à éviter, laissant les Élus face à l'inconnu de ce que Rana'Ori leur voulait exactement. C'était cette impuissance face à la catastrophe imminente qui les rendait si soucieux.
Le contraste était saisissant entre le silence oppressant de leurs pensées et la cacophonie de l'auberge. Un éclat de rire plus fort que les autres les ramena brutalement à la réalité de la fête. À quelques pas d'eux, Gaspard refusait obstinément de laisser la mélancolie s'inviter à table. D'une voix puissante afin que toute la salle l'entende, il claironna:
Des rires fusèrent en comprenant le sous-entendu. Boule de poils se tut, enfouissant son sourire dans la coupe de malvoisie qu'il vida à grandes gorgées avant d'enfoncer le clou:
Gaspard reposa sa timbale, mit ses coudes sur la table, et appuya sa lourde mâchoire sur ses poings fermés.
Les rires reprirent de plus belle, pimentés cette fois de commentaires grivois auxquels le Fils du Soleil fit mine de ne pas accorder d'importance, bien qu'une légère pointe de rouge vînt trahir ses joues sous les quolibets.
Mendoza, qui observait la scène un peu plus loin, une main posée sur celle de sa femme, laissa rouler son regard sombre vers son subordonné. Il n'avait pas besoin de hausser la voix ; sa simple posture, cette façon d'incliner légèrement les sourcils, suffit à projeter une ombre de commandement sur la table.
Son timbre, d'une neutralité glaciale, fit instantanément baisser d'un ton les rires les plus hardis. À ses côtés, Isabella laissa échapper un rire étouffé, secouant doucement la tête. Croisant le regard du colosse avec un sourire plein de malice, elle lui dit:
Un immense éclat de rire, franc et joyeux, secoua instantanément l'assemblée. Sancho et Pedro se tapèrent sur les cuisses, tandis que Gaspard, pris à son propre piège et subitement très rouge, enfonça sa tête dans ses épaules avec un sourire piteux, levant sa timbale de malvoisie en signe de reddition absolue.
Alors que les serviteurs commençaient à débarrasser les grands plateaux de chapons et que les coupes de vin se remplissaient à nouveau pour la suite des agapes, le crissement métallique d'un couteau contre un gobelet imposa soudain le silence. Assis à côté du marié, Tao s'était levé, son éternel carnet de notes posé près de son assiette. Le Naacal prit une posture solennelle, redressant fièrement le menton, bien que l’éclat de ses yeux trahît une profonde émotion. Levant sa timbale bien haut, il s'exclama d'une voix claire qui couvrit les derniers accords de la polyphonie de Morales:
Son commentaire fit naître quelques rires nerveux qui moururent immédiatement.
Le padrino brandit son verre.
Des applaudissements nourris et des vivats enthousiastes saluèrent la tirade du jeune savant. Indali lui adressa un sourire rayonnant, tandis que Gaspard et les marins choquaient bruyamment leurs récipients sur la table, réclamant ainsi plus de vin.
Mendoza, son gobelet à la main, se redressa à son tour. Le silence se fit aussitôt. Lui, d'ordinaire si secret et peu enclin aux grands discours, semblait peser chaque mot. Il se tourna d'abord vers sa femme, dont les yeux semblaient dire: "si tu me refais le coup de l'ambon, je t'embroche!", puis balaya l'assemblée d'un regard ombré d'une immense gratitude, avant de fixer son jeune protégé. Sa voix, feutrée et chaleureuse, vibra sous les solives:
Laguerra s'autorisa un sourire.
Le Catalan inclina poliment la tête vers les mariés avant de porter son gobelet à ses lèvres, soutenu par le regard fier de sa femme qui, assise à ses côtés, retint une lèvre frémissante d'émotion. Touché au cœur, Esteban ferma les yeux une seconde pour masquer sa gratitude, tandis que Zia essuyait discrètement une larme au coin de ses cils. Le toast du capitaine venait de résonner comme un pacte éternel, une forteresse invisible qui les entourait d'amour, rendant l'attente du signal de Rana'Ori à la fois plus lourde et infiniment plus douce.
À suivre...