Le grand jour.

C'est ici que les artistes (en herbe ou confirmés) peuvent présenter leurs compositions personnelles : images, musiques, figurines, etc.
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TEEGER59
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Re: Le grand jour.

Message par TEEGER59 »

Suite.

Mendoza prit la tête du groupe pour guider la descente de l'étroit escalier en colimaçon de la tour de guet, veillant à ce que son petit Pablo ne rate pas une marche dans la pénombre. Longeant le muret de pierre baigné par la clarté lunaire, la petite troupe franchit la porte basse de l'enceinte pour déboucher enfin dans la grande cour de l'auberge.
L'établissement bourdonnait de toutes parts.
Pendant des heures, dans la cuisine, parmi les lourdes odeurs de nourritures, on avait épluché, plumé, vidé, écaillé, roulé des pâtés, égoutté du lait caillé, tourné des sauces, embroché des volailles, usé d'huile d'olive, préparé les oignons frits, les amandes pilées, garni des tourtières, dressé des piles de fromages, composé des corbeilles de fruits...
L'hôtelier, qui veillait tard en guettant l'arrivée des voitures par la route d'Aragon, ouvrit de grands yeux ronds en voyant surgir ses clients dans son dos. Comment diable avaient-ils pu pénétrer dans le domaine alors que les grilles fortifiées n'avaient pas été ouvertes de la journée? Mais, face aux sourires désarmants des femmes et devant la présence rassurante d'un prêtre, le brave homme préféra ne pas poser de questions, saluant bien bas cette petite noblesse décidément pleine de ressources.
Les portes de la bâtisse de pierre s'ouvrirent sur une atmosphère chaleureuse et feutrée. À l'approche de la Saint-Jean, alors que la fraîcheur nocturne descendait des montagnes du Matarraña, un immense feu de cheminée crépitait dans la grande salle, projetant des lueurs dorées sur les murs séculaires. L'hôte, à la demande des mariés, avait fait dresser une unique et immense table commune, nappée d'un blanc impeccable et jalonnée de hauts chandeliers. En forme de U, elle permettait à ces étrangers venus de tous horizons de se rassembler comme une véritable famille.

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L'odeur du pain chaud, de la viande rôtissant lentement en dégageant un fumet irrésistible et des vins capiteux d'Aragon envahit instantanément la pièce, ouvrant l'appétit de chacun.
Mais avant de prendre place, les quarante et quelques convives firent honneur, avec une modération relative, à l'apéritif préparé par l'excellent personnel de l'auberge de la Torre del Visco. Vêtus de la chemise blanche brodée traditionnelle et portant des gants, des serveurs discrets circulaient entre les invités avec des plateaux d'amandes grillées au sel, de tranches fines de jambon ibérique, de petits pâtés de venaison en croûte et de rissoles aux herbes, débarrassant certaines personnes des timbales vides alors que d'autres avançaient avec, dans chaque main, des pichets de vins de pays ou d'hypocras épicé.
L'ambiance était joyeuse et détendue, ponctuée par les éclats de rire du petit comité où Gaspard, sous l'œil effaré de sa femme Sarah, faisait le pitre et racontait ses dernières histoires drôles, tout en riant encore de la déconvenue du capitaine, survenue quelques heures plus tôt, si toutefois cette histoire de datura avait échappé à quelqu'un.

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La jeune femme hindoue, drapée dans la grâce discrète de son sari, observait les gesticulations de son impétueux mari avec une réserve typique de son peuple. Fidèle aux usages de sa terre natale, Sarah ne disait jamais non, refusant de froisser la compagnie ou de contredire son époux en public, et se contentait d'osciller doucement la tête. Ce dodinement fluide et régulier, ce balancement latéral si particulier qui tenait lieu de réponse universelle, le laissait dans une incertitude permanente. Interrompant son récit épique, le soldat se tourna vers elle, son gobelet suspendu en l'air:
:Gaspard: : Dis-moi, ma douce colombe... ce mouvement de cou, là, c'est pour me dire que je suis le roi des bouffons ou que mon histoire est la meilleure de la soirée? Par les cornes du diable, un jour je finirai par décoder ton langage!
La belle lavandière se contenta d'accentuer son dodinement avec un sourire d'une douceur insondable, une réponse muette et polie qui fit lever les yeux d'Hortense au ciel, tandis que Boule de poils, désarmé et ravi, reprenait son vacarme de plus belle.
Pendant ce temps, les mariés passaient de groupe en groupe et recueillaient une nouvelle fois les félicitations et les vœux de bonheur de chacun. L'heure était à la joie, bien sûr, mais il y avait toujours cette sorte de retenue dans leurs sourires et leurs propos ; une inquiétude légère se mit à planer sur l'assistance au fur et à mesure que Zia et Esteban rencontraient plus longuement leurs invités. Gunjan s'en aperçut à son tour et s'approcha de sa sœur et de son compagnon.
Gunjan: Vous avez vu nos héros du jour? Ils font une de ces têtes! On dirait que quelque chose ne va pas.
Indali opina:
Indali: Oui, tu as raison ; en fin d'après-midi, durant la réalisation de leur portrait par Lo Grech, j'avais pensé que la mort d'Athanaos pouvait expliquer leur triste mine, mais non: il s'agit d'autre chose.
Le pli soucieux de sa rigueur scientifique barrant son front, Tao ajouta:
:Tao: : Bon, attendez un peu. Ils vont tôt ou tard venir nous saluer, et là, je saurai de quoi il en retourne car je ne mâcherai pas mes mots.
Indali: Comme d'habitude, Babu...
Ce simple terme affectif parvint à désarmer la mine sombre du jeune Naacal, un sourire coupable venant adoucir instantanément ses traits.

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Malik, le bédouin au visage tanné par le vent du désert, observait les serviteurs défiler avec une dignité impassible. Bien qu'il se fût résigné à porter le sobre costume espagnol pour prémunir sa lignée des foudres de l'Inquisition, son cœur restait libre. Il refusait de toucher aux mets locaux, n'acceptant que l'eau fraîche, fidèle aux préceptes du cheikh Hakim et de sa tribu. À ses côtés, son fils Nadim avait bien du mal à cacher sa fascination pour l'architecture de l'auberge.
D'une voix basse qui portait l'autorité des sables, son père murmura:
Malik: Reste calme, mon fils. Le faste de ces pierres ne doit pas éblouir le regard d'un Chaldi. Leurs édifices sont hauts, mais leurs horizons sont étroits.
Détournant les yeux avec respect, l'ancien petit voleur de médaillon répondit:
Nadim: Je sais, mon père. Mais regarde Mendoza et Laguerra. Eux aussi semblent étrangers à toute cette mise en scène. Ils traversent la fête comme des fauves en cage.
Malik jeta un regard vers le capitaine, qui affichait ce détachement souverain qu'il connaissait si bien. Le Bédouin, réajustant d'un geste sec le collet qui lui enserrait la gorge, hocha lentement la tête. Malgré les océans et les déserts qui séparaient leurs peuples, l'expérience, l'esprit d'aventure et le respect mutuel finissaient toujours par tisser un lien invisible entre tous ces exilés, réunis le temps d'un mariage sous le ciel d'Aragon.

:condor: :condor: :condor:

Une heure avait passé. Les convives prenaient du bon temps, partageant des mets raffinés. Les conversations allaient bon train et les rires fusaient. Le Naacal rongeait son frein car il n'en pouvait plus d'attendre cette "confrontation" avec ses deux meilleurs amis.
Cette occasion finit pourtant par se produire lorsque le couple s'avança vers lui. Esteban étreignit le trio avec une force inhabituelle, et Zia les embrassa en écrasant une petite larme. Sans ambages, le Muen demanda:
:Tao: : Mais qu'est-ce qui se passe, vous deux?
Les mariés se regardèrent furtivement ; l'Inca baissa les yeux, tandis que son époux répondait l'air un peu gêné:
:Esteban: : Rien de grave, rassurez-vous ; mais vous en saurez plus bientôt, je vous le promets. D'ici là, amusez-vous, vous nous ferez plaisir!
:Zia: : Oui, reprenez donc un peu de vin, vous ne semblez pas dans l'ambiance.
:Tao: : Pas dans l'ambiance? Tu oses me dire ça avec la tête que tu as, Zia?
:Esteban: : Allez, buvez! Et ne lui dites pas non car on ne refuse rien à la mariée, ce soir!
Tao, Indali et Gunjan partagèrent du regard leur étonnement, tandis que les époux, peu enclins à prolonger la gêne, passaient à un autre groupe.
Lorsque l'hôtelier annonça l'heure de passer à table, son humour et sa bonne humeur dissipèrent un peu ces nappes de brume, et l'assemblée devint nettement plus tapageuse.
Sur l'estrade de bois dressée face à l'immense table, un ensemble de ménestrels locaux faisait vibrer l’air de mélodies entraînantes, mêlant les accords pincés d'une vihuela aux rythmes légers des tambourins et des flûtes en bois. Répondant chaleureusement aux éclats de voix des convives et au crépitement de la grande cheminée, l'orchestre, composé de musiciens aguérris, jouait résolument des airs d'avant-garde. La musique ancienne n'avait tout simplement pas sa place à ce banquet: pour une assemblée si jeune et pleine de vie, la monodie ; ces vieux chants poussiéreux formés d'une seule ligne mélodique qu'on osait à peine appeler musique, ainsi que les refrains profanes du Moyen-Âge étaient définitivement proscrits. Il leur fallait de la nouveauté, de la complexité et du rythme! La polyphonie, le madrigal et l'ensalada devinrent les maîtres absolus de la soirée: ce furent donc les œuvres révolutionnaires et modernes d'Antonio de Cabezón, de Bartomeu Càrceres, de Mateo Flecha, de Francisco Guerrero, de Diego Ortiz, de Diego Pisador et du grand Cristóbal de Morales qui eurent pour noble tâche de chauffer l'ambiance et de faire vibrer la salle du banquet.
Le maître queux et son équipe avaient mis les petits plats dans les grands pour honorer cette singulière assemblée. Une véritable profusion de victuailles commença à garnir l'immense table: après de riches potages safranés aux herbes, les serveurs apportèrent des plateaux chargés de perdrix rôties au lard, de chapons farcis aux amandes et de gigots d'agneau de lait confits au romarin, escortés de tourtes aux poireaux et de tians de légumes anciens. Un chevreuil rôti aux épices trônait au centre, entouré de coupelles de fruits secs, de figues confites et de fromages affinés de la région, tandis que les brocs de vin de pays et d'hypocras frais se vivaient à un rythme soutenu.
Le repas de fête commença dans un joyeux brouhaha qui fit rapidement oublier l'air contrit des mariés. Il y eut pourtant un moment de silence, réclamé par le Père Oriol, afin que la petite Elena récitât le bénédicité.
Tout de suite après, l'animation reprit de plus belle.
D'un côté de la table en U, les deux anciens lieutenants du capitaine Mendoza, leurs pichets déjà levés bien haut, entamaient une bruyante compétition de vocalises. Pedro, enhardi par le vin local, tenta même de se lever pour mimer la fameuse gigue des marins, manquant de renverser Sancho avant d'être prestement rassis par le regard faussement sévère de Nyamita, dont les parures d'or attiraient le regard envieux de Nadim.
De l'autre, le coin des représentants de la Cité Interdite imposait sa rigueur. Le digne Yu Chunhe veillait au respect de l'étiquette impériale, droit dans sa robe de lettré. À ses côtés, Mei Li se tenait avec une réserve irréprochable, mais le prince Zhu, fidèle à son tempérament, s'ennuyait ferme. L'ex-petit diablotin n'avait pas changé d'un iota. Puisque son père, l'empereur Jiajing, lui avait formellement interdit de franchir les murs du palais, le prince s'était évadé en secret de Pékin avec la complicité de son précepteur, laissant ses serviteurs simuler une longue maladie dans ses appartements privés. Loin des règles dynastiques étouffantes, le futur Longqing observait le tumulte avec un œil pétillant de malice, s'amusant du vacarme des guitares espagnoles et enviant secrètement la liberté des deux marins.
Dans la salle, les différentes cultures s'entremêlaient dans une harmonie parfaite. L'ensemble formait un tableau hétéroclite, où la taille immense du monde se rappelait à chacun. Li Shuang, Zhi et les quatre moines Shaolin partageaient leurs plats avec une sérénité joyeuse, expliquant par le geste l'art du maniement du bâton au capitaine Singh et aux alchimistes français. Ces derniers, menés par Nostradamus, semblaient d'ailleurs passionnés par la composition des épices locales, débattant de la cuisson du chevreuil rôti comme s'il s'agissait d'une formule de laboratoire. Non loin de là, Neshangwe, drapé dans ses étoffes de chef, devisait avec Tankanda et Malik, comparant la noblesse des terres africaines aux paysages escarpés du Matarraña, tandis que Temba et ses sœurs trinquaient chaleureusement avec Amadi et Ebo.
Entre deux cuillerées, Pedro s'exclama:
:Pedro: : Une grande fête, oui môssieur Sancho!
Tout en nettoyant l'un après l'autre plats et terrines en un lent, implacable et méthodique travail de mâchoires, les deux matelots racontèrent au Naacal leur quotidien au royaume du Mutapa. Devenu le beau-frère officiel du souverain par son mariage avec la princesse Nyamita, le "petit poulet d'amour" expliqua avec une fierté comique comment il gérait désormais d'une main de fer la forge royale, beuglant ses ordres aux ouvriers shonas qui feignaient de l'écouter. Sancho, quant à lui, s'était autoproclamé grand surintendant des cuisines, passant des heures et des heures à faire mijoter des ragoûts avec du gibier de la savane, tout en s'assurant qu'aucune réserve ne restât close. Tao écoutait le récit de leurs journées de pachas avec un mélange d'amusement et de consternation, fasciné de voir comment ces deux fainéants avaient réussi à transposer leur paresse légendaire au sommet de la plus haute cité d'Afrique.
Loin d'être envoyés au lit, Elena et Pablo, sous l'œil amusé mais vigilant de leur mère, savouraient cette longue veillée en dévorant leur écuelle, les yeux brillants malgré l'heure tardive.
Au milieu de cette liesse, Mendoza et Isabella se délectaient du spectacle. La Castillane passa une main pensive sur son ventre rebondi, un tendre sourire aux lèvres, goûtant pleinement à la chaleur de ce foyer improvisé et à la verve retrouvée de son mari qui, de sa voix éclatante, narrait ses vieux exploits de mer au Père Oriol. L'ecclésiastique l'écoutait avec une fascination non feinte, suspendu au récit épique du sauvetage d'Esteban, lorsque le navigateur l'avait arraché aux eaux déchaînées du Pacifique alors qu'il n'était encore qu'un nourrisson.
Trônant au centre de la table, seuls les mariés semblaient toujours flotter dans une étrange apesanteur. Ils riaient, parlaient et faisaient bonne figure avec une complicité parfaite, mais sous la nappe, leurs doigts restaient entrecroisés dans une étreinte fébrile. Sous le tissu de leurs vêtements de noces, ils attendaient l'inévitable. Leurs regards glissaient régulièrement vers les fenêtres sombres, suspendus au moment exact où la tisseuse de voiles ferait briller le croissant de lune de leur médaillon, la partie solaire étant restée dans le mécanisme de la Porte des Anciens. Avec ses expériences passées ; qu’il s'agisse du séisme de Kagoshima ou des menaces de Zarès, Zia savait pertinemment que ses visions ne mentaient jamais sur l'imminence du danger. L'orage éclaterait bientôt, c'était une certitude, mais la vision de l'Inca, tel un phare au milieu de la brume, n'éclairait que les récifs à éviter, laissant les Élus face à l'inconnu de ce que Rana'Ori leur voulait exactement. C'était cette impuissance face à la catastrophe imminente qui les rendait si soucieux.

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Le contraste était saisissant entre le silence oppressant de leurs pensées et la cacophonie de l'auberge. Un éclat de rire plus fort que les autres les ramena brutalement à la réalité de la fête. À quelques pas d'eux, Gaspard refusait obstinément de laisser la mélancolie s'inviter à table. D'une voix puissante afin que toute la salle l'entende, il claironna:
:Gaspard: : Hé, les mariés! Trinquez avec nous! Profitez-en maintenant, car d'ici peu tout le monde ira se coucher... enfin, presque tout le monde.
Des rires fusèrent en comprenant le sous-entendu. Boule de poils se tut, enfouissant son sourire dans la coupe de malvoisie qu'il vida à grandes gorgées avant d'enfoncer le clou:
:Gaspard: : C'est la perspective de la nuit de noces qui vous rend si nerveux?
Gaspard reposa sa timbale, mit ses coudes sur la table, et appuya sa lourde mâchoire sur ses poings fermés.
:Gaspard: : Eh bien, ça promet!
Les rires reprirent de plus belle, pimentés cette fois de commentaires grivois auxquels le Fils du Soleil fit mine de ne pas accorder d'importance, bien qu'une légère pointe de rouge vînt trahir ses joues sous les quolibets.
Mendoza, qui observait la scène un peu plus loin, une main posée sur celle de sa femme, laissa rouler son regard sombre vers son subordonné. Il n'avait pas besoin de hausser la voix ; sa simple posture, cette façon d'incliner légèrement les sourcils, suffit à projeter une ombre de commandement sur la table.
:Mendoza: : Ta délicatesse t'honorera toujours, Gaspard!
Son timbre, d'une neutralité glaciale, fit instantanément baisser d'un ton les rires les plus hardis. À ses côtés, Isabella laissa échapper un rire étouffé, secouant doucement la tête. Croisant le regard du colosse avec un sourire plein de malice, elle lui dit:
:Laguerra: : Laissez-le, Juan. Ton aide de camp aime faire le fier et donner des leçons de bravoure en ce qui concerne les élans amoureux d'autrui. C'est amusant de la part d'un homme qui, jadis, perdait tous ses moyens dès qu'il me faisait la cour! Ce n'est pas Sarah qui me dira le contraire.
Un immense éclat de rire, franc et joyeux, secoua instantanément l'assemblée. Sancho et Pedro se tapèrent sur les cuisses, tandis que Gaspard, pris à son propre piège et subitement très rouge, enfonça sa tête dans ses épaules avec un sourire piteux, levant sa timbale de malvoisie en signe de reddition absolue.

:condor: :condor: :condor:

Alors que les serviteurs commençaient à débarrasser les grands plateaux de chapons et que les coupes de vin se remplissaient à nouveau pour la suite des agapes, le crissement métallique d'un couteau contre un gobelet imposa soudain le silence. Assis à côté du marié, Tao s'était levé, son éternel carnet de notes posé près de son assiette. Le Naacal prit une posture solennelle, redressant fièrement le menton, bien que l’éclat de ses yeux trahît une profonde émotion. Levant sa timbale bien haut, il s'exclama d'une voix claire qui couvrit les derniers accords de la polyphonie de Morales:
:Tao: : Bonsoir à toutes et à tous! Pour ceux qui ne me reconnaissent pas, soit à cause de mon accoutrement, soit à cause du vin, ou plus probablement des deux...
Son commentaire fit naître quelques rires nerveux qui moururent immédiatement.
:Tao: : ... je suis Tao le naacal, l'unique descendant du peuple de Mu. Je suis le témoin officiel de nos mariés… et détenteur non officiel de dossiers hautement compromettants sur eux. Rassurez-vous, j’ai été gracieusement payé pour garder le silence ce soir. Après tout, c'est à cela que sert un meilleur ami: veiller sur vous, vous soutenir dans les pires tempêtes comme dans les plus beaux moments. Vous avez toujours été là pour moi. Ce soir, voir le couple que vous formez est une véritable révélation. À tel point que cela pousserait le plus endurci des savants à vouloir, lui aussi, passer la tête dans le licou. Je sais, comme chacun ici, que vos destins étaient scellés bien avant que nos chemins ne se croisent, et vous voir ainsi donne foi en l'amour. Alors merci, merci d'être les êtres merveilleux que vous êtes!
Le padrino brandit son verre.
:Tao: : Nous avons parcouru la Terre entière, bravé les océans, survolé les continents à bord du Grand Condor et décodé les secrets les plus enfouis des Anciens. Nous pensions avoir tout vu de la science et de l'univers, mais aujourd'hui, la plus belle des alchimies s'accomplit sous nos yeux: votre union. À notre Fils du Soleil et à notre fille du Nouveau Monde! Que leur voyage commun soit aussi éternel et radieux que la clarté d'une Cité d'Or!
Des applaudissements nourris et des vivats enthousiastes saluèrent la tirade du jeune savant. Indali lui adressa un sourire rayonnant, tandis que Gaspard et les marins choquaient bruyamment leurs récipients sur la table, réclamant ainsi plus de vin.
Mendoza, son gobelet à la main, se redressa à son tour. Le silence se fit aussitôt. Lui, d'ordinaire si secret et peu enclin aux grands discours, semblait peser chaque mot. Il se tourna d'abord vers sa femme, dont les yeux semblaient dire: "si tu me refais le coup de l'ambon, je t'embroche!", puis balaya l'assemblée d'un regard ombré d'une immense gratitude, avant de fixer son jeune protégé. Sa voix, feutrée et chaleureuse, vibra sous les solives:
:Mendoza: : À la bonne heure, Tao. Tu as parlé comme un digne descendant de ton peuple. Mais permettez-moi d'ajouter ceci: Esteban... Zia... En un mot comme en cent, félicitations à vous deux. Le vent vous a menés l'un vers l'autre alors que vous n'étiez que des enfants. Isabella et moi avons vu naître vos sentiments, nous les avons vus grandir et aujourd'hui, la plus belle des histoires d'amour ; après la notre, évidemment...
Laguerra s'autorisa un sourire.
:Mendoza: : ... se concrétise enfin. C'est avec joie et émotion que nous vous remercions, pour cette merveilleuse journée partagée à vos côtés. Mon conseil pour vous deux est simple: prenez toujours du temps l'un pour l'autre, n'arrêtez jamais de rire et n'oubliez pas que les petites choses sont les plus importantes. Et s'il est vrai que l'avenir réserve toujours sa part d'inconnu pour les marins... sachez que votre équipage ne vous laissera jamais naviguer seuls. Que votre vie commune soit remplie de joie, de rires et d'aventures. À votre bonheur, les enfants.
Le Catalan inclina poliment la tête vers les mariés avant de porter son gobelet à ses lèvres, soutenu par le regard fier de sa femme qui, assise à ses côtés, retint une lèvre frémissante d'émotion. Touché au cœur, Esteban ferma les yeux une seconde pour masquer sa gratitude, tandis que Zia essuyait discrètement une larme au coin de ses cils. Le toast du capitaine venait de résonner comme un pacte éternel, une forteresse invisible qui les entourait d'amour, rendant l'attente du signal de Rana'Ori à la fois plus lourde et infiniment plus douce.

À suivre...
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:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!
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estezia46
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Re: Le grand jour.

Message par estezia46 »

trop biennn
the mysterious city of gold
la misteriosa ciudad de oro
les mysterieuse cité d'or

S1.18/20
S2.16/20
S3.14/20
S4.20/20 :-@

au revoir à bientôt :Pichu:
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TEEGER59
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Re: Le grand jour.

Message par TEEGER59 »

Suite.

C'est alors que les musiciens changèrent radicalement de registre. Rompant avec la rigueur des madrigaux joués durant le repas, les vihuelas et les tambourins entamèrent les accords vifs, syncopés et fougueux d'une jota*.
Dès les premières notes de cette danse traditionnelle d'Aragon, un frisson d'excitation parcourut la salle, illuminée par les innombrables bougies des chandeliers et la lueur chaleureuse de la monumentale cheminée en pierre.
Le moment de l'ouverture officielle du bal était venu. Selon la coutume, cet honneur appartenait au père de la mariée, mais le destin cruel ayant privé la jeune fille du sien, c'est à Mendoza, son protecteur de toujours, que revenait naturellement ce rôle sacré de substitut paternel. Ne l'avait-il pas menée devant l'autel ce matin même?
Anticipant la manœuvre, le capitaine s'était déjà approché des musiciens. Un éclat de défi amusé dans les yeux, il s'empara de deux paires de castagnettes en bois de grenadille. Son pourpoint noir et ajusté, qui arborait de magnifiques brandebourgs et dorures militaires, accentuait sa superbe alors qu'il contournait le fer à cheval* drapé de blanc. Il s'arrêta devant la jeune mariée, frôlant presque les compositions de roses et de feuillages qui décoraient le banquet. S'inclinant avec une théâtralité superbe, le Catalan lui présenta la première paire d'un geste élégant, tandis que son regard magnétique l'invitait à le rejoindre sur les dalles lustrées. La jeune Inca laissa échapper un rire surpris, mais, piquée au jeu, elle accepta l'offrande, noua les cordons de cuir autour de ses pouces, fit le tour de la longue table et s'avança face à lui tandis que les musiciens préludaient.
Les figures, qui exigeaient la perfection des gestes, les tinrent silencieux durant un court moment. L'assemblée retint son souffle, puis éclata en applaudissements rythmés pour accompagner le tempo de plus en plus frénétique. Contre toute attente, le grand navigateur catalan ne dansa pas avec la raideur d'un courtisan, mais avec la vigueur et l'agilité d'un authentique Aragonais, faisant crépiter ses instruments. Ses mains ne se touchaient jamais: de la gauche, il martelait le rythme lourd de la macho, la castagnette "mâle" contre sa paume, tandis que sa droite libérait des mitrailles de sons secs et saccadés.
Face à lui, Zia releva fièrement le menton, ses longs cheveux noirs volant autour de ses épaules au gré de ses mouvements. Levant les bras au-dessus de sa tête en une couronne parfaite, elle fit claquer à son tour ses propres percussions, répondant à ses provocations sonores par les roulades nerveuses et aiguës de sa hembra, la "femelle". Elle se prêta aux sauts et aux voltes rapides de la danse, sa pollera brodée tourbillonnant comme une corolle de feu sur les dalles de pierre froide.
Dans ce face-à-face aérien, Mendoza levait le talon et frappait le sol de ses bottes de cuir avec une cadence parfaite, tandis que Zia, s'abandonnant au plaisir d'évoluer au son de la musique, répliquait à chacun de ses mouvements avec l'ardeur de sa jeunesse mais aussi avec une pointe d'orgueil.

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C'était assez grisant de danser avec celui que beaucoup de matelots nommaient le Veilleur des Tempêtes* et d'être ainsi le point de mire de tous. La tension invisible et l'accord parfait de leurs rythmes croisés lui communiquaient une étrange assurance. Cela lui venait de l'expression toute nouvelle qu'elle pouvait voir dans les pupilles sombres du marin. Il la regardait comme s'il ne l'avait jamais vue et, sous ce regard insistant, elle se sentit rougir.
Depuis leur place, Gaspard, Sancho et Pedro s'égosillaient de plus belle en frappant des mains, tandis qu'Isabella, un sourire radieux aux lèvres, battait la mesure du bout des doigts sur la table, enchantée par la complicité qui unissait son époux et la mariée. Près d'eux, Esteban et Tao suivaient le spectacle des yeux, captivés. Plus loin, Yoshi, Mariko, Ichiro et les moines Shaolin, fascinés par l'exigence physique et l'équilibre de cette danse locale, suivaient la chorégraphie avec un respect immense, tandis que la fraternité éthiopienne restait bouche bée: Amadi et son frère Ebo observaient les musiciens d'un air circonspect, plus habitués à la cadence des tambours africains qu'à celle des vihuelas espagnoles. Pour Zia, emportée par ce tourbillon de rythmes et de sourires, l'effort et la liesse de la jota offrirent un exutoire salvateur: une parenthèse de pure vie, vibrante et indomptable, faisant oublier pour un instant le lourd secret qui pesait sur ses épaules.
Le couple se sépara pour le salut final et la jeune mariée reçut en plein visage le sourire narquois du Catalan:
:Mendoza: : À présent, je te rends ta liberté, belle enfant. Je te laisse retrouver ton Élu...
Avant que le bal ne s'ouvrît à toute l'assistance, Zia glissa ses castagnettes dans les mains du capitaine, mais avant de s'éloigner, elle lui lança à voix basse, une lueur malicieuse dans les yeux:
:Zia: : À mon tour de te donner un conseil: cesse de couver les autres femmes de ce regard magnétique, ou tu vas finir par t'attirer les foudres d'Isabella. Elle t'a observé durant toute la jota. Décidément, Mendoza... Tu es un grand marin, mais sur ce coup-là, tu navigues en eaux très troubles. Méfie-toi, une épouse jalouse est prête à tout! Attention à ce que tu bois, ce soir. À ta place, je n'accepterais aucun verre venant de sa main.
Le séducteur de ces dames laissa échapper un rire franc qui fit se retourner quelques convives. Reculant d'un pas pour observer Zia avec amusement, il jeta ensuite un regard vers sa femme. Postée au bout de la table, la Castillane l'observait effectivement avec un petit sourire en coin, le menton levé, visiblement ravie de l'effet que sa petite vengeance du matin continuait de produire. La fierté du Catalan en avait pris un coup, mais le compte était réglé. Isabella lui adressa un clin d'œil, confirmant qu'ils étaient parfaitement quittes.
Pinçant les cordes de leurs instruments, les musiciens entamèrent une alta danza. À son tour, Esteban s'avança au centre de la salle, rejoignant sa jeune épouse pour la révérence initiale.
Le marié fléchit la jambe gauche, reculant doucement le pied droit tout en inclinant le buste, maintenant sa main droite contre son cœur. Face à lui, Zia descendit dans un plié parfait, maintenant sa colonne vertébrale d'une droiture absolue. Leurs regards se soudèrent, noirs et intenses, balayant d'un coup les quatorze années écoulées depuis leur première rencontre.
Puis, le mouvement les emporta. Leurs pieds glissaient sur les dalles cirées dans une procession mesurée au trébuchet. Un pas en avant, une pause, puis un glissement de côté pour se rapprocher. Leurs corps frôlaient la limite interdite par la bienséance sans jamais que leurs mains ne se touchent. Ils feignaient l'indifférence, le regard fixé droit devant eux, mais chaque fibre de leur être était tendue vers l'autre.
Pendant que toute l'assemblée avait les yeux rivés sur le couple, un tout autre divertissement s'organisait à l'écart des invités, dans le coin le plus sombre de la grande salle de l'auberge. Le prince Zhu, profitant de ce que son tuteur ne l'avait pas à l'œil, s'était accroupi derrière l'immense buffet. Face à lui, Elena et Pablo l'écoutaient, fascinés. Sortant un fin roseau creux de sa manche de soie, il désigna une petite poche de cuir remplie de noyaux d'olives et chuchota:
Zhu: Je vous dis que c'est une technique de diversion infaillible. En Chine, j'utilise cela pour faire tourner les gardes de la Cité Interdite en bourrique.
Tenant l'arme de fortune d'une main et un noyau d'olive dans l'autre, Pablo demanda:
Pablo: Comment on fait?
Un beignet au miel à moitié entamé à la main, le jeune héritier de la dynastie Ming se tourna vers lui et, la bouche pleine, bafouilla une explication inintelligible. Elena éclata de rire, suivie par son frère, puis par le prince lui-même. Ce dernier, s'étranglant avec le morceau avalé de travers, se mit à tousser. Une fois sa quinte calmée et ses esprits retrouvés, il reprit:
Zhu: Regarde bien. C'est de la magie, mais une magie que tu portes juste ici, dans tes poumons.
Zhu sélectionna un projectile et le glissa délicatement à l'entrée du tube. Le noyau s'ajusta parfaitement, bloquant la lumière à l'intérieur de la sarbacane comme un minuscule verrou. L'index posé sur le roseau, il murmura:
Zhu: Le noyau fait le bouchon. L'air que tu vas envoyer va se retrouver coincé derrière lui. Il n'aura nulle part où aller, alors il va devoir pousser de toutes ses forces.
Pablo suspendit sa respiration.
Zhu: Maintenant, prends une grande inspiration. Gonfle ta poitrine. Tu places tes lèvres ici... et pfff! Tu l'expulses d'un coup sec.
Le petit hocha la tête, le visage sérieux et concentré, prêt à libérer la puissance de son propre souffle sur sa première victime. Mais qui choisir? Il jeta son dévolu sur Gaspard. Appliquant les consignes du prince, il ferma un œil pour viser et, d'un geste précis, chassa tout l'air de sa cage thoracique.
SSSHH!
Filant tel un cheval au triple galop, le noyau d'olive fusa hors du tube dans un sifflement discret. À l'autre bout de la pièce, Boule de poils, confortablement installé sur sa chaise, s'apprêtait à porter sa timbale de vin à ses lèvres tout en regardant les mariés évoluer devant lui. Le projectile traversa la pénombre de la salle avec la précision d'un carreau d'arbalète et vint percuter le métal de la coupe dans un "BING" cristallin et sonore.
Surpris par le choc, l'ancien lieutenant de Zarès sursauta, renversant une traînée de liquide rouge sur la nappe, tandis que Sarah et le Père Oriol inspectaient la table d'un air hébété, se demandant d'où venait ce mystérieux tintement.
Sous le lourd rabat de la nappe, le trio infernal se tassa contre le mur de pierre, les mains plaquées sur les lèvres pour étouffer un fou rire monumental. Seul le prince Zhu parvenait encore à se maîtriser, les sourcils froncés dans un effort d'une concentration royale. Pour les petits Espagnols, en revanche, c'était peine perdue: Elena et Pablo s'étouffaient de joie, le corps secoué par une hilarité contagieuse. Heureusement pour les garnements, le vacarme ambiant couvrit largement leurs éclats de rire.

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En vérité, les enfants de Mendoza n'avaient pas manqué de chercher de la compagnie pour égayer la solennité des premières heures du banquet. Mais les deux petites filles du couple maya, sagement assises dans leurs parures de fête, s'étaient révélées d'une réserve désespérante pour des garnements en quête d'aventure ; trop calmes, trop obéissantes, elles demeuraient insensibles aux invitations muettes à la rébellion suite à l'épisode de la chapelle.
C'est alors qu'Elena et Pablo avaient croisé le regard noir et étincelant de malice du prince Zhu. Sous ses airs de dignitaire de l'Empire du Milieu, l'incorrigible héritier masquait un tempérament de tête brûlée qui ne demandait qu'à s'enflammer. Lassé de la surveillance étouffante de Yu Chunhe et des courbettes de la cour, le jeune homme avait trouvé chez les deux petits Espagnols des complices idéaux pour briser l'ennui de la réception. Un pacte silencieux s'était scellé en un clin d'œil entre l'Europe et l'Extrême-Orient: Zhu apportait sa ruse et son sang-froid, Elena et Pablo leur audace joyeuse. Ensemble, ils disposaient enfin de la force de frappe nécessaire pour faire les quatre cents coups et semer une saine pagaille sous les tables de la Torre del Visco.
Impressionné par l'adresse de son nouvel élève, Zhu lui donna une tape amicale sur l'épaule et murmura:
Zhu: Par les ancêtres, tu as le souffle du dragon, Pablo! Ton père n'a qu'à bien se tenir.
Pablo: Et ça marche aussi sur Sancho et Pedro?
Avec un air de ne pas y toucher digne de sa mère, Elena intervint:
Elena: Mieux encore sur eux. Regardez-les, ils dorment debout près du tonneau de xérès en attendant qu'on serve la suite. Si tu vises le bonnet de Sancho, il va accuser Pedro de l'avoir taquiné et ils vont se battre pour de faux!
Zhu laissa échapper un gloussement ravi, puis s'inclina devant la fillette.
Zhu: Précision castillane et ruse de l'Empire du Milieu. J'aime ta façon de penser, petite tacticienne. Si par bonheur tu sais jouer aux dames, j'aurai certainement du mal à te battre.
Sortant deux autres armes de jet de ses manches, il distribua les munitions à sa petite armée impériale:
Zhu: Pablo, prends le flanc gauche. Elena, assure tes arrières. On va élargir le champ de bataille. Au signal... feu!
Trois projectiles s'envolèrent simultanément dans la pénombre. Un instant plus tard, un cri d'indignation outré s'éleva près du tonneau. Le marin bègue reçut le premier projectile sur l'oreille. Il sursauta, se frotta vigoureusement le lobe et asséna un grand coup de coude à Pedro en l'accusant de l'avoir pincé, déclenchant leur habituelle chamaillerie. Un deuxième noyau vint frapper la chevelure bien fournie de Tao, lequel s'interrompit net dans ses calculs, jetant des yeux furieux et étincelants sur le pauvre Gunjan, assis non loin de lui. Quant au troisième projectile, tiré par Zhu avec une trajectoire parabolique audacieuse, il alla se nicher directement sur le pagri* du capitaine Singh. Le Sikh fronça les sourcils, intrigué par ce mystérieux poids plume venu troubler sa coiffe, sous les yeux amusés de Nostradamus qui n'avait rien raté du manège. L'astrologue-astronome trouvait que les étoiles filantes de juin volaient bien bas, cette nuit.
Le prince Zhu jubilait derrière sa manche de soie, tandis qu'Elena et Pablo se tapaient dans les mains, fiers de leur coup. Ravis de leur triomphe, les chenapans s'activèrent à recharger leurs sarbacanes pour une salve finale, sans s'apercevoir qu'un projectile mal ajusté venait de rouler hors du buffet pour finir sa course en plein milieu de la salle, devant les danseurs.
Au même moment, la musique leur imposa de faire demi-tour.
Dans un ensemble harmonieux, les mariés pivotèrent. Le mouvement fut si fluide que la robe de l'Inca dessina une arabesque parfaite sur le sol, balayant le noyau d'olive qui roula un peu plus loin. Leurs visages se retrouvèrent à quelques pouces l'un de l'autre. L'Élu put capter le parfum de sa peau et l'éclat d'améthyste qui brillait au fond de ses yeux, si purs sous son fin diadème d'or.
Ils oscillèrent de gauche à droite, un balancement suspendu où la moindre hésitation les aurait fait vaciller devant leurs invités. C'est alors que le talon de la botte d'Esteban rencontra la trajectoire du noyau d'olive égaré. Le pied du jeune homme glissa traîtreusement dessus, rompant l'axe parfait de leur posture. Sentant le déséquilibre menacer de les faire trébucher lamentablement, Zia réagit à la vitesse de l'éclair. D'une tension de sa colonne, elle raffermit sa prise invisible, offrant un contrepoids parfait à son époux.
Le sens du rythme et les réflexes félins qu'ils avaient développés jadis en fuyant les pièges des cités ne leur firent pas défaut. Dans un sursaut de grâce synchrone, Esteban rattrapa son assise, transformant ce qui aurait dû être une chute mémorable en un déhanchement audacieux, parfaitement calé sur la mesure de l'alta danza. Leurs silhouettes bougeaient à nouveau en parfaite synchronicité, comme si une force invisible continuait de les lier. Alors qu'ils reculaient lentement pour clore la procession, Esteban, le cœur battant un peu plus vite, lui glissa à l'oreille:
:Esteban: : Tu t'en sors merveilleusement bien. Et tu as des réflexes incroyables! Merci.
Avec un soupçon de malice, Zia répliqua:
:Zia: : J'ai eu un bon maître en matière d'esquive durant toutes ces années. Lorsque les cités se refermaient malgré nous, on n'échappait pas à autant de pièges sans développer son instinct de conservation...
Esteban se souvint alors de Sûndagatt, la cité sous-marine. Grâce à la fabrique d'utsuro-bune de ce royaume englouti, ils avaient pu échapper de justesse à la noyade en embarquant à bord de l'un de ces vaisseaux.
La dernière note grave expira. Sans transition, les cordes s'animèrent sur un rythme vif, rapide, presque provocateur. La rigidité espagnole vola en éclats. Le Fils du Soleil rompit la distance réglementaire et s'avança d'un pas franc. Sa main droite cueillit enfin celle de Zia.

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Ce premier contact charnel traversa leurs veines comme une décharge d'adrénaline. D'un geste ferme et souple, il l'entraîna dans une volte rapide. La pollera tournoya dans un grand froissement d'étoffe, tandis qu'une partie des convives, libérée par leur signal, s'élançait enfin dans l'espace libre avec un fracas de talons et de rires.
Isabella, superbe dans sa robe de cérémonie, venait tout juste de repérer le trio de coquins derrière le buffet, guidée par la trajectoire suspecte du dernier projectile. Elle croisa les bras, un sourcil levé, coupant net les ricanements du prince Zhu qui redressa sa posture avec une dignité soudaine. Mais avant même qu'elle ne puisse prononcer la moindre réprimande à ses enfants, l'agitation générale l'en empêcha. Profitant du tumulte de la foule qui s'élançait, Elena s'échappa de sa cachette et s'empara d'autorité d'une des mains de son père afin de danser avec lui.
Sarah, Gaspard, Nyamita, Pedro, Gunjan, le capitaine Singh, le couple Maya, les pêcheurs de Kagoshima, les alchimistes venus de France, Malik lui-même, tous, entraînés par le rythme de plus en plus rapide, tourbillonnaient jusqu'à la suffocation.
Le visage enflammé, la sueur coulant le long de son dos, Boule de poils s'exclama:
:Gaspard: : Mille écus! Par une chaleur semblable, ce n'est pas chrétien de s'activer pareillement auprès de ce feu!
Devant le déhanchement singulier de ce dernier, Isabella fut soudain transportée des années en arrière. Elle revit cette toute première fois où il s'était mis à gambiller devant elle, alors que la nef était immobilisée par une avarie en pleine terre Maasaï. À l'époque, cette maladresse insoupçonnée l'avait beaucoup amusée, tout comme à présent.
Pour autant, vu son état, la Castillane ne tenait pas spécialement à évoluer au milieu de cette joyeuse bousculade. Sentant la vie bouger sous ses doigts, elle préférait de loin savourer le spectacle depuis sa place, se réservant pour plus tard, lorsque la foule se serait un peu calmée et que Mendoza l'inviterait enfin pour un tendre tête-à-tête.

:condor: :condor: :condor:

À l'heure où, dans quelque couvent, devaient sonner les Matines*, presque tout le monde dansait ; le jabot de Gaspard avait depuis longtemps déserté son cou ruisselant. Il faisait virevolter sa cavalière aux pieds nus, tandis que Pedro, un sourire béat aux lèvres, guidait sa douce Nyamita qui tentait de suivre la cadence. Plus loin, Nostradamus et sa promise, Anne Ponsard, glissaient sur les dalles avec une complicité silencieuse, flanqués d'Hippolyte qui s'emmêlait joyeusement les pinceaux au grand dam d'Hortense.

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Alors que le bal battait désormais son plein et que d'autres couples commençaient à se former, les musiciens ralentirent la mesure pour entamer les mouvements vifs et cadencés d'une volte. Mendoza, quittant le centre de la salle où il venait de faire tournoyer sa fille, marcha droit vers son épouse, oubliant instantanément sa soif. Sans un mot, son regard noir ancré dans le sien, il prit la main d'Isabella. Celle-ci n'attendait que cette invitation car le désir de virevolter sur les dalles s'était réveillé en elle depuis un moment déjà ; mais elle craignait, en lui donnant libre cours, d'incommoder l'enfant qu'elle attendait. Elle esquissa une timide révérence pour se récuser:
:Laguerra: : Je ne voudrais point ravir les regards qui n'appartiennent qu'aux mariés.
Le capitaine eut son drôle de petit sourire qui lui tirait la bouche d'un seul côté et répliqua:
:Mendoza: : Allons, Princesse! Ne feins pas la retenue. Je sais que ton cœur bat déjà au son des violons.
D'un geste ferme mais empreint d'une infinie délicatesse, il l'attira au milieu des convives qui s'écartèrent instinctivement pour leur laisser place.
Le contraste avec la jota lors de l'ouverture fut immédiat. Pour cette danse, réputée si sensuelle qu'elle faisait frémir les hommes d'Église, le capitaine passa son bras puissant autour de la taille d'Isabella, réduisant l'espace entre eux jusqu'à ce qu'elle sentît la chaleur de son torse. La Castillane abandonna ses bras à l'étreinte du marin, son visage s'élevant tout près du sien.

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Portés par le mouvement circulaire et cadencé, ils commencèrent à tourner dans une harmonie parfaite. Lorsque vint le moment du saut, Mendoza, anticipant la lassitude de sa compagne et le poids précieux qu'elle portait, ne la souleva pas de terre avec la fougue aérienne des jeunes courtisans ; il le fit avec une lenteur calculée, une force feutrée et une délicatesse infinie, s'assurant que son corps restait fermement pressé contre le sien pour lui offrir le plus sûr des appuis.
Enlacée dans cette étreinte mouvante, Isabella ferma les yeux, savourant cette félicité qui lui faisait oublier fatigue et malaise, tandis que le murmure des cordes les isolait du reste des invités. Les pas de la volte exigeaient une attention de chaque instant, mais pour ces deux escrimeurs, l'art du mouvement était une seconde nature. C'était leur manière à eux, bien loin des moqueries et des sarcasmes, de se dire leur amour sans faire la moindre vague.
Entraîné par cet élan, Tao s'était lui aussi levé, ajustant sa tenue avec une soudaine nervosité. Il tendit une main un peu raide à Indali et lui murmura:
:Tao: : C'est fascinant. J'ai bien envie d'essayer.
Le Muen suivait du regard les rotations fluides du capitaine et de sa compagne. Le pli soucieux qui barrait son front depuis le début de la soirée s'était imperceptiblement adouci, remplacé par une lueur de curiosité presque anthropologique face aux pas complexes de la volte.
:Tao: : Regarde la précision de leurs appuis. On dirait presque les figures d'un combat à l'épée, mais sans la colère. Mendoza anticipe le moindre transfert de poids d'Isabella pour la soutenir. C'est d'une logique physique implacable.
Avant de poser sa main sur le bras du jeune savant, l'Hindoue laissa échapper un léger rire argenté:
Indali: Oh, Tao... Ta science oubliée est bien aveugle ce soir. Laisse de côté tes équations et s'il te plaît, essaie juste de ne pas marcher sur mes pieds.
Tao cligna des yeux, un peu déstabilisé par la justesse des mots d'Indali, tandis qu'une légère rougeur colorait ses pommettes.
La petite marchande de fruits enchaîna:
Indali: Ce que tes yeux de Naacal mesurent en trajectoires, c'est simplement de l'amour et une confiance absolue. Regarde Isabella: en fermant les yeux de la sorte, elle a abandonné toute sa garde. Pour une femme de sa trempe, s'en remettre ainsi au corps d'un autre est le plus grand des sacrifices.
Il jeta un nouveau regard vers les danseurs enlacés, obligé de capituler devant l'évidence, sous le regard amusé de sa compagne qui savourait son triomphe silencieux.
À quelques pas seulement devant eux, athlétique, portant sans effort apparent le corps léger qui se confiait à lui, Mendoza virevoltait, les oreilles assourdies par la musique des menestrels, sans remarquer ni entendre quoi que ce fût d'autre que la palpitation contre sa poitrine de la tendre gorge blanche où le cœur cognait au même rythme que le sien. La sueur coulait de son front sur ses joues, glissait le long de son cou pour se perdre dans l'encolure de sa tunique sans qu'il s'en souciât. Il dansait, absorbé, déférent, comme s'il eût tenu de Saintes Reliques.
Retranchée dans un bien-être qui lui faisait oublier ses faiblesses, enclose dans un cocon de soie, Isabella se décida à desceller les paupières.

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Le souffle court de son cavalier effleura son front.
:Laguerra: : Ne suis-je pas trop lourde?
:Mendoza: : À la fois beaucoup plus lourde et bien plus légère qu'il n'y paraît.
Lorsque la danse s'acheva, la bouche du capitaine s'approcha de l'oreille de l'aventurière. Il lui glissa tout bas:
:Mendoza: : J'ai grande envie de mener avec toi une autre danse.
La bretteuse ne répondit pas, mais sourit discrètement, tandis qu'une bouffée de sang enflammait ses joues. Les lueurs vacillantes du feu de cheminée permirent à son époux de s'en apercevoir. Encouragé, il frôla d'une main enveloppante la hanche ronde que moulait la robe de soie légère.
Le bon, l'heureux prétexte.
Il la regarda, ébloui, émerveillé... La lumière de l'âtre sculptait son corps d'ombres caressantes, dorait les rondeurs exquises de sa poitrine. D'une main, il releva vers lui le beau visage dont les lèvres s'entrouvraient, semblaient s'offrir tandis que défaillaient déjà les larges prunelles sombres. Jamais pareille beauté ne lui avait été donnée et, n'écoutant que son impulsion, le Catalan se pencha afin de les cueillir dans un tendre baiser, bravant sans vergogne la bienséance. Le cœur d'Isabella manqua un battement ; elle resta un instant interdite, saisie par la hardiesse de ce geste offert ainsi au vu et au su de tous. Puis, reprenant ses esprits, elle tourna la tête, lui fit un signe de connivence amusée, suivi aussitôt d'un recul prudent.
Assis un peu à l'écart, Zhi observait la scène avec la gravité d'un jeune chef de village. Unique représentant de son peuple, il se sentait parfois bien loin de ses montagnes sacrées, mais un fin sourire étira ses lèvres en croisant le regard espiègle du prince Zhu, désormais occupé à jouer aux dames.
À l'extrémité de la grande table, les parties s'enchaînaient. Totalement absorbée par ce face-à-face, Elena s'appliquait à faire glisser ses pions ; des olives vertes, sur un damier de bois improvisé. Face à elle, le prince Zhu, d'ordinaire si peu discipliné et irritant son monde au palais de Pékin, prouvait qu'il savait aussi être attentif. S'étant pris au jeu dont l'oncle de Mei Li lui avait enseigné les règles, il alignait ses propres forces faites d'olives noires et observait les mouvements de son adversaire avec une concentration royale, sous le regard amusé de Mendoza qui soufflait discrètement à sa fille quel coup jouer.

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Le visage empreint d'un sérieux imperturbable, Elena hochait la tête à chaque conseil, bien décidée à appliquer la rigoureuse stratégie de son père pour faire plier le jeune prince de Chine.

À suivre...

*
*Jota: Danse traditionnelle espagnole répandue à peu près partout dans le pays et apparentée au fandango. Elle se chante et se danse accompagnée de castagnettes et est très physique car elle est rapide: ses pas sont la plupart du temps sautillants.
*Fer à cheval: L'expression désigne une configuration de tables disposées en forme de "U", laissant un côté ouvert pour faciliter la circulation ou les présentations. On parle aussi de table en retour (ou en équerre): C'est le terme historique exact pour désigner des tables disposées en angle
*Le Veilleur des Tempêtes: Invention de ma part. Surnom acquis après son exploit maritime, à savoir le franchissement des eaux terrifiantes et mortelles du détroit de Magellan au prix de quatre nuits blanches consécutives à la barre.
*Pagri: C'est le mot le plus courant dans le nord et l'ouest de l'Inde (en hindi, marathi ou gujarati) pour désigner le turban traditionnel. Il s'agit d'une longue pièce de tissu enroulée manuellement. Il est porté par les hommes toutes confessions confondues, souvent lors de grands événements, de mariages ou pour se protéger du soleil.
*Matines: Les matines sont la première prière de la journée dans la liturgie catholique, dite à l'origine au milieu de la nuit ou au petit matin.
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:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!
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