Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

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TEEGER59
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » 04 avr. 2019, 10:59

Bon, comme je tiens à mon "e" final, j'ai remplacé rappelée par souvenue. :tongue:
La 🍐est coupée en deux.
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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yupanqui
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par yupanqui » 04 avr. 2019, 14:38

Je suis toujours impressionné par le génie (avec un -e même si c’est masculin ! :x-): ) féminin ! Surtout pour trouver des solutions. :P
« On sera jamais séparés » :Zia: :-@ :Esteban:

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TEEGER59
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Re: Chroniques Catalanes. Les lettres de mon marin.

Message par TEEGER59 » Hier, 10:15

Suite...

La halte de Gérone.

Francesca avait éprouvé le même sentiment lorsqu'elle avait ferré le marin dans ses filets... Et Ulysse n'avait pu résister bien longtemps au chant de cette sirène.
Pourtant, il faudra bien un jour ou l'autre qu'elle le laisse partir... Qu'elle poursuive sans lui une vie qui lui était totalement étrangère.
La jeune femme ne s'était jamais crue aimée de personne. De l'être enfin ou d'imaginer qu'elle l'était augmenta les effets du choc causé par la chevelure noire et les yeux sombres du marin, des yeux fascinants où le rêve se mêlait à la fureur de vivre. Son être entier fut embrasé. Tout chez elle se rapporta désormais à ce déchaînement des sens et du cœur, tout ce qui ne le concernait pas devint irréel. Elle ne pouvait plus concevoir une limite à sa passion, moins encore la soumettre au moindre compromis. C'était se préparer des lendemains cruels...
Le temps à la mi-septembre se montra tout aussi clément que les jours précédents. Le soleil succéda chaque matin aux brumes de l'aube.
Alors que Tao et Jesabel s'apprêtaient à convoler en justes noces, un peu plus tôt dans la journée, Mendoza et Francesca cheminaient interminablement sous une chaleur de plomb, parcourant à pied de prodigieuses étendues en direction de Barcelone.
Deux jours plus tôt, après avoir quitté la commune de Portbou et longé pendant un temps la Costa Brava, ils avaient progressé sur les routes de la comarque de l'Alt Empordà, avaient franchi sur un pont de bois la Muga près de Peralada, puis avaient traversé forêts, marais et prés verts de la Catalogne.

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Pour éviter certains péages trop onéreux, mais aussi pour fuir les grandes voies, si fréquentées qu'il était toujours possible d'y rencontrer, en déplacement, quelques soldats du Tercio, le duo avait emprunté de préférence chemins creux et sentiers forestiers. Le risque de s'y trouver affronté à des malfaiteurs avait paru à Mendoza moins redoutable que celui de tomber sur des gens d'armes...
Si Francesca prenait du bon côté les incidents de ce périple, il n'en était pas de même pour le capitaine. L'angoisse grandissait en lui à mesure que diminuait la distance qui le séparait du but de son voyage.
Son humeur s'en ressentait. Il était devenu plus sombre et nerveux qu'à l'accoutumée. Le marin surprit plusieurs fois, posé sur lui, le regard énamouré de sa jeune compagne et son irritation s'en trouvait accrue.
:Mendoza: : Mais qu'est-ce qui m'a pris? Pourquoi l'ai-je embrassée une seconde fois? Je dois mettre les choses au clair... (Pensée).
Après Figueres, ils avaient coupé à travers la plaine Empordanaise pour se diriger tout droit vers la comarque du Gironès...
Comme partout ailleurs, c'était le temps des vendanges et des labours d'automne.
En voyant les vignes envahies par les vignerons, leurs femmes, leurs enfants, le capitaine eut une sorte de flash. Il se souvenait du temps où, il n'y a pas si longtemps que ça, aidé de plusieurs compagnons, il vendangeait.

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Il se revoyait, tranchant à petits coups de serpettes les grappes poissées de jus sucré ou recouvertes d'une buée bleutée, et s'en gorgeant, quand on ne le regardait pas, avant de les laisser tomber dans des seaux de bois posés entre les ceps. L'odeur miellée du raisin mûr, celle des femmes échauffées qui retroussaient leurs chemises de toile le plus possible, les âcres effluves de la sueur des hommes chargés de lourdes hottes attachées sur leur dos, lui remontaient aux narines.
Comme dans son souvenir, des chariots attelés de bœufs patients attendaient à l'extrémité des rangs que soient remplies les futailles qu'ils contenaient.
C'étaient, ailleurs, des paysans penchés sur le manche poli de leur charrue à roue et à versoir, tellement plus utiles que les araires du passé, qui lui rappelaient le pas lent, appuyé, des laboureurs Catalans suivant la marche puissante de leurs bœufs attelés l'un et l'autre par un joug frontal.
Dans les vestiges du passé qui émergeaient, ces travaux des champs comportaient une part de sensualité qui venait sans doute des senteurs vigoureuses dégagées par les feuilles de vigne froissées ou par celle de la terre grasse que le soc de la charrue ouvrait comme un ventre...
L'effort fourni par les corps dénudés et suants que le soleil avait hâlés jusqu'à les noircir, évoquait vaguement pour Juan d'autres efforts, nocturnes ceux-là, accomplis dans un lit où, subrepticement, il rejoignait une jolie brune au caractère bien trempé dont le prénom lui échappait encore, pour se livrer à d'ardentes besognes...
Un peu plus tard, près de la commune de Creixell, quand les deux voyageurs se retrouvèrent sous les frondaisons des grands chênes, des hêtres au fûts lisses comme des colonnes de marbre verdi, Juan éprouva une sensation de soulagement. La plaine cependant ne leur avait pas été néfaste. Mais, à l'abri des dômes feuillus, loin des regards curieux des paysans, il ressentit d'instinct le sentiment de protection que procure la sylve à ses familiers.
Son angoisse s'atténua. Il aimait la forêt.
Comme ses ancêtres, il conservait au fond de lui l'amour des arbres dont le bois, l'écorce, les fruits, les feuillages leur avaient donné au cours des âges charpentes, murs, palissades, charrettes, roues, tonneaux, navires, et aussi chauffage, cuisson des aliments, éclairage, nourriture, plantes salvatrices ainsi que beaucoup d'autres présents.
La mousse, la fougère procuraient des couches moelleuses et parfumées. Les alises, les prunelles et les airelles sauvages, les champignons, les noisettes er les châtaignes complétaient leur repas, quand ils ne les composaient pas.
Avec ses réserves innombrables de gibier, avec l'ombrage et la pâture, la litière et le fourrage qu'elle offrait aux animaux domestiques de tous poils, la forêt demeurait pour le Catalan, comme pour chacun qui vivaient hors des villes, la mère nourricière par excellence.
Mais c'était une mère mystérieuse. Un univers de sortilèges et de légendes où des présences invisibles frôlaient les simples mortels de leurs approches bénéfiques ou maléfiques... Sous les hautes branches de ses arbres, flottait un air plus odorant, plus balsamique, mais aussi plus étrange, qu'à découvert. Le duo y était sensible. En passant devant un amoncellement de rochers moussus aux formes de géants terrassés, Francesca se signa.
Pour la villageoise qu'elle était, ces immenses étendues boisées, majestueuses et fraîches, mais également enchevêtrées ou obscures, représentaient l'abri, le cheminement protégé, aussi bien que le domaine de puissances surnaturelles, souvent inquiétantes, quand ce n'était pas le repère de rôdeurs, détrousseurs et vagabonds de toutes sortes.
Heureusement, beaucoup de gens moins redoutables y circulaient et y vivaient.
À la lisière de la forêt, ils croisèrent des pâtres en train de surveiller leurs troupeaux, des enfants cueillant le houblon sauvage pour en manger les tendres grelots verts ou les mettre à fermenter afin d'obtenir de la cervoise, des paysannes qui ramassaient les faines tombées qu'elles écraseraient pour en tirer de l'huile.
Plus loin, ce furent des bûcherons, maniant la hache avec application; des charbonniers, dont la réputation n'était pas trop bonne à cause de la mine noire que le charbon de bois leur donnait; des arracheurs d'écorce qui en broyaient les lambeaux prélevés sur les troncs pour en extraire le tan utilisé dans le tannage des peaux; des chasseurs d'ours et de loups; des sabotiers en quête de bois dur; des bigres, des éleveurs d'essaims d'abeilles capturés à l'état sauvage, puis entretenus par leurs soins, dans le but d'en revendre la cire et le miel...
:Mendoza: : S'il n'y a pas ici autant de monde que sur les routes, nous sommes cependant loin d'y être seul! Prenons garde. Les rencontres fâcheuses y sont également à redouter.
Fran: Nous n'avons pas affaire aux mêmes gens. Les habitués des sous-bois sont moins bavards que les vignerons ou que les laboureurs. Le silence des futaies doit être contagieux!
:Mendoza: : Fasse Dieu que nous ne croisions pas de sergents forestiers! Ils fouinent partout, interrogent, suspectent et forcent souvent les boisilleurs ou les essarteurs à leur raconter ce qu'ils ont pu apercevoir.
La fin de l'étape du jour se termina pourtant sans incidents. Seuls des cerfs suivis de leur harde, des daims bondissant, plusieurs laies guidant leurs marcassins, des envols de faisans, de perdreaux ou de coqs de bruyère, ainsi que les courses échevelées de lièvres ponctuèrent le passage du couple.
Ce soir-là, ils mangèrent rapidement au pied d'un arbre, au bord d'un ruisseau, où ils ne tardèrent pas à s'endormir...

☼☼☼

L'aube n'était plus loin. Quelque part dans la campagne, un coq chanta, relayé par d'autres aux quatre points de l'horizon...
Depuis son retour de Lisbonne, Isabella n'était plus la même, et ceux qui vivaient à ses côtés avaient peine à la reconnaître quand elle apparaissait. En temps normal, l'aventurière ne souriait déjà pas beaucoup. Désormais, elle ne le faisait plus du tout. Pire, elle parlait à peine et passait de longues heures assise dans l'encoignure d'une fenêtre à regarder couler le Llobregat au bout de son petit domaine sans plus toucher aux travaux d'arts plastiques qui l'avaient distraite pendant sa dernière grossesse, ses longues mains oisives abandonnées sur le tissu noir de son pantalon. Elle n'avait apparemment plus de larmes et pas une seule fois elle ne prononça le nom de son époux. Bien plus, quand Carmina essaya d'approcher la blessure qu'elle devinait avec des mots apaisants, elle coupa court.
:Laguerra: : Non! Par pitié, ne me dites rien! Ne m'en parlez jamais. Il est loin de moi... et c'est entièrement ma faute! Jamais je n'aurais dû accepter de le laisser partir...
Elle quitta alors la salle comme on s'enfuit pour s'enfermer dans sa chambre. Les seuls instants de paix que le tourbillon de ses pensées lui laissait, Isabella les trouvait auprès de Javier. Devant lui, sa mère n'était plus qu'adoration et, quand elle le tenait dans ses bras, elle oubliait un instant de souffrir. Elle se penchait alors un moment près du berceau, barque fragile à laquelle, comme si elle était en train de se noyer, elle s'accrochait pour ne pas devenir folle.

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Dès qu'elle s'en écartait, les pensées amères affluaient.
Ce matin-là, Isabella descendit au jardin pour aller s'asseoir sous un petit berceau de roses mousseuses, chef-d'œuvre de Luis. Celui-ci n'était pas loin, occupé à nettoyer un massif de giroflées que des chats avaient mis à mal en s'y battant la nuit dernière. Son premier mouvement fut de venir vers elle, mais il aperçut son visage immobile, son regard sans vie, et il n'osa pas, craignant une rebuffade qui l'eût blessé. La jeune femme semblait avoir perdu son âme.
C'était vrai, en un sens. Elle accrochait ses regrets à cet instant démentiel, insensé, où Juan s'était arraché de ses bras pour s'éloigner d'elle, muré qu'il était dans son orgueil de mâle. Il prétendait continuer à mener sa vie habituelle, vouée toute entière à l'aventure, après avoir reléguée sa famille à l'hacienda, comme un bagage encombrant.
Depuis le mariage de Tao et Jesabel, elle avait accoutumé son entourage à rester seule et silencieuse. Le lendemain de la cérémonie, Estéban avait fait un saut jusqu'à Compostelle avec le condor, histoire d'y glaner quelques informations, mais personne n'avait aperçu un homme correspondant au signalement de Mendoza.
Encore une désillusion...
Miguel, de passage au domaine pour une visite de courtoisie, comprit en la voyant qu'elle sombrait dans un désespoir sans nom. Il remarqua de grosses larmes rouler silencieusement sur son visage dépourvu d'expression. Elles débordaient de ses grands yeux sombres, largement ouverts, et coulaient une à une en suivant le dessin délicat de ses traits. C'était plus qu'il n'en pouvait supporter et marmonna:
MDR: Il faut que cela cesse!
Mettant pied à terre, il héla Diego en lui ordonnant de s'occuper de son cheval puis, prenant le bras de l'aventurière qui n'opposa aucune résistance et semblait frappée de stupeur, il la conduisit jusqu'à la grande salle, y entra avec elle, la fit asseoir, alla refermer la porte et revint s'agenouiller devant elle, prenant entre les siennes deux mains qui lui parurent froides comme la glace:
MDR: Isa! Ressaisis-toi!
Comme sortant d'un rêve, elle posa sur son beau-frère un regard qui ne le voyait pas:
:Laguerra: : Le faut-il vraiment?
MDR: Quelle question! Bien sûr qu'il le faut! Pense à tes enfants. Pense à tes proches. Tu sais à quel point je te suis dévoué, et je refuse de te laisser souffrir seule et en silence. Si Cat était là - je n'ai jamais tant regretté qu'elle n'y soit pas, mais avec son travail à l'atelier... - aurait-elle droit, elle aussi, à ton mutisme? Non, n'est-ce pas? Tu te confierai à elle... Oh, je sais que je ne peux pas la remplacer, mais dis-moi comment t'aider, comment te rendre moins malheureuse, puisqu'il est évident que tu l'es?
Isabella hocha la tête et, d'un doigt léger, caressa la joue de l'hidalgo:
:Laguerra: : Quelles instructions pourrais-je te donner alors que, moi-même, je ne sais plus que faire? Relève-toi, Mig'! Et va nous chercher quelque chose à boire, mais pas de vin, je t'en prie. Apporte-nous de la cervoise et puis, ensemble, nous essaierons de dresser un plan, de prendre une décision...
MDR: Tu veux te rendre en Galice, c'est ça?
:Laguerra: : Non, Estéban en revient. Personne n'a vu Juan.
MDR: En Flandre alors?
:Laguerra: : Non plus... De toute façon, je ne crois pas que cela servira à grand-chose.
MDR: Où veux-tu aller, dans ce cas?
:Laguerra: : À Corça. Il serait peut-être temps que j'aille jusqu'au manoir. J'y suis passée... Oh juste un moment, après la naissance de Joaquim, il y a presque six ans.
MDR: Tu n'y es jamais retournée?
:Laguerra: : Non. C'est étrange, n'est-ce pas? Je possède un domaine et je n'y mets jamais les pieds.
Une heure plus tard, stimulés par la fraîcheur d'une excellente bière, Isabella et Miguel décidaient d'un commun accord qu'une visite là-bas s'imposait.
MDR: C'est le seul endroit où aller parce que c'est, je le crois bien, le dernier refuge possible pour J-C... S'il s'en souvient.
:Laguerra: : Les hommes de mon père surveillent sans doute les lieux.
MDR: Peut-être, mais il reste le village et tout le pays alentour. Si mon frère était aimé là-bas...
:Laguerra: : Je le crois. C'est du moins le souvenir que j'en ai...
MDR: Eh bien alors? Je t'avoue que je ne comprends pas même pas que nous ne soyons pas déjà en route? Ni pourquoi tu sembles tellement désemparée?
:Laguerra: : C'est difficile à expliquer, Mig', mais j'ai l'impression de courir après une ombre...
Elle n'ajouta pas qu'elle était lasse de ces chemins, petits ou grands, dans lesquels on s'engage l'espoir au cœur et qui ne mènent nulle part sinon à un peu plus de déception, à un peu plus de chagrin; de tous ces chemins sans issue qui avaient jalonné sa vie. Elle allait en suivre un de plus, mais pour apprendre quoi, à l'arrivée? Que si elle ne retrouvait pas Juan à Corça, sa vie de femme mariée allait s'achever?
L'hidalgo se hâta de l'aider à se mettre en selle et plaça doucement les rênes entre ses mains gantées.
:Laguerra: : Éclaire-moi! Le chemin est-il long d'ici à Corça? J'ai oublié...
MDR: Une vingtaine de lieues.
:Laguerra: : Ce qui n'est pas grand-chose pour les bonnes jambes de nos chevaux.
MDR: Tu as l'intention d'aller vite, me semble-t-il? Nous pouvons y être dans sept heures...
:Laguerra: : C'est parfait!
MDR: Es-tu bien sûre de pouvoir soutenir le train que je t'imposerai?
:Laguerra: : Aucun problème!
Sautant sur sa propre monture, il précéda la jeune femme pour lui faire ouvrir le portail, s'écarta afin de lui laisser le passage et se mit à sa suite...

☼☼☼

En dépit de ce que l'aventurière avait affirmé à Miguel, jamais elle n'avait voyagé à pareille allure sur une aussi longue distance et, plus d'une fois, il lui fallut serrer les dents pour ne pas s'avouer vaincue et demander grâce. Quand l'hidalgo croyait déceler sur le visage de la jeune femme une certaine lassitude, il utilisait une façon bien à lui de ressusciter son courage:
MDR: Ce que le cheval qui te porte peut faire, tu peux bien le faire aussi!
Isabella, oubliant son séant douloureux, ses cuisses brûlantes et ses reins moulus, opinait du bonnet et continuait l'infernale chevauchée qui, d'ailleurs, n'ajoutait pas une ride au visage de son beau-frère. Cet homme était bâti d'acier et, surtout, il connaissait comme personne les routes, chemins et sentiers de Catalogne.
Si la jeune mère souffrit mort et martyre durant les quatre premières heures, elle réussit à s'endurcir suffisamment pour que la fin du trajet fût non seulement moins dure, mais presque agréable. Cette course folle à travers les campagnes dorées, roussies, rougies par le début d'automne, sous un ciel doux dont le bleu léger avait perdu la teinte blafarde des grandes chaleurs d'été, ne manquait pas de charme. Aucune pluie ne vint transformer les chemins en bourbiers et, sous les sabots des bêtes, la terre renvoyait un son mat presque musical.
À l'étape, tandis que l'aventurière, éreintée, se traînait jusqu'à sa chambre, se lavait à grande eau puis se jetait dans son lit où son repas lui était apporté par l'unique domestique vivant au domaine, Miguel commençait par soigner les chevaux, les bouchonnait, les étrillait, baignait dans du vin leurs jambes fatiguées puis leur faisait donner double ration d'avoine dont il surveillait la qualité avant de s'occuper de lui-même. Il avait choisi en personne, dans l'écurie royale, la monture d'Isabella, la sienne étant au-dessus de tout éloge. Charles Quint, en effet, était pour ses chevaux d'une extrême exigence et, alors qu'il était si peu soucieux de sa propre apparence, il n'achetait jamais que des bêtes de première qualité, dût-il les payer une fortune. Mais il y tenait, et Miguel savait que le roi lui pardonnerai n'importe quoi, même un retard ressemblant presque à une désertion, pourvu qu'il lui ramenât ses chevaux en bon état. D'ailleurs, l'échevin les aimait trop lui-même pour qu'il en allât autrement.

☼☼☼

À presque cinq lieues de là, vers l'ouest, se trouvait la capitale de la comarque voisine. Mendoza et Francesca venaient d'y entrer. À Gérone, ils rencontrèrent le cours de l'Onyar. La couleur de bronze de la rivière, les aulnes et les saules penchés qui ombrageaient ses bords, le glissement ondoyant de son eau sur les algues molles qui en peuplaient le fond, réveillèrent chez le mari d'Isabella d'autres réminiscences. Tout ce paysage portait pour lui le sceau indéfinissable de ce qui demeurait à jamais lié à treize ans de sa vie...
Il ne restait plus aux deux voyageurs qu'à suivre le courant qui coulait vers le sud. Mendoza s'arrêta un instant pour examiner Le Call Jueu. C'était un enchevêtrement de rues médiévales de la vieille ville. C'est là que vivait la communauté juive de la cité avant le décret d'expulsion des Juifs d'Espagne de 1492. Il s'agissait de l'un des quartiers médiévaux les mieux conservés d'Europe, et du plus grand de la péninsule Ibérique. On y trouvait notamment une synagogue. Le Call avait abrité l'école kabbalistique entre le XIIIème et XIVème siècles. Au nord du quartier se dressait Montjuïc.
:Mendoza: : Montjuïc... (Pensée).
Francesca s'approcha de lui et leva les yeux vers l'ancien temple avec un froncement de sourcils.
Fran: Jusqu'où devons-nous aller?
:Mendoza: : Je désire me rendre à l'église Sant Féliu.
Fran: Pourquoi?
:Mendoza: : À côté de l'édifice se trouve la célèbre lionne, un des symboles de la ville. Il s'agit d'une statue représentant le félidé grimpé sur une colonne.
Fran: Et?
:Mendoza: : La légende veut que tout bon Gironais partant en voyage, ou tout voyageur de passage rentrant chez lui, se doit d'embrasser son derrière pour que la chance lui sourie.
Le capitaine n'avait rien vu de plus amusant, parmi tous les visages qui étaient gravés dans sa mémoire, que la figure de Francesca qui l'observait à cet instant avec cet air effaré.
:Mendoza: : Quoi?
Fran: Non, rien... Seulement, la mémoire est une chose curieuse! Tu ne te rappelles pas de ta vie d'antan, mais tu te souviens de ça...
:Mendoza: : Je veux le faire.
Fran: Pas de problème!
La jeune femme semblait d'excellente humeur. Elle parlait peu mais fredonnait et sifflotait en sourdine. Juan, lui, ne tenait pas en place. Il se sentait impatient. Il étudia les voies possibles, cherchant les obstacles, les corniches, les pierres susceptibles de se détacher au cours de la montée. Puis, il se remit en route. Ses bottes s'enfonçaient dans la terre meuble. Ils avançaient doucement et avec difficulté sur le talus, dans un sentier à peine tracé où, à chaque pas, ils butaient contre des racines d’arbres à fleur de terre. À quelques toises de la muraille, Mendoza s'arrêta devant une pierre inhabituelle qui pointait sous la végétation. Il donna un petit coup de pied, récupérant deux éclats qu'il glissa dans son aumônière.
Fran: Tu joues avec les pierres, comme les petits garçons. Je parie que tu avais une collection de cailloux quand tu étais minot.
Le marin eut un geste d'ignorance, ne pouvant répondre par oui ou par non.
:Mendoza: : Aucune idée! Et vous, vous accumuliez quoi? Les noyaux d'olives?
Faussement indignée, elle rétorqua:
Fran: J'avais une collection très éclectique: des nids d'oiseaux, des peaux de serpent, des tarentules sechées, des os, des papillons, des scorpions, une chouette morte, des bestioles bizarres retrouvées inertes sur les chemins... Tu vois le genre.
:Mendoza: : Des tarentules sechées?
Fran: Oui. Tu sais que j'ai passé mon enfance au pied des Pyrénées. À l'automne, les grosses tarentules mâles venaient sur la route pour se chercher des petites copines. J'en avais une trentaine fixées sur des planches. Mais notre andouille de chien a avalé toute ma collection.
:Mendoza: : Il en est mort?
Fran: Même pas. Comme quoi, il n'y a pas de justice. À sa décharge, il a tout vomi sur le lit de mes parents au milieu de la nuit.
Francesca conclut avec un gloussement:
Fran: Un grand moment comique dans l'histoire de la famille Montero.
Ils firent une pause. La pente s'élevait plus abrupte devant eux mais un escalier du côté ouest permettait de compenser le dénivelé entre l'église et la grève de l'Onyar.
:Mendoza: : À part les tarentules, qu'est-ce que vous collectionniez encore?
Fran: Des spécimens qui auraient fait le bonheur d'un zoologiste.
:Mendoza: : Plaît-il?
Fran: Un anatomiste qui étudie toutes sortes d'animaux, comme le faisait Léonard de Vinci. Moi, j'aimais les amphibiens et les reptiles.
:Mendoza: : Pourquoi?
Fran: Parce que je les trouvais intéressants. Ils étaient plats, secs, faciles à classer et à garder. J'en avais d'assez rares.
:Mendoza: : Vos parents devaient adorer!
Fran: Ils n'étaient pas au courant, tu penses!
Ils continuèrent en silence. Leur souffle dans l'air du soir laissait de petites traînées blanches derrière eux. Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent en haut de l'escalier et Mendoza proposa une nouvelle pause.
:Mendoza: : Pfff! Je n'ai plus la forme après ces quatre mois de marche.
Fran: Tu ne t'en es pas trop mal sorti l'autre nuit, señor Mendoza!
Elle sourit, puis rougit soudain en détournant la tête.
:Mendoza: : Mais... il ne s'est rien passé, Francesca...
Fran: Comment ça, "il ne s'est rien passé"? Pourquoi me suis-je réveillée dans tes bras, alors?
:Mendoza: : Eh bien, après s'être embrassés une seconde fois, vous m'avez effectivement invité dans votre lit, mais une fois allongée, vous vous êtes aussitôt endormie.
Fran: Endormie? En faisant l'amour?
:Mendoza: : Nous n'avons pas fait l'amour.
Fran: Tu es sûr?
:Mendoza: : Évidemment que je suis sûr! J'ai peut-être oublié les événements survenus avant le départ du monastère, mais je suis tout à fait capable de me souvenir ce que j'ai fait ou non, il y a deux jours... Ce qui n'est pas votre cas. En ce qui vous concerne...
Il s'interrompit brusquement. Le regard de la jeune femme se durcit.
Fran: Oui? Et bien?
:Mendoza: : Il semblerait que l'alcool vous fasse affabuler, señorita.
Fran: Pourquoi es-tu resté avec moi, dans ce cas?
:Mendoza: : Il y avait du grabuge en bas, ce soir là. Je n'ai pas voulu vous laisser seule.
Elle fronça les sourcils d'un air consterné.
:Mendoza: : Écoutez, nous avons passé un moment agréable, mais restons-en à ces deux baisers.
Il toucha son alliance.
:Mendoza: : Nous savons tous les deux qu'il y quelqu'un d'autre. Je ne tiens pas à transgresser la loi de Dieu, je ne veux pas mettre mon âme en péril pour vous et encore moins jouer avec vos sentiments. Pour moi, ça serait comme si je vous mentais... Et je ne peux pas faire ça... Vous êtes plus qu'une simple compagne de voyage, Francesca, vous êtes devenue une amie. Et je ne peux pas mentir à l'une de mes amie...Donc, ça n'ira pas plus loin, d'accord?
Elle cligna des yeux rapidement, puis hocha la tête avec un petit sourire qui ne parvint pas à cacher la déception qui assombrit un instant son visage. Celle-ci avait été trop brutale lorsque, après avoir cru à un élan partagé, la jeune femme s'était aperçue du contraire. Elle resta d'autant plus marquée qu'en amour elle exigeait l'absolu, l'union totale de l'âme et du corps. Ce n'était apparemment pas possible. Regardant ailleurs, elle dit:
Fran: D'accord.
Mendoza l'enlaça et lui leva gentiment le menton.
:Mendoza: : Ça va?
Elle hocha encore la tête.
Fran: Ne t'inquiète pas. Je connais la chanson. On s'habitue.
:Mendoza: : Ça veut dire quoi?
Elle haussa les épaules.
Fran: Rien. Je suppose que je ne suis pas très douée pour ce genre de chose.
Ils restèrent enlacés quelques instants. Mendoza regardait les mèches folles qui volaient dans le vent. Peu après, Francesca se dégagea de son étreinte en soupirant:
Fran: Viens! Le dernier arrivé devant la statue paiera un verre à l'autre...

☼☼☼

À suivre...
:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!

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