Suite.
Alors que le couple de bretteurs regagnait le centre de la place, deux silhouettes familières se détachèrent de la foule pour fondre sur eux. Esteban et Zia s'avancèrent d'un pas vif, de larges sourires aux lèvres. Le Fils du Soleil affichait cette mine espiègle qui, même avec les années, ne l'avait jamais vraiment quitté lorsqu'il s'agissait de taquiner l'homme qui l'avait sauvé des eaux. En s'arrêtant devant eux, il s'exclama:

: Eh bien, capitaine! Quelle performance! Je ne savais pas que le Siracide avait été écrit spécialement pour la famille Mendoza. On aurait dit que chaque verset vous était personnellement adressé.
Feignant une sévérité qui fut immédiatement trahie par le pli amusé de ses yeux, Isabella avertit le jeune marié:

: Ne commence pas, Esteban! Ton mentor a usé de la plus basse des stratégies pour lire ces lignes.
Zia, quant à elle, s'approcha doucement de l'aventurière. Elle posa une main affectueuse sur son bras, jetant un regard complice au navigateur. D'une voix douce mais teintée d'ironie, elle dit:

: Il faut reconnaître que Mendoza a mis beaucoup de conviction dans sa lecture. Surtout sur le passage concernant le bien-être que les talents d'une épouse apportent à son mari. Sur ce point, il ne mentait pas.
Redressant fièrement le buste, ce dernier répliqua:

: Merci de prendre ma défense, Zia. Au moins une personne dans cette assemblée sait apprécier la profondeur théologique de ma diction.
En lui donnant une tape amicale sur l'épaule, l'Atlante s'esclaffa:

: Oh, ta diction était parfaite, Mendoza! À tel point que Tao est déjà en train de claironner partout qu'une voix de stentor est l'apanage des marins espagnols. Il veut analyser les vibrations de tes cordes vocales pendant la collation qui va suivre.
Le Catalan laissa échapper un soupir théâtral, puis grommela:

: Que Dieu me garde de la science de Tao!
Isabella partit d'un grand éclat de rire. Un rire cristallin et d'une apparente légèreté qui pourtant cachait quelque chose. En réalité, bien avant qu'Esteban ne vienne plaisanter sur le timbre de voix de son époux, une idée piquante, un trait de génie d'une malice redoutable avait germé dans son esprit pour la suite des festivités. Puisque le capitaine avait voulu jouer les exégètes vertueux, elle allait lui offrir la parfaite démonstration pratique de ce texte, version "
Laguerra".
Resserrant son étreinte sur le bras de son mari, la fille du Docteur murmura:

: Ne t'en fais pas, Juanca. Pour cet après-midi, tu seras dispensé de philosophie naturelle*, je te le promets. En revanche, tu n'échapperas point à ton devoir de cavalier pour le banquet de ce soir.
Esteban et Zia échangèrent un regard tendre, heureux de voir le couple toujours aussi complice malgré leurs chamailleries. Autour d'eux, les invités commençaient à se mettre en route vers le lieu des festivités.
Mais avant de se rendre au vin d'honneur, trait d'union entre la cérémonie religieuse et la réception, un petit détour à pied fut ménagé pour gagner le cimetière de
las Moreres afin que les intimes d'Athanaos puissent s'incliner devant sa tombe. Le cortège, d'abord uni comme une seule écharpe de couleur, s'étira bientôt en longeant l'église et se scinda en groupes différents, qui s'attardaient à causer. Les jeunes époux allaient en tête, les amis, les connaissances tout au hasard, et les enfants restaient derrière, s'amusant sans qu'on les vît. La
pollera de Zia, trop longue, traînait un peu sur le pavé ; de temps à autre, elle s'arrêtait pour la relever, et alors, délicatement, elle en secouait la poussière pendant que son époux, portant son bouquet garni de fleurs d'oranger, attendait qu'elle eût fini. Les autres gens de la noce causaient de leurs affaires ou se faisaient des niches dans le dos, s'excitant d'avance à la gaieté ; et, en y pretant l'oreille, on entendait toujours le carillon des quatre cloches qui battait ses notes allègres, faisant écho à la joie de chacun.
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À l'intérieur du cimetière, parmi les herbes folles et la terre caillouteuse qui affleurait partout, quelques croix en pierre ou en bois, de somptueux mausolées et d'humbles tombes bosselant le sol composaient un décor mi-champêtre mi-macabre, familier à tous. Les Barcelonais aimaient se promener dans cet espace public et préservé, y faire collation, et même y venir danser, en dépit des interdictions renouvelées par plusieurs conciles qui avaient tenté en vain de prohiber, dans ce lieu béni, les danses, les jeux de hasard ou la vente du vin.
Mais le petit groupe s'éloigna des tombes fleuries pour gagner le pied du vieux mur d'enceinte. C'est là, dans cette terre non consacrée et délaissée par l'Église, qu'ils avaient dû ensevelir le Prophète Voyageur, étranger aux dogmes de cette Espagne inquisitoriale.
Tandis que Li Shuang, Esteban et bien d'autres se recueillaient, Zia en profita pour déposer son bouquet directement sur la terre nue, au pied de la dalle brute qui recouvrait son beau-père.
Chez les Incas, cette offrande, connue sous le nom de "
Pago a la Tierra", consistait à remercier la Pachamama, la déesse de la Terre, et à demander la bénédiction des
Apus, les esprits protecteurs des montagnes, pour la fertilité et l'abondance du couple. En ce lieu exclu des bénédictions chrétiennes, son geste païen envers la Terre-Mère prenait tout son sens.
S'étant courbé jusqu'à ce que sa bouche et ses pleurs atteignissent la pierre, le Fils du Soleil resta prostré un long moment, enseveli dans sa peine.

: Père, mon père! Je t'aimais, sais-tu et je t'aime toujours... Si seulement mes larmes pouvaient te redonner la vie! Si seulement je pouvais partager la mienne! Ô, père, pourquoi nous a-t-on arrachés l'un à l'autre? Nous étions si bien, tous les deux!
Secoué de sanglots, il eût peut-être attendu là la fin du jour dans sa douleur réveillée si deux mains posées sur ses épaules n'avaient pas entrepris de le relever. La voix douce de Li Shuang chuchota:
Li Shuang: Tu te fais du mal, Esteban! Il ne faut pas rester là, viens avec moi!
Un peu courbaturé par sa longue prosternation, il se redressa, essuyant de sa manche les larmes qui coulaient encore pour offrir un sourire au vieil ami de son père. Se tournant vers Zia, il rencontra son regard fixé sur lui. Dans ses yeux, compréhension et apitoiement se lisaient. Elle aussi était passée par là.
Quelques minutes plus tard, de retour sur la place
Santa Maria, les jeunes époux se dirigèrent vers la voiture dont Mendoza leur avait offert la location pour la journée. Chacun regagna son véhicule et, sans plus attendre, un joyeux convoi s'ébroua. Avant de se rendre au banquet, une halte s'imposait dans la commune toute proche de Cornellà de Llobregat afin d'étancher la soif des notables s'étant déplacés pour ce mariage. Ce n'est qu'ensuite que les mariés comptaient guider leurs amis les plus proches vers la "
Torre del Visco" pour un somptueux souper. Située dans la commune de Fuentespalda, la demeure, entourée de roseraies et d'oliviers, se dressait au milieu d'une immense propriété, à proximité de la rivière Tastavins et du massif montagneux connu en catalan sous le nom de Ports de Beseit. Si relier l'Aragon depuis Barcelone représentait d'ordinaire un voyage de plusieurs jours pour le commun des mortels, l'accès secret aux Portes des Anciens promettait de réduire cette immense distance à un simple battement de cils une fois le moment venu.
Ouvrant la voie, le coche des Mendoza s'ébranla dans un grincement d'essieux, s'éloignant des rumeurs de la place
Santa Maria pour s'enfoncer dans l'ombre fraîche des rues de la capitale, avant d'atteindre les remparts et de sortir par la porte de la
Boqueria. À l'intérieur de la petite cabine suspendue, le balancement régulier de l'attelage imposait un rythme propice aux confidences. Pourtant, un silence inhabituel régnait. Même Elena et Pablo étaient étrangement calmes. Cette matinée mouvementée avait fini par terrasser leur énergie débordante. La tête de la fillette reposait lourdement sur les genoux de sa mère, tandis que le petit garçon de cinq ans s'endormait à moitié dans ses bras, ses petites paupières lourdes luttant contre le sommeil au rythme des secousses du véhicule.
Les longs doigts de l'aventurière glissaient dans les boucles brunes de sa fille avec une infinie tendresse, écartant une mèche rebelle de son front.
En face, confortablement installé sur la banquette de cuir, Mendoza observait la scène en silence. Il y avait dans le regard de sa femme une lueur farouche, une vigilance de louve qui contrastait avec la quiétude de l'habitacle.
Ce calme souverain, presque angélique, commença rapidement à éveiller ses soupçons. Connaissant le tempérament de feu de sa compagne, ce mutisme prolongé après l'affront à l'église n'indiquait rien de bon. Une Isabella silencieuse était une Isabella qui transmutait sa colère en une stratégie redoutable. N'avait-elle point parlé de vengeance?
Ajustant le col de sa tunique, le bretteur se racla la gorge afin de rompre l'ambiance feutrée du coche, tout en veillant à ne pas réveiller ses petits moussaillons.
D'un ton qu'il voulut désinvolte, il lança:

: Tu es bien silencieuse, Princesse.
Isabella leva les yeux. Son visage adouci par la pénombre se mua en un sourire discret, mais ses doigts restèrent posés de manière possessive et protectrice sur le bras de son fils.

: La fatigue de la cérémonie, ou le recueillement au cimetière de
las Moreres t'auraient-il rendue nostalgique?
Le sourire s'élargit d'une douceur si parfaite qu'elle en devenait presque suspecte aux yeux du Catalan. D'une voix suave, elle répondit:

: Nostalgique? Oh, nullement, Juanca. Je savoure simplement ce moment de transition avec mes petits anges. Tu as mis tant d'énergie à nous rappeler les vertus du silence et de la discrétion chez une épouse ce matin... Je m'efforce simplement de mettre tes précieux enseignements en pratique.
Mendoza plissa les yeux, le dos soudainement un peu plus droit contre le dossier. Le piège n'était pas encore visible, mais il en sentait déjà le parfum. Avec un soupçon d'ironie, il répliqua:

: Vraiment? Je ne te savais pas si prompte à te soumettre aux textes sacrés.

: Il faut un début à tout, mon cher capitaine. Tu as parlé, l'assemblée a écouté, et j'ai été touchée par ta dévotion. Tu verras, cette journée sera placée sous le signe de l'harmonie parfaite. Je compte être d'une compagnie... irréprochable.
Il esquissa un demi-sourire, cherchant à tâter le terrain sans dévoiler ses cartes:

: Le silence est d'or, Isabella. Mais venant de toi, il s'apparente plutôt à la minute de calme qui précède la tempête. Cette pincette dans l'église n'était qu'une mise en bouche, n'est-ce pas? Dois-je commencer à chercher un abri?
L'aventurière laissa échapper un rire étouffé, prenant grand soin de ne pas troubler le sommeil de leurs enfants. Ses yeux brillaient d'une lueur de défi qui n'échappa point au capitaine. Inclinant légèrement la tête, elle murmura:

: Un abri? Pour quoi faire? Il serait bien dommage que ta propre femme ne te montre pas à quel point elle a été sensible à tes... recommandations théologiques.
Elle se pencha légèrement vers lui, réduisant la distance entre eux. L'odeur ambrée et musquée qui s'échappait de sa pomandre se mêla à celle du cuir de la voiture. Avec un pli de malice pure au coin des lèvres, elle poursuivit:

: Le banquet de ce soir à la
Torre del Visco s'annonce mémorable. Tu as parlé des devoirs d'une épouse. Mais le texte mentionne aussi la fierté d'un homme face à sa compagne. Je compte simplement te faire honneur,
mi amor. À ma manière. Et puisque Tao a eu la gentillesse de préparer le terrain avec ses théories sur ta "
voix de stentor", je me dis que la réception à Cornellà de Llobregat sera le moment idéal pour ce qui t'attend.
Le navigateur la jaugea du regard. Le piège était bel et bien tendu, mais il ignorait encore quelle forme il allait prendre. Une danse improvisée? Une joute verbale en public? La connaissant, il savait qu'elle était parfaitement capable de transformer la légèreté d'un simple moment entre amis en une démonstration de force et de séduction qui le laisserait sans voix! Un comble pour un homme qui venait de faire vibrer les voûtes de
Santa Maria del Mar.
Le regard brillant d'un défi égal au sien, il répliqua d'une voix basse et feutrée:

: Je n'ai jamais douté de tes talents, Isa. Mais n'oublie pas qu'un marin sait anticiper les caprices du vent. Quelle que soit la surprise que tu me réserves, je saurai y répondre!

: N'en sois pas si sûr. Ce qui t'attend va te laisser... pantois.
Isabella plongea son regard vers le paysage qui défilait au-delà des remparts de Barcelone, scellant sa réplique d'un petit hochement de tête satisfait. Mendoza la considéra encore un long moment, l'esprit en alerte. Habitué à lire les tempêtes à l'horizon bien avant que le premier coup de vent ne frappe le pont du navire, le capitaine savait pertinemment que la mer n'était jamais aussi dangereuse que lorsqu'elle était d'huile.
Alors que la voiture franchissait les faubourgs en direction de Cornellà de Llobregat, les premières notes de musique lointaines des réjouissances commençaient à se faire entendre, annonçant la fin de la trêve... des transports.
Coincé au cœur des dernières voitures du cortège, l'attelage des Élus était loin de soutenir le rythme imposé par celui de Mendoza. Alors que le coche du capitaine fendait la poussière en direction du village voisin, celui des mariés subissait une cadence bien plus paisible, rythmée par les caprices des chemins vicinaux.
Les rumeurs de la cité couronnée s'effaçaient peu à peu, remplacées par le chant des cigales et le souffle chaud de la campagne catalane.
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À son bord, l'ambiance n'était ni aux joutes verbales feutrées, ni aux embrassades passionnées. Non, l'atmosphère y était singulièrement apaisée, laissant la mélancolie du cimetière céder la place à une sérénité protectrice.
La guérisseuse s’était rapprochée de son époux, glissant sa tête contre son épaule. Celui-ci avait passé son bras autour d'elle, ses doigts caressant distraitement le tissu brodé de sa
pollera. Les effluves du bouquet de fleurs d'oranger qu'ils avaient gardé en main imprégnaient encore leurs vêtements. Elles agissaient comme un baume sur leurs âmes, encore vibrantes du souvenir d'Athanaos. Dans le petit habitacle clos, Zia leva les yeux vers lui et, brisant doucement le silence, murmura:

: Ça va mieux?
Esteban prit une lente inspiration, déposant un baiser sur le front de sa compagne. Les larmes qui avaient coulé sur la tombe de son père avaient laissé place à un sentiment de profonde gratitude. D'une voix basse mais assurée, il répondit:

: Oui, beaucoup mieux. Se recueillir auprès de lui était nécessaire. C'est comme si... comme si d'une certaine manière, il était présent parmi nous aujourd'hui. Je sais qu'il aurait été heureux de nous voir ainsi.
Zia sourit, serrant un peu plus fort la main qu'il gardait prisonnière dans la sienne.

: Il veille sur nous, Esteban. Tout comme la Pachamama et les
Apus. Notre promesse est désormais scellée sous leurs regards, et sous celui de ton père.
Le
Fils du Soleil hocha la tête, un sourire sincère et lumineux redessinant enfin ses traits. Les secousses du véhicule, le balancement des suspensions et la présence réconfortante de Zia achevèrent de dissiper les derniers nuages de sa peine.
Le soleil entamait sa descente lorsque la tête du convoi s'égaya sur la jolie petite place du village.
Alors que les voitures bifurquaient vers le domaine où les Élus avaient obtenu l'insigne privilège de faire peindre leur portrait par un artiste de renom, ils restèrent ainsi, blottis l'un contre l'autre, profitant de ces précieux instants de répit que leur offrait leur position en retrait, prêts à savourer pleinement la fête qui les attendait.
Le grincement des roues sur les pavés se fit plus lourd tandis que la voiture de tête ralentissait, s'engageant sur le chemin menant au château appartenant à Adriana de Ribes. Le silence de la cabine fut définitivement brisé par le brouhaha joyeux qui s'échappait de la résidence seigneuriale, où les invités qui n'avaient pas manifesté le désir de se rendre sur la tombe du défunt s'étaient rassemblés sous les tonnelles dressées pour les festivités.
Mendoza descendit le premier, tendant une main ferme à Isabella pour l'aider à enjamber le marchepied. Au contact de ses doigts, le capitaine crut déceler un léger frémissement, non pas de nervosité, mais d'impatience théâtrale. Pablo et Elena, tirés de leur torpeur par l'arrêt du véhicule et les éclats de rire extérieurs, sautèrent à bas de la voiture, retrouvant instantanément toute leur énergie de garnements.
Pointant du doigt un groupe d'artistes ambulants qui faisaient voler dans les airs des cercles de bois avec une adresse diabolique, l'aînée s'exclama:
Elena: Regarde, Pablo! Il y a des jongleurs!
Avant même que leurs parents n'aient pu émettre la moindre consigne de prudence, les deux enfants s'étaient déjà faufilés à l'intérieur de l'enceinte, attirés par les odeurs de pâtisseries et les accords vifs d'une vihuela. Tout en ajustant la dentelle de sa manche, Isabella lâcha d'un ton faussement innocent:

: Laisse-les filer,
palomino mio*. Ils ne risquent pas grand-chose ici. Et puis, nous avons nos propres... obligations à honorer.
Le capitaine Mendoza jeta un coup d'œil en biais à sa femme, l'esprit plus alerte que s'il naviguait en pleine tempête. L'expression affectueuse employée, inhabituelle dans le répertoire de sa femme, sonnait à ses oreilles comme un délicieux avertissement.
À peine eurent-ils fait quelques pas vers le buffet qu'une silhouette familière, celle de José-Maria Gaspard, se détacha de la foule des premiers arrivants. L'ancien acolyte du commandant Gomez, aujourd'hui fidèle compagnon d'armes, affichait une mine réjouie qui jurait presque avec sa carrure de colosse. Tenant déjà un pichet de vin d'une main et une oblea à moitié entamée de l'autre, il salua le couple d'un grand signe de tête. La bouche encore un peu pleine, il tonna:

: Eh bien,
Face de limande! Je commençais à croire que vous aviez décidé de faire carême en chemin! Les cloches de
Santa Maria m'ont presque donné soif à distance, et Dieu sait qu'il en faut beaucoup pour assécher un gosier comme le mien!
Mendoza répliqua:

: Un gosier! Un puits sans fond, oui!
Le navigateur ne put s'empêcher de sourire en voyant son vieil ami, trouvant dans cette présence familière une diversion bienvenue face au mutisme calculé de son épouse. Lui serrant vigoureusement la main, il ajouta:

: Rassure-toi,
Boule de Poils, la fête n'est pas perdue. Le chemin était court, mais mon cœur s'est attardé auprès de ceux qui ne sont plus... Il y a des ombres du passé qui méritent que l'on se recueille, même un jour de fête. J'ai pris le temps qu'il fallait pour saluer le père du marié qui nous regarde sûrement de là-haut.
Gaspard accusa le coup, son sourire se muant en une moue respectueuse. Il baissa légèrement son pichet, comprenant immédiatement le reproche muet et la noblesse de la démarche de son ancien rival. À ses côtés, le profil d'Isabella parut s'adoucir. Son mutisme austère plia un instant sous le poids de l'émotion. Elle posa une main légère sur le bras de son mari, unissant sa propre peine silencieuse à son hommage. Le grief qu'elle feignait de nourrir pour le taquiner s'évanouit aussitôt, remplacé par un regard empreint d'une dignité nouvelle, scellant entre eux une trêve fragile.
Le silence solennel qui s'était installé pesa quelques secondes sur les épaules du géant. Il se racla bruyamment la gorge, mal à l'aise avec cette mélancolie qui menaçait de gâcher les réjouissances. Redressant sa haute stature, il leva bien haut son pichet de vin, et l'éclat de sa bonne humeur habituelle revint chasser les ombres:

: Alors, trinquons à sa mémoire!
Sa voix était si puissante qu'elle fit se retourner sa femme, Sarah, ainsi qu'une partie de l'assemblée. Il poursuivit:

: Athanaos n'aurait jamais voulu qu'on se laisse mourir de soif pour lui rendre hommage! Que Dieu ait son âme, et qu'Il protège les mariés!
Il prit une immense rasade de vin pour sceller son vœu, s'essuya la bouche d'un revers de manche vigoureux, puis planta son regard franc dans celui de Mendoza:

: Et maintenant, capitaine, puisque la paix est faite avec le ciel, venons-en aux affaires de la terre: il y a des obleas croustillantes qui nous attendent.
Mendoza esquissa un faible sourire, mais secoua doucement la tête:

: Ma gourmandise céderait volontiers, mais je laisse ces sucreries aux enfants. Je préfère garder mon appétit pour le banquet. J'attends de voir la viande fumer sur les broches ce soir.
Le Catalan promena ses yeux sur l'assemblée avant de lancer:

: Où sont les mariés? Confiné dans cette cage à poules, je n'ai rien pu voir du cortège qui nous suivait.
Le colosse haussa les épaules:

: Qui sait? Ils flânent sans doute en route, perdus dans leur contemplation amoureuse. À moins qu'ils ne soient déjà passés aux choses sérieuses…
Un rire sonore secoua le marin:

: À leur âge, je ne me fais plus d'illusion: ils connaissent la manœuvre. Leur vertu bat de l'aile depuis un moment déjà… Mais aujourd'hui, il leur faudra patienter jusqu'à ce que le Père Oriol ait béni leur couche avant de céder à la bagatelle.
D'une voix de velours, Laguerra intervint:

: Cessez donc vos spéculations de taverne,
señores.
D'un geste d'une élégance feinte, elle ajusta les plis de sa robe avant de planter son regard moqueur dans celui de son époux.

: Si tu n'avais pas passé tout le trajet les yeux rivés sur ma personne, tu aurais remarqué que leur attelage fermait humblement la marche. Quant à leur vertu...
Elle laissa planer un silence provocateur, coulant un regard amusé vers Gaspard.

: Disons simplement que nos jeunes mariés savent sans doute modérer leurs élans... Une retenue qu'un certain marin de ma connaissance n'a jamais possédée. Alors au lieu de disserter sur la couche nuptiale, occupez-vous de la vôtre, messieurs.
Un grand éclat de rire, gras et tonitruant, jaillit instantanément de la poitrine de Gaspard. Le colosse se claqua la cuisse, manquant d'en renverser son propre gobelet de vin, ravi au plus haut point de voir Mendoza ainsi désarmé par sa propre épouse. Entre deux hoquets de gaieté, il s'esclaffa:

: Nom d'une râpe à boulet, capitaine! Voilà une salve qui a atteint ta fierté en plein cœur! On dirait que tu as trouvé un adversaire à ta taille pour tout ce qui touche à la rhétorique!
Loin de s'offusquer, le marin laissa simplement monter un fin sourire en coin, inclinant légèrement la tête en signe de reddition face à Isabella. Le point était perdu, mais le plaisir du jeu restait intact.
Boule de poils s'essuya une larme au coin de l'œil, reprenant enfin un semblant de sérieux avant d'ajouter:

: Bref, où que soient nos tourtereaux, nous avons la place pour nous... ou presque.
Désignant la cour d'un coup de menton en avalant sa bouchée, José-Maria fit:

: Regarde! La voiture des alchimistes français vient tout juste de stopper devant la herse. Quant à Sancho et Pedro... disons qu'ils ont trouvé le moyen de se faire inviter sur le siège des cuisines pour surveiller de près la pitance...
Isabella, qui observait la scène avec un amusement discret, coula un regard vers son mari. Le fait que les jeunes mariés et le reste de la noce soient encore en chemin lui offrait l'occasion de savourer son avantage et d'aiguiser ses premières flèches.

: Parfait! Cela nous laisse tout le temps de goûter aux
"spécialités locales", n'est-ce pas, Juanca? Après un tel sermon, tu as sûrement besoin de
"reprendre des forces" pour le banquet de ce soir...
Mendoza sentit le piège se rapprocher inexorablement. Mais le duel silencieux fut abrégé par la délicatesse légendaire de Gaspard. Posant une lourde patte sur l'épaule du marin, le colosse la secoua vigoureusement en envoyant une bourrade amicale qui aurait pu terrasser un taureau.

: Par la Sainte Vierge,
Face de limande, tu as intérêt à te ménager aussi!
Son clin d'œil appuyé fit instantanément froncer les sourcils du Catalan.

: À en juger par le joli fruit qui mûrit sous la robe d'Isabella, il va te falloir de sacrés réflexes pour courir après le marmot!
D'un geste large de son pichet, il désigna le ventre arrondi de la jeune femme. Cette simple allusion suffit à ramener la conversation sur un terrain bien plus piquant.

: Une grossesse aussi avancée alors que tu n'es plus tout jeune... C'est une autre paire de manches que de commander un équipage de matelots, capitaine! Je te prédis des nuits plus blanches que sous les vents de Neptune.
Le silence qui suivit fut d'une tout autre nature que le précédent. Mendoza se figea. La maternité imminente d'Isabella, visible aux yeux de tous, allait devenir sous la voix tonitruante de Gaspard le sujet de conversation principal du buffet. L'allusion de sa femme aux "spécialités locales" et au besoin de "reprendre des forces" prenait un sens d'une ironie mordante. Isabella, quant à elle, ne cilla pas. Elle coula un regard vainqueur vers son époux, profitant de la remarque de
Boule de Poils pour appuyer là où cela faisait mal, savourant le trouble du grand marin face à cette réalité qu'il ne pouvait plus esquiver.
Le Catalan laissa passer un battement, le temps de reprendre la barre. Un sourire en coin, presque imperceptible, dessina le contour de ses lèvres alors que son regard noir ancrait celui de son épouse. Il se détacha de la poigne de Gaspard et s'approcha de sa compagne d'un pas lent, son assurance retrouvée. D'une voix feutrée mais parfaitement audible pour leurs deux témoins, il répliqua:

: Ta sollicitude me va droit au cœur, Princesse. Mais rassure-toi: s'il s'agit de tenir le cap durant ces veillées nocturnes, j’ai survécu à des océans bien plus déchaînés que les caprices d'un nourrisson... ou d'une future mère.
Il attrapa délicatement une oblea sur le plateau de Gaspard et la lui tendit avec une courtoisie exagérée.

: Prends-en donc la moitié. Après tout, c'est toi qui charries la
"cargaison" en ce moment. Il serait fort dommage que le petit mousse manque d'énergie pour supporter le caractère de sa mère tout au long de la traversée.
José-Maria laissa échapper un rire gras, ravi de voir le capitaine rendre les coups. Laguerra coula un regard noir mais amusé vers son époux. Loin de se démonter face à l'allusion sur son tempérament, elle accepta la demi-part d'un geste gracieux, ses doigts effleurant délibérément ceux du capitaine. Elle y planta de jolies dents blanches, savoura la bouchée une seconde avec une lenteur calculée, puis arqua un sourcil. D'un ton doucereux qui contrastait avec l'éclat de défi dans ses yeux, elle souffla:

: Un navire bien lesté tient toujours mieux le cap,
mi amor. Et puisque tu parles de tempêtes... n'oublie pas que c'est souvent le capitaine qui crie le plus fort lorsque les vagues se déchaînent. Quant à la personnalité de ce petit matelot... s'il hérite de ma patience et de ton entêtement, je crains que les exigences de sa mère ne tarissent ton assurance bien avant ce soir.
Elle ponctua sa réplique d'un sourire radieux qui masquait à merveille la pointe d'acier de ses mots, avant de se tourner vers la cour où le grincement d'un véhicule venait de briser le brouhaha.
Pendant ce temps, bien loin des joutes verbales feutrées de leurs aînés, une atmosphère sereine régnait encore dans le carrosse des mariés. À l'arrière du convoi, leur attelage avançait toujours aussi lentement, berçant leur douce complicité. Les Élus, comme pour savourer ces derniers instants rien qu'à deux, s'étaient volontairement enfermés dans leur bulle.
C'est pourtant au cœur de cette quiétude parfaite que le climat changea subtilement de nature. Le silence, jusqu'alors si léger, devint soudainement pesant. L'air à l'intérieur de l'habitacle se raréfia, s'enveloppant d'une fraîcheur subite, presque irréelle, qui fit frissonner la jeune femme.
Au moment exact où les tours de la demeure seigneuriale se profilaient au loin, le temps sembla s'arrêter pour elle. À travers la vitre, la silhouette imposante du manoir se dessinait contre le ciel. Cette bâtisse revenait de loin. Ancienne forteresse aux angles bruts, elle avait longtemps conservé la rigidité froide de son passé défensif. Il avait fallu toute la volonté et le raffinement d'Adriana de Ribes pour accomplir ce miracle. Seule membre de sa famille à avoir perçu le potentiel de ces vieilles pierres, elle avait balayé les doutes de ses proches pour restaurer de fond en comble l'ancienne structure militaire. Grâce à son audace, les meurtrières austères avaient cédé la place à de larges fenêtres lumineuses, et la garnison d'autrefois s'était métamorphosée en une demeure chaleureuse et accueillante, idéale pour abriter le bonheur des jeunes mariés.
Zia se raidit brusquement, sa main glissant hors de celle d'Esteban. Ses yeux, fixés sur le vide de la cabine, se dilatèrent tandis que ses pupilles semblaient absorber toute la lumière environnante, devenant d'un noir d'encre.

: Zia? Qu'est-ce qu'il y a?
Le sourire d'Esteban s'effaça instantanément pour laisser place à une profonde inquiétude.
L'Inca ne répondit pas tout de suite. Ses doigts se crispèrent violemment sur le cuir de la banquette. Ce n'était pas une vision d'avenir qui l'assaillait. C'était un écho du passé. Une résonance intemporelle liée à son rôle de gardienne des secrets de Mu. Dans son esprit, l'image de la stèle d'Athanaos qu'ils venaient de quitter se superposa à une toute autre architecture: celle, majestueuse et ensablée, du tombeau de Kûmlar.

: Rana'Ori...
Murmurant ce nom dans un souffle, sa voix tremblante brisa le sortilège. Elle reprit péniblement ses esprits et tourna vers Esteban un visage d'une pâleur de craie. Laissant échapper un faible gémissement, l'Inca chancela alors que le véhicule ralentissait. Esteban, dont les sens étaient toujours calqués sur ceux de son épouse, la rattrapa de justesse par les épaules, le cœur battant à tout rompre. La panique brisa instantanément sa sérénité naissante. Entendre le nom de la dernière princesse de Mu, ici, sur la route de Cornellà, balaya d'un coup l'utopie de vivre une vie paisible. Le double médaillon qu'ils avaient jadis arraché aux mains d'Ambrosius semblait soudain peser plus lourd à leur cou.
D'un ton qui se voulait le plus doux, le Fils du Soleil insista:

: Qu'est-ce que tu as ressenti, Zia? Qu'est-ce que Rana'Ori essaie de nous dire?
La jeune mariée ferma les yeux un court instant pour stabiliser son souffle.

: Ce n'est pas une menace immédiate, Esteban. Mais...
Sa voix était basse, presque un murmure pour que leurs paroles ne dépassent pas les parois de la cabine.

: Mais une certitude qui s'est imposée à moi. Lorsque j'ai déposé mon bouquet sur la tombe de ton père, en pensant à la Terre et aux ancêtres, j'ai ressenti la même vibration spirituelle que dans le tombeau de Kûmlar.
Portant une main tremblante à son cou, elle effleura son précieux médaillon solaire. Le regard assombri, elle s'expliqua:

: Je redoute que les secrets de la princesse ne soient pas tous en sécurité. Nous avons scellé son tombeau, nous avons emporté les artefacts à Patala, dans le Temple Mémoire... mais l'héritage de Mu est vaste. J'ai eu la sensation physique que quelqu'un, quelque part, cherche à forcer un passage que Rana'Ori avait pourtant voulu clore à jamais. Les reliques que nous pensions hors de portée ne le sont peut-être plus.
Esteban sentit une goutte de sueur glisser le long de son dos. Le souvenir de la princesse de Mu et des mystères qui entouraient sa sépulture restait gravé en lui comme l'une de leurs plus grandes responsabilités. La mine grave, le cœur serré à l'idée que leur trêve nuptiale puisse être de si courte durée, il demanda:

: Tu penses au Grand Héritage ou à autre chose?

: C'est plus insidieux que cela, Esteban. Certes, les accès aux cités sont désormais condamnés, mais une ombre plane sur ce que nous croyions inviolable. Ambrosius, le docteur Laguerra et ton père ont laissé derrière eux des carnets, des cartes, des indices… Qu'un érudit ou une faction puissante s'empare de ces notes, et ils sauront remonter jusqu'aux artefacts que la princesse s'était pourtant juré de dérober à la folie des hommes.
L'Atlante posa de nouveau sa main sur la sienne, cherchant à lui transmettre un peu de chaleur. L'éclat d'or de son propre médaillon brillait sous le soleil de l'après-midi, ironique rappel de leur destin hors du commun.
Masquant son propre trouble derrière une assurance de façade, il affirma:

: S'il y a un danger, nous y ferons face, Zia. Ensemble. Comme nous l'avons toujours fait. Mais aujourd'hui, c'est notre mariage. Mendoza a loué cette voiture pour nous faire plaisir, et là, il nous attend. Promets-moi que nous nous accorderons ce répit, le temps de la réception et du banquet. Ce soir, nous n'en parlerons à personne.
Zia croisa son regard, y lisant une tendresse si pure que la tension dans sa poitrine s'allégea d'un coup. Elle esquissa un sourire timide, reconnaissante de cette bulle de douceur qu'il s'efforçait de préserver. Elle serra ses doigts.

: Tu as raison, Esteban. Offrons-nous ces quelques heures. Pour nous, et pour eux.
Alors qu'elle achevait sa phrase, le pas des chevaux ralentit. Au-dehors, les accords de la guitare espagnole et les éclats de rire de la foule annonçaient leur arrivée imminente. Le moment était venu de masquer leur trouble et de retrouver les leurs pour cette fête.
Tandis que les portières s'ouvraient, la jeune femme prit une lente inspiration, ses yeux retrouvant péniblement leur couleur naturelle. Elle agrippa fermement le pourpoint du cartographe, le regard hanté par ce qu'elle venait de percevoir. En sortant de l'attelage pour rejoindre Mendoza et les autres, elle lui murmura d'une voix encore tremblante:

: Pas un mot à quiconque pour le moment, nous sommes d'accord?
Malgré la clameur festive qui les accueillait, un poids invisible se posa sur les épaules des jeunes mariés. L'appel du destin venait de frapper à la porte de leur nouvelle vie, brisant brutalement la promesse de repos qu'ils venaient à peine de sceller.
À suivre...
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*Philosophie naturelle: C'est le terme exact utilisé à la Renaissance pour l'étude des phénomènes de la nature.
*Palomino mio: Littéralement, mon petit pigeon.
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