Le grand jour.

C'est ici que les artistes (en herbe ou confirmés) peuvent présenter leurs compositions personnelles : images, musiques, figurines, etc.
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TEEGER59
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Le grand jour.

Message par TEEGER59 »

Coucou tout le monde!
J'étais partie pour réaliser un petit "one shot" mais, de fil en aiguille, les idées fusent et le récit s'allonge considérablement. Je vais donc le fractionner pour éviter le pavé indigeste.
Bonne lecture!

22 juin 1546, Barcelone.

Le jour qui se leva sur la Catalogne proclamait la perfection de l'art du Créateur. À une aurore qui semblait refléter les roses de tous les jardins dans leurs nuances différentes, et cependant accordées, succéda l'immense soie changeante d'un ciel à l'azur indicible que le soleil au solstice caressait sans en briser la profonde couleur.
Ce dais fabuleux, semblable à celui qui presque dix ans auparavant, avait présidé aux épousailles d'un marin appelé Mendoza, paraissait une coupole céruléenne au-dessus des miliers de toits de la cité couronnée. L'air était d'une douceur exquise et les hirondelles passaient comme de minces flèches noires dans ce tableau idyllique.
Barcelone, lavée de frais, parée comme une mariée, ressemblait, dans l'écrin vert de ses collines piquées de noirs cyprès et de la mousse argentée des oliviers, à quelque coffre ouvert sur le trésor d'un empereur.
À l'approche de la San-Joan, les réjouissances s'emparèrent de la ville dès le matin. Pas une maison, jusqu'aux plus pauvres, qui ne fût ornée de tout ce qu'elle possédait, même de simples bouquets de feuillages ou d'une guirlande d'églantines entourant une effigie du saint.
Pour ajouter à la gaieté, des bandes de musiciens jouant de la viole, du fifre ou du tambourin couraient les rues et s'arrêtaient aux carrefours... le plus près possible des fontaines car, pour les festivités, celles-ci laissaient couler du vin à la place de l'eau...
Mais à cet instant, l'effervescence qui régnait sur la Plaça del Pi n'avait rien à voir avec les préparatifs de la fête des feux du lendemain soir...
C'était jour de marché. Sur la petite place ombragée de pins dont les aiguilles persistantes, d'un vert foncé, apportaient leur fraîcheur, des paysannes se tenaient assises, droites et fières comme des statues grecques au milieu de paniers plats où piaillaient des volailles et de corbeilles où, auprès de grosses olives juteuses, s'étaient déversées toutes les richesses de la campagne et des jardins. Groupés sous les conifères, de petits ânes débâtés attendaient placidement qu'il fût l'heure de rentrer au mas. Les voix joyeuses se renvoyaient des plasanteries et, quelque part, une chanson voltigeait, soutenue par un air de flûte...
La Plaça Santa Maria, elle aussi, était pleine d'une vie bruyante, riche et colorée où ne résonnait aucun pas ferré de troupe en marche. On allait célébrer tout autre chose en ce lieu. L'heure fatidique approchait et une jeune femme, vêtue comme une princesse, faisait nerveusement les cent pas sur le parvis de la Catedral de la Ribera. Ne manquait plus que le padrino* ; en retard comme à l'accoutumée, et le prêtre ; offrant indubitablement son aide et son temps aux plus démunis à la Casa de la Pia Almoina*: il instruisait les enfants nécessiteux, évangélisait les soldats, et soignait tous ceux qui faisaient appel à lui. Sa réputation de thaumaturge étant grande, les aveugles, les sourds-muets et les infirmes venaient à lui, et il les guérissait.
Dans son costume noir, l'homme qui allait accompagner la jeune femme jusqu'à l'autel prenait son mal en patience, assis sous le tympan du porche principal. Il tentait de l'apaiser comme il pouvait. Celle qu'il se plaisait jadis en secret à nommer sa fille était devenue une créature vraiment magnifique. Cet homme avait un surnom, "Juanca", mais il n'était utilisé que par son épouse ; l'usage s'en était accru depuis leurs noces et ce n'était pas tant un sobriquet qu'un appellatif hypocoristique, forgé sur la prononciation babillante de "Juan-Carlos". Avec les années, ce dernier avait pris un peu de poids et quelques rides tandis que ses épais cheveux noirs commençaient à s'argenter, mais il conservait une grande vitalité et une étonnante puissance de travail.
Non loin de là, aussi fébrile que sa promise, le futur marié leva les yeux au ciel. La journée s'annonçait chaude, splendide et pourtant, il avait la chair de poule. Un frisson parcourut son corps en entendant le chant d'une cloche retentir majestueusement, annonçant le début imminent de l'office. Cette unique volée, empreinte d'émotion et de solennité, forgea un lien mélodique entre amour et tradition, témoignant de l'engagement des futurs époux.
En ce jour particulier, elle semblait sonner de façon différente... Ou bien était-ce lui qui l'entendait autrement? Le jeune Espagnol imaginait aisément le bedeau ; portant la longue robe rouge de sa charge, se pendre de tout son poids à la grande corde et se laisser emporter par elle. Il regarda les tours octogonales de la basilique gothique. Elles fermaient la façade principale des deux côtés ; grandes, élancées, légères, qui s'étrécissaient à mesure qu'elles s'élevaient vers le ciel ; ouvertes aux quatre vents grâce aux fenêtres en ogive ; ceintes de balustrades à chaque niveau et achevées par une terrasse. Lorsqu'il était enfant, le père Rodriguez lui avait dit qu'elles étaient des plus simples, dépouillées, sans aiguille ni chapiteau, naturelles comme la mer dont elles protégeaient la patronne, mais imposantes et fabuleuses.

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Il avait désormais vingt-six ans. C'était un homme grand, fort et beau. Depuis la fin de la quête des cités d'or, il vivait à Patala pour et par la confrérie de son meilleur ami, son métier et sa bien-aimée.
Vêtue de ses plus beaux atours, la foule se rassemblait ; certains entraient dans l'édifice, d'autres, comme Esteban, restaient dehors à l'admirer et à écouter la musique de sa cloche. Les mouvements de la presse faisaient surgir de vieilles connaissances, bientôt remplacées par d'autres avec lesquelles on reprenait les mêmes phrases. Entre deux cadeaux*, l'Atlante serrait contre lui la señora Isabella Laguerra* qui arborait un joli ventre rond. La brise marine étant encore fraîche à cette heure, elle grelottait tout en attendant, ce qui découvrait un peu ses lèvres charnues qu'elle avait coutume de mordiller à ses moments de silence. Ses cheveux, dont les deux bandeaux noirs semblaient chacun d'un seul morceau tant ils étaient lisses, étaient séparés sur le milieu de la tête par une raie fine, qui s'enfonçait légèrement selon la courbe du crâne ; et, laissant voir à peine le bout de l'oreille, ils allaient se confondre par-derrière en un chignon abondant, avec un mouvement ondé vers les tempes, que l'Élu remarqua là pour la première fois de sa vie.
Derrière eux se tenait l'impétueux naacal qui venait d'arriver avec son inséparable ami. Animal de compagnie en mission, Pichu, sur son maître perché, tenait en son bec un branchage...
Finalement, le prêtre se présenta à l'heure, lui aussi. Plutôt mince, il était revêtu de l'aube, de l'étole et du manipule. Accompagné de son clerc, il se rendit à la porte de l'église devant laquelle les futurs époux, accompagnés de leurs proches, l'attendaient avec leurs invités. En l'apercevant, Zia eut l'impression qu'une main invisible ôtait de ses épaules le poids de fatigue et d'angoisse qui les accablait depuis quelques minutes. Dès lors, elle put s'accorder le droit de respirer un peu...
Les Élus n'étaient pas pratiquants. Elevés tous deux dans la religion catholique, ils considéraient que l'Église faisait partie intégrante de leur culture et qu'elle avait façonné au fil du deuxième millénaire une civilisation que le message du Christ avait rendue un peu plus humaine, un peu plus altruiste, un peu plus tolérante que celles qui y sont restées imperméables. L'entrevue qu'ils avaient eu avec le Père Marco avait renforcé leur décision de faire un mariage à l'église, la seule institution reconnaissant l'union légitime d'un homme et d'une femme, selon Erasme.
Qu'avait donc dit, au cours de cette audience, l'abbé du monastère de Pedralbes?
PM: "Le péché de chair est peu de chose, en somme, mes enfants, encore qu'il ne soit pas recommandé, bien sûr, de tomber dans la licence. Mais seul compte vraiment, seul est grave pour notre salut, seul est mortel, le péché contre l'Esprit!"
Sans ambages, Josep Oriol* leur demanda s'il n'y a pas de lien de parenté entre eux, et ce jusqu'au quatorzième degré suivant la computation romaine. Les fiancés, ayant répondu par la négative à l'enquête, joignirent leurs mains et, Mendoza, qui s'était redressé, déclara:
:Mendoza: : Je te donne et remets Zia comme épouse.
Après avoir demandé solennellement à trois reprises à l'assemblée si quelqu'un connaissait un empêchement au mariage, l'ecclésiastique envoya Leandro, son assistant, à l'intérieur du bâtiment afin d'aller chercher le nécessaire dont il avait besoin. Le cérémoniaire blême qui semblait se déplacer en flottant comme une algue dans l'eau vint mettre fin à l'attente en revenant peu de temps après avec missel et autres accessoires liturgiques. Le prêtre s'assura cette fois que les deux jeunes gens étaient venus librement et consentaient à cette union. Après avoir entendu les deux "oui"*, le clergeon tendit au curé un vase d'argent contenant de l'eau bénite. D'un geste ample, le père Oriol aspergea les fiancés avant de les encenser. Puis, tandis qu'il lisait la charte d'épousailles, Esteban offrit à Zia treize pièces d'or, connues sous le nom de "las Arras"*, et disposa la bague d'alliance* sur le livre de messe. Oriol bénit les objets et plaça le tout dans la dextre du futur marié qui, à son tour, les remit dans celle de son élue. Sur les mains jointes des fiancés, le prêtre apposa sur elles les deux extrémités de son étole marquant l'intervention de l'Église. C'est dans cette position que le fiancé prononça sa parole de donation:
:Esteban: : Zia, je m'engage à être ton époux. Aussi, je te supplie de dire bien haut que c'est en toute liberté que tu choisis d'être ma femme.
Les prunelles de l'Inca se levaient vers lui et brillaient soudain comme des gouttes de pluie au soleil. Elle lui répondit:
:Zia: : Aucune intimidation ne pourrait m'imposer d'agir contre ma volonté ; c'est en toute liberté que je te donne ma main d'épouse légitime et que j'accepte la tienne, s'il est bien sûr que toi aussi tu me la donnes de ton plein gré.
:Esteban: : Je te la donne, sans trouble, sans agitation, et avec toute la clarté d'esprit que le ciel m'a accordée.
L'étole enlevée, Esteban et Zia disjoignirent leurs mains. Le prêtre reprit l'anneau et le confia au témoin. Celui-ci le fit coulisser sur le bout de bois tenu par le volatile. Alors que la cloche continuait de carillonner, tout le monde entra dans l'église afin d'assister à la cérémonie.

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À suivre...

*
*Padrino: Le terme espagnol désignant le rôle de parrain est utilisé pour les membres du cortège nuptial. Padrino signifie "témoin", reflétant la coutume lors du mariage d'un couple.
*Casa de la Pia Almoina: Centre d'assistance et de charité, offrant nourriture et soins aux personnes dans le besoin, témoignant des pratiques sociales et religieuses liées à la solidarité urbaine.
*Cadeaux: Dans la tradition espagnole, l'échange de cadeaux avant le mariage revêt une grande importance, non seulement en tant que geste d'affection, mais aussi en tant que symbole puissant de l'engagement et du respect mutuel entre les futurs époux et leurs familles.
*Señora Isabella Laguerra: En Espagne, lors du mariage, la femme ne change pas ses noms pour prendre ceux de son mari, vu que la coutume espagnole ne connaît pas le concept de nom de jeune fille. Ainsi, elle conserve son nom original.
*Josep Oriol: N'ayant pu trouver le nom du prêtre Barcelonais officiant dans l'église Santa Maria del Mar à la bonne période, j'ai choisi celui qui s'en rapprochait le plus.
https://ca.wikipedia.org/wiki/Josep_Oriol
*Les deux "oui": Au XVIème siècle en Espagne (en France aussi, d'ailleurs), le rituel du mariage se déroulait traditionnellement en deux temps: le contrat initial et le consentement étaient prononcés publiquement sur le perron ou à la porte de l'église, afin d'être accessible à toute la communauté qui pouvait alors témoigner de l'union. Puis l'assemblée pénètrait à l'intérieur pour la messe nuptiale et la bénédiction.
*Las Arras: Ces pièces symbolisent l'engagement financier du marié envers sa future épouse et leur future famille. La mariée porte ces pièces le jour du mariage, souvent dans un petit sac ou un pendentif spécial. Ces échanges de cadeaux avant la noce ne sont pas seulement des traditions, mais également des symboles tangibles de l'engagement, de l'amour et du respect qui lient le couple et leurs familles dans le cadre sacré du mariage espagnol. Ils incarnent l'importance des valeurs familiales et de l'union dans leur culture.
*Bague d'alliance: L'échange des anneaux apparaît au XIXème siècle. Jusque-là, il n'y avait le plus souvent qu'un seul anneau de mariage, celui que l'homme mettait au doigt de son épouse.
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TEEGER59
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Message par TEEGER59 »

Suite.

À l'intérieur, il faisait une chaleur de four. La foule qui se pressait entre les murs du temple était si dense qu'elle restituait dans l'immense vaisseau de pierre la chaleur qui commençait à grandir sur la ville, séchant enfin les ruisseaux et les flaques boueuses que les pluies incessantes de la semaine précédente avaient grossis. Le reflet des rayons solaires, tamisés par les vitraux, se confondait avec le scintillement des milliers de cierges allumés et répartis entre le maître-autel et les chapelles latérales. L'odeur d'encens imprégnait l'atmosphère et se mêlait à la senteur des fleurs dont on avait composé un tapis et qui mouraient lentement. Sous la houlette du maître de chapelle Pere Cubells, son successeur, Pau Villalonga, s'activait sur le clavier du grand orgue. La musique résonnait, portée par une acoustique parfaite.
Pendus au plafond, sur les murs, partout, des navires: certains méticuleusement travaillés, d'autres plus rudimentaires. Sous la magnifique abside, entourée par huit fines colonnes et devant un retable, reposait une toute petite statue de femme, très simple, sculptée dans la pierre, avec un enfant sur l'épaule et un bateau à ses pieds: la Vierge de la Mer.

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La basilique était bondée. Dans la nef s'entassait une brillante assistance, toute de satin et de velours, dorée, constellée de pierreries et plus proche de la cour frivole du roi des Espagnes que d'une assemblée de dévots chrétiens réunis pour assister à une bénédiction de mariage. Les Élus avaient préféré cette simple formule à la traditionnelle célébration eucharistique, notamment pour des raisons organisationnelles.
Hormis les proches ; tous debout lors de l'entrée du cortège nuptial, les notables de la ville ainsi que la plupart des membres du conseil des Cent restaient assis. On se saluait, on bavardait, on se passait à voix à peine feutrée, le dernier potin, le plus récent poème. On s'examinait, on critiquait toilettes et coiffures. Derrière cette foule chamarrée, le petit peuple bataillait de son mieux pour apercevoir le fils du soleil.
Humbles et tranquilles, les enfants des disciples de Léonard de Vinci remontèrent inexorablement l'allée vers le centre du sanctuaire.
Dans le chœur, quelqu'un d'autre leur disputait, ce matin, la curiosité du public. Un personnage assez remarquable pour que l'on s'y arrête un instant. C'était un prélat de belle mine et de complexion vigoureuse, très brun de peau sous une couronne de cheveux grisonnants, avec de grands yeux très sombres. Le long nez courbe aux narines sensibles, la bouche bien ourlée mais épaisse et sensuelle dénonçait le jouisseur ; tandis que la splendeur un peu trop voyante des habits verts du Temps Ordinaire, les fortes mains brunes et le teint olivâtre signalaient un catalan pure souche. En fait, Jaume Caçador ; l'évêque de Barcelone fraîchement nommé, avait vu le jour en Espagne, à Vich, et y serait peut-être demeuré s'il n'avait pas embrassé une carrière ecclésiastique. Il avait gravi les échelons un à un, et fut successivement chanoine de sa ville natale, puis de Gérone, de Tarragone et enfin de Barcelone. C'est ici qu'il était entré en contact avec le Jésuite Ignace de Loyola et son groupe réformateur, qui avaient soutenu sa candidature pour ce poste. Ce Jaume, habile et énigmatique, avait su mener sa barque mieux que les autres et se retrouvait, à soixante-deux ans, le plus haut dignitaire du diocèse. Sans compter qu'il fut nommé président de la Generalitat de Catalogne un an auparavant. À vrai dire, Caçador avait l'air très à son aise, et chacun mettait cette attitude sur le compte de l'ambition, seyante et même indispensable chez un homme chargé d'une telle grandeur.
Une partie du clergé et les prêtres de sa suite entouraient l'espèce de trône où on l'avait installé et où il s'assoupissait un peu en dépit des clameurs de l'orgue et des chants de la chorale dont les gosiers semblaient particulièrement vigoureux.
En fait, dans tout ce monde, seuls les proches semblaient suivre la lente et solennelle procession.
L'Atlante accompagna l'aventurière jusqu'à à sa place puis fit quelques pas supplémentaires pour atteindre le pied de l'autel. Là, devant les marches, il se tint debout, tourné vers l'entrée en attendant le reste de la noce.
Percevant des milliers d'yeux poser sur lui, Esteban sentit son estomac se nouer et fut tenté de disparaître dans un trou de souris. Pour se donner une contenance, il posa les siens vers la clé qui parachevait la deuxième des quatre voûtes de la nef centrale. Sur la pierre était représentée la scène de l'Annonciation. La Vierge y était agenouillée, à l'instant où elle apprenait qu'elle allait être mère, vêtue d'une mante rouge brodée d'or. Les couleurs vives ; le carmin de Marie et le bleu de l'Ange Gabriel, attirèrent son regard, lui rappelant le recto-verso d'une certaine cape...
Une belle image.

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Pendant que l'Élu avait le nez en l'air, le père Oriol salua l'autel d'une profonde inclination et le vénèra par un baiser. Puis, il se hâta de gagner la sacristie afin de revêtir sa chasuble verte brodée d'une large croix d'or.
Au même moment, Tao franchit le seuil.
Au sortir de l'éblouissante lumière de juin, ses yeux déshabitués ne distinguèrent d'abord rien dans la pénombre régnante. Seule, une senteur traîtreusement suave d'arômes confondus saturant l'air qu'il respirait, pouvait le renseigner sur l'endroit où il se trouvait. Grand et maigre, il se déplaçait avec agilité et élégance, bondissant tel un chevreau de l'année. Son cœur brillait en lui comme l'astre du jour car il se sentait extraordinairement bien dans sa peau et heureux de vivre. Peut-être parce qu'il était jeune, vigoureux et de cœur tranquille, il remontait l'allée en homme sûr de lui, de son présent comme de son devenir avec ce rien de satisfaction égoïste qui caractérise les célibataires bien décidés à le rester.
Non qu'il fût laid ou que les occasions en Inde eussent manqué à l'héritier du peuple de Mû. Plus d'une fille de brahmane ou de noble famille attardait son regard sur ce garçon de vingt-sept ans au visage ouvert auquel le reflet d'un génie triomphant, d'une intelligence exceptionnelle tenaient lieu de beauté. Les cheveux noirs et crépus, le nez large et aplati, les traits fortement accusés et une grande bouche aux lèvres épaisses ne pouvaient rien contre la fascination qui s'emparait de quiconque le rencontrait ni contre l'attrait que cet aspect énigmatique et sombre exerçait sur les femmes. De surcroît, ses vifs yeux noirs pouvaient avoir, de temps en temps, la douce profondeur d'un velours. Ce qui n'était pas fréquent car le naacal était, avant tout, obnubilé par ses inventions. Siégeant parmi les esprits les plus ingénieux, il n'aimait tant rien que les sciences, si ce n'est les lettres et un grand appétit de savoir tourné surtout vers l'étude des astres.

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Les meilleurs moments de sa journée, il les passait dans son laboratoire, au milieu des trésors qu'il avait accumulés, certaines pièces ayant appartenues au grand Léonard.
Naturellement, Tao avait une compagne comme tout homme normalement constitué. C'était toujours la même et pour rien au monde il en aurait changé. En la personne d'Indali, il avait choisi la plus belle pour le plaisir de la parer mais point trop envahissante pour s'éviter des complications. Et il se trouvait très bien de cet arrangement qui faisait soupirer son entourage. Ses amis souhaitaient le voir casé mais pour l'intéressé, le temps n'était pas encore venu et Esteban craignait fort qu'il ne vînt jamais.
Le fondateur de l'Ordre du Condor se sentait pleinement satisfait de son sort et de lui-même tandis qu'il approchait de l'autel. À présent, il voyait sans effort l'intérieur de la salle oblongue...

À suivre...
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Message par TEEGER59 »

Nota Bene: Pour celles et ceux qui ne désirent pas s'infliger la lecture de la bénédiction de mariage dans son entièreté, sautez ce chapitre et les deux autres à venir...
Pour les autres, accrochez votre ceinture et préparez-vous à réviser votre latin... ;)

Suite.

Derrière lui venaient les enfants d'honneur: Elena et Pablo ; les joyaux de chair sculptés par l'amour du couple d'épéistes, étaient accompagnés des deux fillettes de Viracocha et Maïna ; la fille adoptive de feu Papacamayo ne pouvant ne pas être présente au mariage de sa sœur de cœur. Tous quatre étaient munis d'un petit panier et furent chargés de semer des pétales, annonçant l'arrivée de la reine du jour.
Un Murmure obligea l'Atlante à détourner son attention vers l'entrée du lieu sacré. Zia, que Mendoza tenait par le bras, venait de faire son apparition. Tous les regards étaient braqués sur elle, véritablement impériale dans sa robe de cérémonie. Sur son passage, elle soulevait applaudissements et compliments enthousiastes: "Longue vie à la plus belle!" ; "Heureux entre tous l'homme qui te possède!" ; "Bénie soit entre toutes la mère qui t'a portée et t'a faite aussi jolie!"
Elle répondait d'un sourire ou d'un geste gracieux de la main, heureuse de se sentir si bien au cœur de ce peuple qu'elle avait haï autrefois. Mais les nuages de la colère avaient fui, chassés par l'amour d'Esteban, et la ville entière, à présent, était prête à se prosterner à ses pieds. Le fils du soleil, l'enfant chéri de Barcelone, l'avait choisie, et c'était suffisant pour la couronner.
Arrivée au niveau du premier rang, Esteban la vit se libérer avec douceur de la poigne du marin. Elle posa à la diable un baiser sur sa joue avant de se diriger vers lui. En s'approchant avec empressement, un chaud sourire illumina son fin visage.
:Zia: : Tu es prêt?
:Esteban: : Autant que faire se peut...
Le jeune homme prit sa main et la garda dans la sienne:
:Esteban: : Et toi?
Tout en opinant, elle lui sourit à nouveau. Une joie brutale l'inonda. Depuis l'enfance, leur attachement était bien ancré dans la chair vive de leurs cœurs. Il y avait déjà poussé de longues racines qui les unissaient pour toujours!
Les invités du couple commençaient à s'asseoir. Derrière l'autel, paré de précieux tissus flamands que Charles Quint avait prêtés pour l'occasion ; non sans s'être assuré au préalable dans une lettre envoyée de Ratisbonne qu'ils lui seraient rendus immédiatement après la cérémonie, le père Oriol s'apprêtait à officier:
Oriol: Nous allons restez debout pour chanter ensemble.
Un air familier jaillit soudain de la Cantoria, la tribune des chantres. Avec son emplacement sous les tuyaux du grand orgue, le chœur et l'instrument formaient un ensemble architectural unique, situé sur la contre-façade de l'église. Les fidèles entonnèrent à l'unisson la mélodie facile d'un villancico, un chant communautaire simple mais de grande qualité, connu de tous. À la fin du dernier couplet, le prêtre se signa lentement et murmura d'une voix étranglée d'émotion:
Oriol: Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. ♪ Le Seigneur soit avec vous. ♪
Tous les paroissiens répondirent:
👥: ♫ Et avec votre esprit. ♫
L'homme d'église avait la réputation d'allier un rude bon sens à une foi pleine de santé. Il avait l'habitude de dire en riant: "Je me nomme Oriol, pour ce qu'il m'est échu d'être, ici-bas, l'oiseau de Dieu! Toujours à élever la voix pour réveiller vos consciences endormies, vos âmes de mécréants!"

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Il vivait dans une grande austérité, habitant une mansarde, se nourrissant de peu, toujours en prière et en méditation. Il pratiquait mortifications et pénitences, et montrait une très profonde humilité. Proclamant sa confiance dans le Seigneur avec vigueur, nettement, sans ambiguïté, il était l'exemple spirituel de beaucoup de ses ouailles.
Certains l'accusaient de ruiner la santé de ses fidèles quand ceux-ci suivaient son exemple, mais dans l'ensemble, on le lui pardonnait volontiers tant sa générosité était grande. Les plus humbles Barcelonais lui devaient beaucoup car il répandait ses largesses sur nombre de foyers misérables: à chaque fois qu'il percevait sa portion congrue sur le denier du culte ; complétée par les offrandes de messes, la quasi-totalité des sommes y passait. C'était un homme de bien...
Oriol: Bienvenue à tous. Et maintenant, vous pouvez vous asseoir... À présent, c'est notre fiancé qui va prendre la parole pour nous accueillir.
D'un geste de la main droite, Oriol l'invita à rejoindre l'ambon ; le pupitre sacré et surélevé situé à l'entrée du chœur, où montaient ceux qui devaient s'adresser à l'assemblée.
Le cœur d'Esteban se mit à battre avec violence tandis qu'une boule se forma dans sa gorge. Parler en public n'était pas son domaine de prédilection. Néanmoins, il devait se plier à l'exercice et se dirigea donc vers le lieu indiqué. Pour retarder l'instant redouté, il contempla assidûment la magnifique rosace qui lui faisait face. Son style était caractérisé par des tracés curvilignes en forme de flammes qui augmentaient l'entrée de lumière et, en son centre, le vitrail représentait, bien évidemment, le couronnement de la Vierge Marie.

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L'Atlante demeurait immobile, priant en silence pour que le sol s'ouvre sous ses pieds et l'engloutisse tout entier. Soudain, il réalisa que certaines personnes commençaient à s'impatienter. Il lui fallut prendre son courage à deux mains pour se lancer. Crispant les doigts autour du pupitre, il inspira profondément et entama son pitch:
:Esteban: : Bonjour tout le monde... Vous allez bien?
Ses mots n'avaient plus l'indécision de l'enfance, mais n'avaient pas encore la dure précision de la maturité, ce qui provoqua quelques sourires parmi ses proches.
:Esteban: : Voilà, Zia et moi sommes bien sûr très heureux de votre présence. Si vous êtes ici, c'est que vous avez tous joué un rôle dans nos vies donc merci d'être avec nous aujourd'hui. Merci au Père Oriol d'avoir composé cette cérémonie avec nous et merci en particulier aux non-catholiques, ceux qui n'ont pas trop l'habitude de nos rites... ça doit être assez bizarre de pénétrer dans une église. Je terminerai par ceci: j'espère que tout le monde y trouvera sa place...
Il poussa un soupir plein de contentement puis s'effaça pour céder la sienne au prêtre.
Sous ses cils, épais et recourbés comme de légères plumes noires, Oriol coula un regard aigu vers sa gauche.
Debout à quelques pas lui, les Élus n'osaient rompre les premiers un silence que l'ecclésiastique semblait prendre plaisir à prolonger. Son regard brillant examinait plus particulièrement la jeune Inca avec une insistance qui mit un peu de rouge à ses pommettes et un plaisir évident qui s'épanouit en un sourire affable. Enfin, il se décida à parler. Déployant sa voix qu'il avait forte, belle, puissante et douée d'une grande éloquence, il s'adressa tout d'abord à l'assemblée:
Oriol: Esteban et Zia sont heureux de vous voir tous ici réunis pour partager leur joie en cette occasion très particulière de leur vie. Aujourd'hui, leur relation est sur le point de changer: elle va prendre une nouvelle dimension, se renforcer, s'épanouir. Ce jour est un jour d'espoir: Zia et Esteban vont confirmer leur engagement, leur dévouement et leur respect l'un envers l'autre, ainsi que leur loyauté et leur amour mutuels. Vous tous avez pour mission d'offrir votre soutien et vos encouragements à cet homme et à cette femme qui vont être unis par les liens sacrés du mariage...
Sans même la regarder, Esteban sentit la présence de sa dulcinée à ses côtés. Elle était aussi grande que lui, désormais. Elle portait une pollera, une robe longue et colorée ornée de broderies andines, et un manto, un châle recouvrant ses épaules. La manière dont ses cheveux étaient coiffés retombaient avec grâce autour de son cou. Elle sentait bon: le frais, les herbes de ses décoctions comme la mélisse, la menthe, le romarin... La plupart des hommes lui jetaient des coups d'œil admiratifs, ce qui n'échappa point à l'Atlante malgré leurs efforts pour qu'il ne les voie pas. Son parfum allait et venait au rythme de ses gestes.
Le Père Oriol se tourna vers eux:
Oriol: ... Nous savons tous que le mariage représente bien plus qu'un simple échange de vœux, et certainement bien plus qu'un bout de papier. Toute activité créatrice relève de l'art. Il en va de même pour le mariage. L'art du mariage consiste, en partie, à faire une place d'honneur à la recherche spirituelle. Alors, n'abandonnez jamais votre quête commune du bien et du beau tout au long de votre vie ici-bas. L'art du mariage, c'est aussi de savoir s'adapter. Alors, cultivez la souplesse, la patience, la compréhension et le sens de l'humour. Et surtout, perfectionnez jour après jour votre capacité de pardonner et de panser les plaies de vos conflits. N'oubliez jamais que l'amour ne se laisse pas abattre...
Il parlait avec ferveur, haut et fort, gesticulant au besoin.
Oriol: L'amour sera ce miracle permanent qui vous invitera sans cesse à apprendre, à vous épanouir, à élargir vos horizons. Cette cérémonie est celle d'un pacte sacré qui sera scellé en présence de nous tous ici réunis en tant que témoins. Cette nouvelle relation qui découlera des liens du mariage vous conférera la sève et le courage dont votre couple aura besoin pour affronter le monde. Ce n'est qu'à partir d'aujourd'hui que vous unirez réellement vos forces pour relever ensemble les défis. Aujourd'hui, une nouvelle famille est née et notre monde se présente sous son jour le plus clément pour saluer cette naissance. En cette occasion, notre cœur se met en fête.
👥: Amen!
Oriol: Prenons juste quelques instants pour nous mettre à l'unisson, les uns avec les autres et avec ce lieu qui nous accueille, pour que la joie puisse prendre le dessus et que la paix de Dieu vienne dans nos cœurs aussi...
Une sorte d'énorme soupir s'échappa de toutes les poitrines et un profond silence se fit. Les prières qui s'élevaient de chaque âme cherchaient à rejoindre le cœur du monde, le cœur du Créateur.
Éperdus d'amour, Esteban et Zia faisaient avec ardeur oraison l'un pour l'autre, pour leur union, pour leur avenir.
Oriol: À présent, je propose que nous nous levions à nouveau pour chanter "la gloire de Dieu".
Alors qu'il rejoignit l'autel, les choristes de la basilique, sous la direction du chantre Pere Cubells, entonnèrent collectivement l'hymne religieux. L'assistance tout entière les accompagna en chantant à pleins poumons le refrain en latin:
👥: ♫ Glória, glória in excélsis Deo... Glória, glória in excélsis Deo ♫.
La musique succèda au chant ; elle roula, et répercuta dans les profondeurs de l'église, ses ondes graves et sonores.
Esteban fit un bond dans le passé. Il ne pouvait entendre sans une pieuse émotion les anciennes hymnes catholiques, et sans une sorte de ravissement, certains sons de l'orgue. Il regardait avec une profonde admiration Pau Villalonga qui, en promenant ses doigts sur les touches du gigantesque instrument, le faisait tantôt retentir comme la foudre, tantôt soupirer comme la brise printanière, tantôt gémir comme la voix humaine.
Bientôt, celle du Père Oriol résonna, chaude et musicale à travers la vaste nef:
Oriol: ♪ Prions le Seigneur ♪...
Devant la table sainte, flamboyante de lumières, l'officiant, levant les bras, sembla grandir dans sa chasuble. En signe de sa loyauté envers Le Très-Haut, il joignit ses paumes, permettant ainsi de diriger ses prières vers le ciel. Puis, mains étendues, il prononça ces mots:
Oriol: Dieu notre Père, tu nous as prouvé combien tu nous aimais en nous envoyant ton Fils Jésus, qui a donné sa vie pour nous... Nous te prions aujourd'hui pour Zia et Esteban: que Jésus-Christ soit maintenant auprès d'eux et les aide à se donner pour toujours l'un à l'autre, lui qui vit et règne avec toi, Père, dans l'unité du Saint-Esprit, Dieu, pour les siècles des siècles. Amen!

À suivre...
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:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!
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pedro3
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Re: Le grand jour.

Message par pedro3 »

elle est tres bonne la fanfic
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TEEGER59
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Re: Le grand jour.

Message par TEEGER59 »

Suite.

Vint le moment de la Liturgie de la Parole, où l'assemblée allait écouter Dieu s'adressant à son peuple à travers la lecture des Saintes Écritures et par la tradition vivante de l'Église via l'homélie du célébrant. Désigné comme premier lecteur, Mendoza s'avança calmement, sans détour ni précipitation. En passant devant l'autel, il s'inclina respectueusement. Arrivé à l'ambon, le marin s'assura que le lectionnaire était à la bonne page et balaya la foule du regard en considérant tous ceux à qui il allait lire un passage de la Bible, particulièrement les fidèles étant le plus loin de lui, au fond de l'église et sur les côtés.
Le silence n'étant pas encore parfaitement établi, Juanca attendit que cessent tous les bruits de chaises*, de feuilles ou de toux. En posant ses larges mains sur les bords du pupitre, sa seule posture dégageait une autorité naturelle qui fit rapidement taire les derniers murmures. Prenant une lente inspiration, il annonça d'une voix de stentor:
:Mendoza: : Lecture du livre de Ben Sira le Sage.
Il marqua une brève pause, puis commença:
:Mendoza: : "Heureux l'homme qui a une bonne épouse: le nombre de ses jours sera doublé. La femme courageuse fait la joie de son mari: il possédera le bonheur tout au long de sa vie. Une femme de valeur, voilà le bon parti, la part que le Seigneur donne à ceux qui le craignent ; riches ou pauvres, ils ont le cœur joyeux, en toute circonstance leur visage est souriant. La grâce de la femme enchante son mari, et ses talents lui donnent le bien-être. Une femme qui sait se taire est un don du Seigneur"...
Le capitaine leva les yeux et esquissa un sourire en coin. Entourée de ses enfants, Isabella avait le visage défait ; Tao, en revanche, riait. Il n'était pas le seul: certains invités échangeaient des regards complices et amusés dès qu'un soupir s'échappait de la gorge de l'aventurière. Avec cette grossesse, plus fatigante que les précédentes, elle n'était plus aussi mince que jadis. Ses traits s'étaient accusés, sa mâchoire durcie, mais elle conservait toujours cette façon de dresser le menton qui prouvait que son cœur intrépide n'avait pas changé.
Esteban, lui, ne prêtait nullement attention aux dires de son mentor et se contentait de répondre aux sourires que lui adressait Zia. Mendoza reprit:
:Mendoza: : ..."Rien ne vaut une femme préparée à sa tâche. C'est la grâce des grâces qu'une femme discrète. Une âme qui se maîtrise est un trésor sans prix. Un lever de soleil sur les montagnes du Seigneur: ainsi, la beauté d'une épouse parfaite est la lumière de sa maison."
Croisant une nouvelle fois le regard de la foule, le navigateur savoura un instant ce silence, traversé de rires étouffés. Son ton, d'une justesse feinte qui confinait presque à la provocation affectueuse, fit vibrer la dernière ligne avant de conclure avec une solennité non dénuée d'une tendre malice:
:Mendoza: : Parole du Seigneur.
Dans un murmure unanime, l'assemblée répondit:
👥: Nous rendons grâce à Dieu!
Quelques voix masculines au fond de l'église semblaient avoir mis un enthousiasme suspect dans leur réponse.
Une fois sa prestation achevée, le Catalan referma délicatement le livre, prit un instant pour s'incliner à nouveau devant l'autel, puis, dans un bruit de soie froissée, regagna sa place d'un pas aussi régulier qu'à l'aller.
Sans perdre de temps, le maître de chapelle annonça au prêtre l'Antienne d'un psaume en fredonnant à voix basse les premiers mots:
Pere Cubells: ♪ Que le Seigneur te bénisse tous les jours de ta vie! ♫
C'est à cet instant précis qu'Isabella entra en action. Profitant du mouvement de l'assemblée qui se levait pour le chant de l'interlecture, elle glissa sa main fine sur l'étoffe du pantalon de son époux et lui infligea un pincement féroce, juste au-dessus du genou. Le marin resta de marbre, mais sa mâchoire se contracta imperceptiblement sous le coup de la douleur. Il tourna lentement la tête dans sa direction.
La jeune alchimiste ne le regardait même pas. Debout, le menton fièrement dressé et serrant Elena et Pablo tout contre elle, la fille du Docteur fixait l'autel avec la piété d'une sainte. Seul le battement rapide de ses cils et la rougeur qui cernait ses pommettes trahissaient sa fureur contenue.
:Laguerra: : "Une femme qui sait se taire est un don du Seigneur"? Compte là-dessus!
Elle murmurait entre ses dents, d'une voix si basse que seuls ses proches purent l'entendre à travers le chant.
:Laguerra: : Tu ne manques pas d'audace, Juanca! Tu paieras ce sermon dès ce soir, et je te garantis que mon silence sera le cadet de tes soucis!
Le futur condamné ne cilla toujours pas, mais le léger tressautement de la commissure de ses lèvres trahit son amusement, ravi d'avoir piqué au vif l'orgueil de son intrépide aventurière.
Posté non loin du couple, Tao se tourna vers eux et enfonça le clou en chuchotant:
:Tao: : Alors Mendoza? "Une âme qui se maîtrise est un trésor sans prix"? Par tous les secrets de Mu, tu as frôlé le coup de rapière en plein "chœur"! J'ai bien cru que ta femme allait se lever et te défier en duel devant l'autel!
Et tandis que le naacal s'étouffait à moitié dans son propre rire ; essayant tant bien que mal de le transformer en une quinte de toux très peu convaincante sous le regard sévère d'Indali, le Père Oriol ; feignant d'ignorer superbement la petite guerre qui venait de se déclarer au premier rang, entonnait la première strophe avec une psalmodie monastique:
Oriol: ♪ Heureux qui craint le Seigneur, et marche selon ses voies! Tu te nourriras du travail de tes mains: Heureux es­‐tu! À toi le bonheur! ♪
Tout en massant discrètement sa jambe endolorie: l'Espagnol fit:
:Mendoza: : Ne lui donne pas de mauvaises idées, Tao! Je n'ai fait que lire le texte choisi par Esteban et Zia. Un bon marin respecte toujours les cartes qu'on lui donne.
:Laguerra: : Les cartes, peut-être, mais tu as choisi tes vents, capitaine!
L'alchimiste darda sur lui un regard noir qui aurait fait trembler n'importe quel dandy de la cour d'Espagne.
:Laguerra: : Te servir de la parole divine pour me faire passer un tel message... C'est d'un courage digne d'un grand stratège.
Ravi du spectacle, le jeune savant se frottait les mains en gloussant:
:Tao: : Oh, pitié, continuez!
L'Hindoue donna un coup de coude à son compagnon:
Indali: Laisse-les tranquilles, Tao. Tu sais bien que c'est leur façon de se dire qu'ils s'aiment.
Des "chut!" énergiques rappelèrent aux perturbateurs qu'une église n'était pas un endroit pour causer. Ils se le tinrent pour dit et écoutèrent les chantres entamer le refrain:
👥: ♪ Que le Seigneur te bénisse tous les jours de ta vie! ♫
Le prêtre enchaîna:
Oriol: ♪ Ta femme sera dans ta maison comme une vigne généreuse, et tes fils, autour de la table, comme des plants d'olivier. ♪
👥: ♪ Que le Seigneur te bénisse tous les jours de ta vie! ♫
Entre la chorale et Oriol, c'était à qui chanterait le plus juste. Versets et répons ne manquaient pas d'entrain. Ils s'alternaient, se faisaient écho. Dans la tribune, l'harmonium soutenait les paroles d'inoubliables voix.
Oriol: ♪ Voilà comment sera béni l'homme qui craint le Seigneur. De Sion, que le Seigneur te bénisse! ♪
👥: ♪ Que le Seigneur te bénisse tous les jours de ta vie! ♫
Oriol: ♪ Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie, et tu verras les fils de tes fils. ♪
👥: ♪ Que le Seigneur te bénisse tous les jours de ta vie! ♫
Suite au chant de louanges, ce fut au tour de Zia de se diriger vers le pupitre fixe. Contrairement à la stature imposante de son tuteur, la jeune femme s'avança avec une grâce aérienne, sa robe effleurant le sol de pierre. À son passage, le calme qui s'installa fut d'une nature totalement différente: non plus imposé par l'autorité, mais dicté par une profonde sérénité.
:Zia: : Lecture du Cantique des Cantiques.
Il y eut un silence que troublait seulement le bruit de sa respiration. Un instant, son regard croisa celui d'Esteban, qui lui adressa un signe de tête encourageant. L'Inca commença d'une voix claire et vibrante l'un des dix-sept poèmes religieux attribués au roi Salomon:
:Zia: : "Voici mon bien-aimé qui vient! Il escalade les montagnes, il franchit les collines, il accourt comme la gazelle, comme le petit d'une biche. Le voici qui se tient derrière notre mur, il regarde par la fenêtre, il guette à travers le treillage. Mon bien-aimé a parlé ; il m'a dit: "Lève-toi, mon amie, viens, ma toute belle. Ma colombe, blottie dans le rocher, cachée dans la falaise, montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix ; car ta voix est douce, et ton visage est beau." Mon bien-aimé est à moi, et moi je suis à lui. Il m'a dit: "Que mon nom soit gravé dans ton cœur, qu'il soit marqué sur ton bras." Car l'amour est fort comme la mort, la passion est implacable comme l'abîme. Ses flammes sont des flammes brûlantes, c'est un feu divin! Les torrents ne peuvent éteindre l'amour, les fleuves ne l'emporteront pas."
Lorsque le dernier mot s'éteignit, le silence qui suivit fut presque sacré. Le feu divin évoqué par le poème semblait encore flotter dans l'air, gravé dans le cœur de chaque auditeur.
:Zia: : Parole du Seigneur.
L'assemblée murmura:
👥: Nous rendons grâce à Dieu!
La jeune femme quitta le pupitre, le visage légèrement coloré par l'effort et l'émotion, mais le cœur léger. Juste avant la lecture de l'Évangile, les fidèles se levèrent et chantèrent l'Alléluia, une louange à Dieu, que l'on acclamait pour ses bienfaits. Méditant avec sensibilité sur le texte, ils y trouvaient un soutien spirituel. Le chant d'allégresse fut suivi du Cantique de Marie.
Sur son siège, Jaume Caçador, le menton dans la main, écoutait la maîtrise de sa chapelle, composée de vingt-quatre jeunes garçons, interpréter les versets qui soulignaient le lien profond entre l'espérance et la foi....
👥: ♫ Magnificat, magnificat, magnificat anima mea Dominum. Magnificat, magnificat, magnificat anima mea. ♫
Les voix célestes emplissaient encore la nef de la basilique quand l'acolyte du prêtre entonna d'une voix chantante:
Leandro: ♪ Le Seigneur soit avec vous... ♪
👥: ♫ Et avec votre esprit... ♫
Se signant le front, la bouche et le cœur du pouce, il annonça:
Leandro: ♪Évangile de Jésus Christ selon Saint Matthieu. ♪
L'assemblée répondit:
👥: ♫ Gloire à Toi Seigneur... ♫
Leandro: Comme les disciples étaient rassemblés autour de Jésus sur la montagne, il leur disait: "Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur? Il ne vaut plus rien: on le jette dehors et il est piétiné par les gens. Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée..."
Les Élus avaient choisi ce texte car l'image leur rappelait Badalom. Cette ville de lumière, vestige de l'ancien empire de Mu, n'était-elle pas précisément cette cité cachée au cœur des montagnes de l'Himalaya? Un phare de sagesse et de technologie, soustrait aux yeux du monde pour préserver sa pureté, mais dont le destin était d'éclairer l'humanité.
Esteban ferma un instant les yeux, revoyant les reflets d'or et les architectures suspendues dans les nuages Tibétains. De son côté, habitée par le souvenir du chemin traçé par le dragon jaune, Zia garda le regard fixé sur le lecteur dont la voix prit une intonation encore plus profonde:
Leandro: "Et l'on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sous le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même que votre lumière brille devant les hommes: alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux."
À la fin de la proclamation, Leandro s'exclama:
Leandro: ♪ Acclamons la Parole de Dieu. ♪
👥: ♫ Louange à Toi Seigneur Jésus! ♫
Les derniers échos de l'acclamation moururent sous les voûtes de pierre, laissant place au bruissement caractéristique d'une foule qui s'interroge. Dans les travées, un concert de chuchotements discrets s'éleva, semblable au ressac de la mer. Les paroles du Christ sur le sel et la lumière résonnaient encore dans les esprits, suscitant chez les fidèles une ferveur teintée d'inquiétude. Être le sel de la terre... Le défi était immense dans un monde si prompt à corrompre les âmes. Leandro inclina la tête, le regard fixé sur les Saintes Écritures. Un léger frisson traversa ses épaules. Il connaissait les rigueurs du temps, les compromissions et les ombres qui menaçaient l'humanité. La voix étouffée par le brouhaha feutré de la basilique, il chuchota pour lui-même:
Leandro: Puissions-nous ne pas devenir ce sel fade que l'on piétine...
Dès qu'il quitta l'ambon, Oriol prit la relève. D'un signe des deux mains, il demanda à l'assistance de s'asseoir. Il s'apprêtait à exposer, à partir des textes bibliques choisis, les mystères du mariage chrétien, la dignité de l'amour conjugal, la grâce du sacrement et les responsabilités des époux. Ses lèvres s'entr'ouvrirent à nouveau et, d'une voix flûtée, interrompue par une petite toux sèche, il commença en style melliflu une homélie qui allait durer dix bonnes minutes.
Oriol: Mes frères, mes sœurs... Le livre de Ben Sira le Sage nous rappelle de bien belles vérités sur les vertus d'une épouse parfaite, discrète et silencieuse...
Un léger murmure amusa l'assistance. Le prêtre fit une pause, tournant ostensiblement son regard vers Isabella, dont le menton se dressa instantanément, fière et indomptable. Avec un sourire chaleureux, le célébrant poursuivit:
Oriol: Cependant, l'histoire de notre Église et celle du peuple de Dieu nous enseignent aussi que le Seigneur ne choisit pas toujours des chemins de tout repos. Parfois, Il met sur notre route des âmes de feu. Des femmes dont le courage ne réside pas dans le silence, mais dans la force de leur foi et la vaillance de leur cœur. Une femme forte n'est pas toujours celle qui se tait, mais celle qui sait guider les siens dans la tempête. Et je crois savoir que dans cette assemblée, les tempêtes, vous connaissez cela...
Cette fois, de francs sourires s'affichèrent sur les visages. Mendoza inclina légèrement la tête, saluant silencieusement l'esprit du Père Oriol, tandis qu'Isabella sentait enfin ses traits se détendre, touchée par la justesse de ce début de prêche. Les Élus se risquèrent à un regard complice: l'ecclésiastique venait de résumer, en quelques mots, toute l'essence de leur grande famille d'aventuriers...
Oriol: Très chers Esteban et Zia. Dans quelques instants, vous allez échanger vos consentements. Cet acte que vous allez poser est si profond, que les mots humains ne peuvent vraiment le dire… C'est vous qui vous adressez une parole, une promesse, déjà: à travers votre présence ici ; à travers la fête à laquelle vous avez invité ceux que vous aimez, vos amis, vos proches ; et aussi à travers les textes que vous avez choisis, et que nous venons d'entendre ; mais surtout, à travers l'engagement que vous allez prendre l'un envers l'autre…. Ce qui est merveilleux, c'est que cette parole que vous allez vous dire, elle est pour nous aussi, émerveillement, espérance, et révélation… Il y a l'émerveillement de votre rencontre... Cette rencontre qui s'est produite un beau jour, d'une façon quelque peu étrange, dans la cale d'un navire alors que vous n'étiez que des enfants...

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Oriol: Vous voyez que je suis bien renseigné, hein!
Il eut un rire silencieux qui lui ferma les yeux et les réduisit à deux fentes étroites.
Oriol: Les circonstances d'une rencontre sont toujours spéciales, alors certains parleront de destin. Moi je dirai plus volontiers que c'est Dieu qui voulait vous réunir, et que cette belle aventure ne fait que commencer ; de même que votre amour n'en est qu'à ses débuts. Vous n'aurez jamais fini de vous découvrir, de vous émerveiller l'un l'autre. Votre histoire à tous les deux vous ressemble. Elle a votre simplicité, votre joie de vivre. Elle a votre spontanéité, votre authenticité. Jusqu'à la plus étonnante des demandes en mariage que j'ai jamais entendue. Mais je les laisserai vous raconter cette histoire si vous ne la connaissez pas: si vous leur demandez gentiment, ça marchera sûrement! Des fois, de toute manière, il n'y a pas besoin de mots, n'est-ce pas Esteban? Les mots qu'on avait préparés ne servent plus à rien. Il y a des mots, pourtant que vous avez choisi de nous faire entendre en espagnol, en catalan, en quechua. Ces mots de la Bible que vous avez choisis... La Bible, c'est un gros livre qui contient soixante-treize petits livres. C'est une bibliothèque, la Bible. Et dans cette bibliothèque, il y a l'histoire de Jésus bien sûr, mais il y a aussi des prophéties, des paroles de sages, des livres historiques, des chants, des lettres, des proverbes, des psaumes, des épopées comme l'Exode, une littérature apocalyptique et… un livre érotique... Si, si. Et je pense que certains vont se précipiter dessus en rentrant ce soir…
Zia ne put s'empêcher de sourire en distinguant nettement le rire étouffé de Gaspard derrière son dos ; un rire qui d'ailleurs s'étrangla dans une brève quinte de toux...
Oriol: Ça, c'était juste pour vous tenir éveillés, car j'en vois quelques-uns en train de piquer du nez! Un livre érotique, disais-je, qui s'appelle le Cantique des Cantiques. C'est le poème que vous avez choisi de nous faire entendre pour la deuxième lecture. Alors évidemment, dans la traduction que nous a lue Zia, ça va! En espagnol, ça ne fait pas très "caliente", je vous l'accorde. Mais si on allait le lire en hébreu, alors toute la saveur ressortirait. Mais calmez-vous, on ne va pas le faire maintenant! Cependant les images étaient jolies. On parlait de toi Zia, comme d'une colombe. C'est logique. On disait que ta voix est douce et ton visage charmant. C'est vrai, Esteban, n'est-ce pas? Sa voix est douce et même, au début de votre histoire, elle essayait de parler lentement. Ça a bien changé!
Cette fois, le rire brusque de Boule-de-poils éclata franchement et se prolongea en se répercutant d'écho en écho jusque dans les profondeurs du temple, réveillant Pichu au passage. Depuis le début de l'office, ce dernier s'était tenu tranquille, assoupi sur l'épaule de son maître. Mais à présent, incapable de tenir en place et cédant au besoin impérieux de déployer ses ailes, il se mit à tournoyer au-dessus du prêcheur qui poursuivait son homélie d'une voix grave où vibrait une pointe d'amusement:
Oriol: Pour Esteban, le texte est un peu plus étrange. On disait que c'est une gazelle… et alors là… j'ai beau bien le regarder, je ne le vois pas comme cela. Le "petit d'une biche" disait le texte, mais c'est sûrement pour dire sa fragilité, sa simplicité. Et puis il disait aussi: "l'amour est fort comme la mort. Les torrents ne peuvent éteindre ou emporter l'amour." C'est ce que l'on souhaite pour le votre. Et les torrents, on sait ce que c'est, ici, dans les montagnes de la Collserola. Ça peut être violent, ça peut être dévastateur, destructeur. L'amour est un torrent, mais c’est un torrent qui soude, qui scelle les gens entre eux. Il ne détruit pas, il emporte avec lui dans une grande danse ceux qu'il a choisis. Vous, aujourd'hui. Et puis il y avait le psaume que nous avons entendu où il y avait ces mots: "Ta femme sera dans ta maison comme une vigne généreuse." Alors bien sûr, tout ça c'est des paroles, c'est symbolique. Le "oui" que vous allez prononcer tout à l'heure est une parole, elle est symbolique, mais elle est très belle. Il y a d'autres paroles symboliques qu'on s'est partagées pendant les différents moments où l'on a préparé cette célébration, où l'on a cheminé ensemble. Je pense que si je posais la question aux gens qui sont ici pour vous, peut-être arriveraient-ils à faire une partie de la liste de ces paroles qui sont importantes à vos yeux… Parce que, les paroles c'est une chose, mais il faut que les actes suivent...
Le digne homme débita son texte très consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une virgule ; et tout marchait assez bien jusqu'à ce que le bruit d'un battement d'aile un peu trop proche vienne l'interrompre dans le droit-fil de son récit.
Oriol: Si tu pouvais arrêter de me tourner autour pendant que je parle!
L'ordre tomba net, incontestable.
Oriol: Fais une pause... Une toute petite pause, ça me dérange sinon... Écoute aussi, c'est passionnant ce que je raconte... Désolé, hein! J'aime les oiseaux mais là, tu me distrait...
Le prenant au mot, Pichu vint se poser lourdement sur le sommet de son crâne. L'orateur resta un instant immobile, transformé en statue publique, n'osant plus ni respirer ni cligner des yeux. Dans l'assistance, le silence solennel fit place à un concert de ricanements étouffés, puis à un rire général lorsque le volatile, nullement impressionné par l'importance du discours, laissa échapper un jasement sonore en guise de conclusion:
:Pichu: : Craaak!
Sentant le ridicule de sa position, Oriol tenta une manœuvre de dégagement d'une discrétion absolue: un léger hochement de tête, presque imperceptible. Le perroquet se contenta de planter plus fermement ses griffes dans les cheveux du prêtre, inclinant sa propre tête d'un air curieux, comme pour mieux scruter la foule dorénavant hilare.
À deux doigts de perdre son admirable sang-froid, l'ecclésiastique entreprit de brandir ses précieuses notes pour chasser l'intrus. Ce fut sa seconde erreur. Effrayé par ce remue-ménage, l'oiseau prit son envol dans un grand fracas d'ailes.
Le manuscrit si consciencieusement préparé s'éparpilla dans les airs comme une poignée de feuilles mortes, laissant Oriol seul sur l'estrade, décoiffé et condamné à improviser la fin de son sermon face à un public conquis par ce grand moment de vaudeville...
Redressant l'échine, il tenta héroïquement de sauver les meubles. D'une voix qu'il s'efforça de rendre solennelle, malgré le rose qui lui montait aux joues, l'orateur improvisa:
Oriol: Mes bien chers frères, mes bien chers sœurs, vous venez d'assister à une illustration concrète de la fragilité de nos certitudes humaines. Nous bâtissons des plans sur le papier, nous alignons des mots sagement ordonnés, et il suffit d'un souffle, d'une aile qui bat, pour que tout s'envole.
Il jeta un coup d'œil rapide aux feuilles blanches qui jonchaient le chœur de l'église. Un léger murmure amusé parcourut l'assistance, tandis que Tao, rouge de honte, bredouillait des excuses à n'en plus finir. Oriol avala sa salive, s'agrippa aux rebords de bois du pupitre, et plongea son regard dans la nef. Il devait retrouver l'essence même de son message, dépouillé de ses fioritures écrites. Trouvant soudain une planche de salut théologique, il reprit avec un sourire un peu plus confiant:
Oriol: Saint François d'Assise prêchait aux oiseaux. Il semble qu'aujourd'hui, ce soit un oiseau qui soit venu nous faire la leçon. Que nous dit-il? Il nous rappelle que l'Esprit de Dieu souffle où il veut. Il nous invite à lever les yeux de nos textes sacrés pour regarder le vivant, l'imprévu, le présent.
Sa voix gagna en assurance. L'embarras du début laissait place à une sincérité désarmante. Sans ses notes, il ne déclamait plus, il parlait directement au cœur de ses paroissiens.
Oriol: Le détachement et la confiance sont au cœur de la vie chrétienne, et ils résonnent profondément avec l'Évangile du jour. Eh bien, me voilà servi! Je n'ai plus de guide écrit. Il ne me reste que ma foi, et votre bienveillante attention. C'est peut-être cela, la véritable communion: accepter d'être vulnérable ensemble, et laisser la place à la Providence, même quand elle prend les traits d'un perroquet un peu trop curieux.
Il marqua une pause, savourant le silence captivé qui s'était installé. Les sourires moqueurs s'étaient transformés en regards complices. Dans un élan de courage, il conclut:
Oriol: Alors, continuons sans filet. Rappelons-nous que l'important n'est pas la perfection de nos discours, mais la vérité de nos intentions dans nos actes.
Oriol avait retrouvé le fil de son histoire par la seule force de sa mémoire:
Oriol: Les actes... Vous en avez défini un certain nombre comme étant l’essence même de votre couple et j'ose le dire devant vos proches: l'amour, le respect, la fidélité. Pas seulement la fidélité à l'autre, mais la fidélité à soi-même. Et la fidélité à Dieu, bien sûr. Sans oublier la confiance, sans laquelle on ne peut rien construire, et cette complicité qui vous est si chère. Ce sont des valeurs que l'on entend souvent chez les futurs mariés. Mais lorsque nous avons établi cette liste, Esteban a ajouté la "crainte de Dieu". C'est une expression que vous avez entendue dans la première lecture et dans le psaume: "Heureux qui craint le Seigneur". Mais qu"est-ce que cela signifie? Faut-il avoir peur de Dieu? Esteban a-t-il peur de Dieu? Je ne l'espère pas, sinon il ne se serait pas approché si près du tabernacle! Et il s'en approchera davantage encore au moment de signer le registre… Non, la crainte n'est pas de la peur, même si les deux notions sont proches en espagnol. Chez nous, malheureusement, les verbes "craindre" et "avoir peur" ont fini par prendre la même signification. Dans la Bible, ce n'est pas du tout le cas, et la différence est de taille! Si l'on doit avoir peur, le texte dit clairement "avoir peur". D'ailleurs, Jésus passe son temps à répéter: "N'ayez pas peur!" En revanche, dans les Saintes Écritures, "craindre" signifie "respecter". Et respecter, c'est tout autre chose. Esteban, tout comme Zia, respecte le Seigneur. C'est pour cela que vous êtes venus lui confier votre amour et demander sa bénédiction. Comme il est dit dans le psaume: "L'homme et la femme qui craignent le Seigneur seront bénis." Ce n'est pas de la magie. J'aurai l'occasion de le redire tout à l'heure pour l'anneau que j'ai déjà béni. "Bene-dicere", en latin, signifie "dire du bien". Le Seigneur dira du bien de ceux qui le craignent, qui le respectent comme un père. Et le psaume allait même plus loin: "Celui qui respecte Dieu verra les fils de tes fils". Bon, ce n'est pas pour demain… mais nous vous souhaitons d'avoir des enfants, des petits-enfants, et pourquoi pas des arrière-petits-enfants, et de les voir grandir. C'est une immense bénédiction que de fonder une famille!
Instinctivement, Isabella laissa glisser ses mains le long de son corps et caressa du bout des doigts son ventre tendu.
Oriol: Il reste à appliquer dans votre vie non seulement cet amour qui vous emporte et ce respect envers Dieu, mais également le troisième texte tiré de l'Évangile selon saint Matthieu: le sermon sur la montagne. "Vous êtes la lumière du monde." Bon, pour le fils du soleil, c'est une évidence!
L'assemblée éclata de rire.
Oriol: Mais alors, il faudrait que l'autre partie du texte le soit tout autant pour Zia… "Vous êtes le sel de la terre". En pharmacologie, on parle plutôt "des sels", je vous l'accorde, mais c'est tout de suite beaucoup moins poétique. Pourtant, regardez Zia: à elle seule, elle est la lumière du monde aujourd'hui! C'est vrai! Vous êtes le sel et la lumière, il suffit de vous regarder. Lumière, je l'ai dit, vous l'incarnez tous les deux. Mais vous êtes aussi le sel, celui qui donne du goût aux plats. Et je sais que vous êtes de fins gourmets! Le sel est essentiel et c'est vous qui donnez de la saveur à notre journée. Un goût de joie, d'amour, un peu de chaleur… Bon, de chaleur, je ne suis pas sûr qu'on en ait tellement besoin à cet instant! Mais si vous étouffez, regardez-moi: j'ai trois couches de vêtements de plus que vous! Vous verrez, ça ira tout de suite beaucoup mieux… C'est vous qui réchauffez cette journée, pas le temps qu'il fait. C'est vous qui l'illuminez, pas le soleil. C'est vous qui êtes le sel de notre journée en lui donnant toute sa saveur. Ces paroles de Jésus vous vont à la perfection! Comme Il le disait, une lampe n'est pas faite pour être cachée sous le boisseau. C'est pour cela que vous vous tenez devant nous aujourd'hui. Vous ne le serez pas toujours, alors soyez une lumière l'un pour l'autre, et soyez une lumière pour le monde. Éclairez notre terre qui en a tellement besoin! Et si notre monde est trop malade, j'espère que Zia en aura le remède, même s'il en faudra beaucoup… Surtout, gardez le cœur joyeux en toute circonstance, comme nous y invitait la première lecture. Ce texte que votre ami Mendoza nous a partagé concluait ainsi: "La beauté d'une épouse parfaite est la lumière de sa maison." Ce pourrait être le maître-mot de cette cérémonie: "Lumière." Longue vie à vous deux, Zia, Esteban. Et surtout, surtout, que ce 22 juin ne soit pas le plus beau jour de votre vie, mais le premier d'une longue suite de jours heureux. Amen...
👥: Amen!
Oriol: Pour accompagner notre méditation et invoquer les dons de l'Esprit Saint sur les futurs époux, nous pouvons chanter ensemble "Veni Creator". Vous avez les paroles sur votre livret de messe.
Les admirables voix des chantres s'élevèrent alors, brisant le silence recueilli qui avait suivi l'homélie. Le temple, avec ses voûtes de pierre séculaires, devint une immense caisse de résonance pour les premières notes du chant grégorien. À la fois grave et aérien, il semblait s'élever comme l'encens, enveloppant l'assemblée d'une solennité presque mystique.
Esteban et Zia se tenaient côte à côte devant l'autel, le livret de messe ouvert entre leurs mains, mais leurs yeux s'étaient détachés des lignes imprimées. Le poids sacré du moment, amplifié par la beauté de la musique, les submergea simultanément.
L'Inca sentit un frisson lui parcourir l'échine. Cette invocation à l'Esprit Saint résonnait profondément en elle, réveillant des échos de leur long voyage, des forces invisibles qui les avaient guidés et protégés à travers tant de dangers. Ses yeux s'embrumèrent de larmes de gratitude. Elle tourna légèrement la tête vers Esteban. À travers le voile léger qui encadrait son visage, son regard croisa celui du jeune homme.
L'Atlante, d'ordinaire si prompt à extérioriser sa joie, était immobile, terrassé par une émotion d'une pureté absolue. Le garçon qui courait autrefois dans les rues de Barcelone et qui invoquait le soleil s'apprêtait à lier sa vie à celle de son élue, ici, devant Dieu et leurs amis. En croisant le regard de Zia, il sentit son cœur s'emballer. Ses lèvres tremblèrent légèrement lorsqu'il tenta de joindre sa voix à celle des chantres. Il referma doucement ses doigts sur la main de Zia. Sa paume était chaude, solide, une ancre dans le tourbillon de sentiments qui l'assaillait.
Autour d'eux, les voix de la famille Mendoza, de Sancho, de Pedro et de toute l'assemblée se mêlaient au chœur, créant une vague sonore protectrice. Même Pichu s'était calmé, revenu se poser doucement sur l'épaule de Tao, lissant ses plumes au rythme du chant sacré, comme apaisé par la ferveur qui habitait l'église. Dans ce face-à-face silencieux, bercés par le Veni Creator, Esteban et Zia comprirent que leur histoire, commencée dans la cale de l'Esperanza, atteignait enfin son port d'attache.

À suivre...

*
*Chaises: À partir du XVIème siècle sont mis à la disposition, selon un ordre fixé par le coutumier, des bancs ou chaises en bois loués au fermier adjudicataire de la "ferme des chaises" ou au marguillier, les prix fixes (majorés lors de messes solennelles) étant perçus par le chaisier ou la chaisière. Avant cela, on assistait aux offices de la paroisse debout.
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:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!
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TEEGER59
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Re: Le grand jour.

Message par TEEGER59 »

Suite.

Lorsque le chant s'acheva, il laissa place au moment tant attendu. Le prêtre invita l'assemblée à rester debout et l'atmosphère, sous les voûtes de la basilique, devint plus vibrante encore, chargée d'une émotion palpable. L'échange des consentements allait sceller l'union des deux jeunes gens devant Dieu et leurs proches.
Esteban et Zia s'avancèrent ensemble vers l'autel, se détachant du reste de la nef. Devant le prêtre, le fils du soleil, d'ordinaire si prompt à foncer tête baissée face au danger, sentit ses jambes fléchir légèrement sous le poids de la solennité de l'instant. L'Inca, quant à elle, rayonnait d'une clarté presque mystique, ses mains jointes serrant doucement un chapelet de graines sacrées entrelacé d'une croix d'or.
Derrière eux, Mendoza observait la scène, les bras croisés sur sa poitrine. Pour une fois, le masque du capitaine cynique et calculateur était totalement tombé: ses yeux brillaient d'une fierté paternelle qu'il ne cherchait même plus à dissimuler. À ses côtés, Isabella posa une main affectueuse sur son bras, oubliant momentanément leurs légers différends de la première lecture. Même Tao gardait les yeux fixés sur ses deux plus vieux amis. Le célébrant se tourna vers le jeune couple, un grand sourire bienveillant aux lèvres.
Oriol: J'appelle le témoin et son cérémoniaire turbulent à venir auprès de nos deux mariés.
Après quoi, il s'attaqua au cœur de la cérémonie en entamant le dialogue initial:
Oriol: Très chère Zia, très cher Esteban, vous êtes venus dans cette église en ce jour pour que le Seigneur confirme lui-même par sa grâce, votre décision de contracter mariage en présence des ministres de l'Église, devant vos proches, votre témoin, et devant la communauté chrétienne de Santa Maria del Mar. Le Christ bénit déjà abondamment votre amour conjugal. Pour vous aider à vous garder toujours fidèles l'un à l'autre et à porter ensemble les responsabilités du mariage, Il enrichit et fortifie d'un sacrement spécial ceux qu'Il a déjà consacrés par le baptême. C'est pourquoi maintenant je vais vous poser des questions, pour que vous puissiez exprimer vos attentions devant Dieu et devant l'Église...
Le prêtre balaya l'assemblée du regard avant de poursuivre:
Oriol: Frères et sœurs, avec Zia et Esteban, nous avons écouté la Parole de Dieu, cette Parole qui révèle la grandeur de l'amour humain et du mariage... Le mariage suppose que les époux s'engagent l'un envers l'autre, librement et sans contrainte, qu'ils se promettent amour mutuel et respect pour toute leur vie, qu'ils accueillent les enfants que Dieu leur donnera et les éduquent selon l'Évangile du Christ et dans la foi de l'Église. Zia et Esteban, est-ce bien ainsi que vous voulez vivre dans le mariage?
D'une voix claire, Zia annonça:
:Zia: : Oui.
Celle d'Esteban était ferme:
:Esteban: : Oui.
Oriol: Êtes-vous disposés à assumer ensemble votre mission de chrétiens dans le monde et dans l'Église?
Ensemble, ils répondirent:
:Zia: :Esteban: : Oui.
Oriol: Ils ont répété, hein, ça se voit!
Le prêtre se mit à rire avec la gaiété d'un gamin qui vient de réussir une bonne farce, détendant instantanément l'atmosphère. Puis, il reprit d'un ton plus doux:
Oriol: Chère Zia, cher Esteban, puisque vous êtes décidés à vous engager dans les liens du mariage, en présence de Dieu, de son Église, devant votre témoin et vos proches, donnez-vous la main et échangez vos consentements.
Leurs doigts se croisèrent. L'Atlante plongea son regard dans les yeux dorés de l'Inca, et toute sa nervosité s'évanouit d'un coup. Il n'y avait plus de cités perdues, plus d'orichalque, plus de Zarès, plus de menaces planétaires ; il n'y avait plus que cette promesse...
:Esteban: : Zia, mon Élue, mon Éden et tellement plus... Les mots n'existent pas pour dire à quel point tu enrichis mon existence. En ce jour où nos chemins se joignent pour ne faire qu'un, je te promets de t'aimer fidèlement, dans la joie et dans la peine, dans la richesse comme dans la pauvreté, en santé comme dans la maladie. Je m'engage à être ton soutien, ton partenaire, ton meilleur ami, à respecter nos différences, à apprendre et à grandir à tes côtés. Je te promets de bâtir avec toi une vie pleine d'amour, de rires et de tendresse. Ce jour, je t'offre mon cœur, mon âme et mon avenir. Je t'aime ma Zia.
Les vœux du marié résonnèrent avec une clarté limpide dans la nef de Santa Maria, et certains invités crurent y percevoir une subtile nuance de soulagement.
:Zia: : Estéban, mon astre, mon soleil, mon tout. À certains moments de l'existence, les mots ne sont plus assez forts pour décrire ce que l'on ressent. Après toutes ces années de bonheur et de complicité, j'en suis exactement là... et c'est grâce à toi. Dans le tourbillon de la vie, c'est dans ton sourire que j'ai trouvé la paix, et dans tes bras, mon véritable foyer. Aujourd'hui, je te promets non seulement mon amour éternel, mais aussi la patience de comprendre nos différences, la volonté de partager tes peines, et la joie de célébrer chaque moment à tes côtés. Je te promets d'être ta confidente, ta complice, ton soutien inébranlable, et de continuer à construire avec toi cette magnifique histoire qui est la nôtre. Je t'aime Esteban, pour tout ce que tu es, tout ce que tu as été, et tout ce que nous serons ensemble...
Ceux de la mariée, clairs eux aussi, révélèrent par un léger trémolo une vive émotion qu'une larme aurant trahie si la jeune femme avait fait face aux invités au lieu de leur présenter son profil.
Sur les mains jointes des Élus, le Père Oriol posa la sienne et annonça:
Oriol: Ce consentement que vous venez d'exprimer en présence de l'Église, que le Seigneur le confirme, qu'Il vous comble de sa bénédiction. Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas. Amen!
👥: Amen!
Oriol: Vous pouvez les applaudir, ils sont mariés.
En cet instant, le cartographe et la guérisseuse venaient de lier leurs destins. Une promesse scellée devant leurs amis. Une promesse sacrée devant Dieu. L'émotion était à son comble.
Et certains de ces invités avaient été fort prévoyants en se munissant de mouchoirs, à commencer par Isabella, dont les perles lacrymales tombaient directement sur la généreuse poitrine que ce samedi de juin ensoleillé lui avait permis de dévoiler légèrement. Son capitaine ne pleurait pas, mais les mouvements de sa pomme d'Adam en disaient long sur son état émotionnel. Gaspard tentait d'échapper à la sensiblerie en faisant de l'esprit:
:Gaspard: : Et hop! Encore un pris au piège...
Tao, à qui s'adressait cette boutade ne montrait rien, comme à son habitude. Pourtant, le soin qu'il avait mis, pour une fois, à s'habiller autrement que comme l'as de pique prouvait à l'évidence la haute estime dans laquelle il tenait les deux héros du jour. Il se contenta de dire:
:Tao: : Ça va être à toi, mon vieux Pichu...
Lorsque l'oiseau présenta l'alliance glissée autour du petit rameau de bois, le prêtre s'abtint de la bénir puisqu'elle avait déjà été consacrée sur le parvis de Santa Maria...
L'Inca offrit sa main droite au lourd anneau d'or qu'y passa Esteban. Sous la dictée du prêtre, il l'engagea d'abord au pouce: "Au nom du Père", puis à l'index: "et du fils" et enfin au medius: "et du Saint-Esprit".
:Esteban: : Zia, reçois cette alliance, signe de mon amour et de ma fidélité.
L'émotion monta encore d'un cran.
Mais parmi ces larmes de joie se glissaient des ombres de deuil. Car en ce jour béni, certains participants avaient une pensée émue pour Athanaos, celui qui s'était fait appeler "le Prophète Voyageur" durant tant années. Quelques semaines auparavant, alors qu'on mettait la touche finale aux derniers préparatifs, il avait fini par succomber aux séquelles des rayonnements du grand héritage. Malgré une période de rémission complète, la résurgence de sa maladie avait fini par avoir raison de lui.
La vie avec ses hauts et ses bas.
En hommage à cet homme intelligent, fidèle et droit, ses plus proches amis ainsi que son fils portaient une broche discrète. Représentant le symbole de l'Ordre du Sablier, elle était épinglée au niveau du cœur. Zia, elle, en portait une autour du cou, dissimulée par le chemisier de sa pollera.
Oriol reprit:
Oriol: Et maintenant, appelons sur ces nouveaux époux, la bénédiction de notre Dieu. Il leur a fait la grâce du mariage, que Lui-même la renouvelle sans cesse dans son amour. En silence, prions...
À cet instant, Esteban sentit l'anxiété l'envahir. Le père Rodriguez, Papacamayo, Tyrias, son père... et sa mère. Pourquoi, chaque fois qu'il songeait aux absents, finissait-il toujours par avoir une pensée pour elle?
Les mariés s'agenouillèrent au pied de l'autel. Comme Tao était leur unique témoin, il lui incomba de solliciter l'aide de Mendoza afin de tendre le voile de pourpre au-dessus de la tête des nouveaux époux, pendant le chant de la bénédiction nuptiale. Ce drap sacré symbolisait la soumission mutuelle, le joug conjugal et l'indissolubilité de leur union.
Oriol: ♪ Seigneur notre Dieu, créateur de l'univers et de tout ce qui vit, tu as fait l'homme et la femme à ta ressemblance ; et pour qu'ils soient associés à ton œuvre d'amour, tu leur as donné un cœur capable d'aimer. Tu as voulu qu'aujourd'hui, dans cette église, Esteban et Zia unissent leur vie. Tu veux maintenant qu'ils construisent leur foyer, qu'ils cherchent à s'aimer chaque jour davantage et suivent l'exemple du Christ, lui qui a aimé jusqu'à mourir sur une croix. Bénis, protège et fortifie l'amour de ces nouveaux époux: que leur amour soutienne leur fidélité, qu'il les rende heureux et leur fasse découvrir dans le Christ la joie du don total à celui qu'on aime. Que leur amour, semblable à ton amour, Seigneur, devienne une source de vie, qu'il les garde attentifs aux appels de leur prochain, et que leur foyer soit ouvert aux autres. En s'appuyant sur leur amour, avec la force de l'Esprit, qu'ils prennent une part active à la construction d'un monde plus juste et fraternel, qu'ils soient ainsi fidèles à leur vocation humaine et chrétienne... Par Jésus, le Christ, notre Seigneur. ♪
👥: ♫ Amen! ♫
Écartant les bras, le prêtre chantonna:
Oriol: ♪ Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous! ♪
👥: ♫ Et avec votre esprit. ♫
Aux dernières notes du chant, le Père Oriol baissa doucement les bras. Le silence reprit ses droits, lourd de la grâce qui venait de descendre sur le jeune couple. Le prêtre adressa un hochement de tête discret à Tao et Mendoza, leur signalant que le rituel de la vélatio touchait à sa fin.
Faisant preuve d'une minutie surprenante pour un homme habitué à manier le sabre, Juanca saisit les premiers pans du lourd tissu de pourpre. De l'autre côté de l'autel, Tao calqua ses mouvements sur ceux du capitaine. Le jeune inventeur, d'ordinaire si expansif, agissait avec une solennité presque religieuse. Leurs bras se levèrent à l'unisson pour soulever le drap sacré, veillant à ne pas effleurer le diadème de Zia ni à dépecer la coiffure d'Esteban.
Alors que le voile s'éloignait, la lumière dorée des vitraux frappa de plein fouet les nouveaux époux. Ils clignèrent des yeux, comme s'ils émergeaient d'un rêve éveillé. En se redressant, l'Inca offrit un sourire de pure gratitude au Naacal, tandis que l'Atlante croisa le regard de son mentor. Ce dernier lui adressa un imperceptible signe de tête, un geste silencieux qui en disait long: le bébé qu'il avait jadis sauvé des eaux tumultueuses du Pacifique lors de la circumnavigation lancée par Magellan était devenu un homme, et cet homme était désormais marié.
Le tissu fut soigneusement replié par le témoin et le marin, libérant totalement les époux pour la suite de l'office.
Oriol, qui s'était tu quelques instants, observait, bien au-delà des invités, la multitude qui espérait à présent entendre une phrase précise. Il en manquait juste une! Les gens savaient et attendaient devant le silence soudain de l'officiant. Oui, il manquait cette phrase...
Ce fut son cérémoniaire qui la prononça:
Leandro: Dans la charité du Christ, donnez-vous la paix.
Tandis que les fidèles se tournaient les uns vers les autres pour exprimer la bienveillance, le pardon et l'amour du prochain, l'Atlante leva sa main et la tendit à l'Inca. Elle y posa la sienne et se laissa attirer contre lui. Leurs lèvres douces, suaves et ardentes se trouvèrent, et ils furent emportés, l'un comme l'autre, par un embrasement qui était bien plus que de la passion et qui ne cesserait jamais de brûler.
Ce baiser était peut-être un peu plus long que ne l'exigeait la circonstance. Voyant cela, l'assemblée leur fit une ovation: les hommes applaudissaient, les femmes pleuraient d'attendrissement, les bonnets volaient en l'air et l'enthousiasme était à son comble.
L'ecclésiastique poursuivit:
Oriol: Afin de confier ce nouveau couple à la protection de la Vierge, nous allons prendre l'Antienne Salve Regina* que vous avez aussi sur votre carnet.
Unis par leur dévotion à leur patronne, les paroissiens de Santa Maria del Mar, quelle que fût leur condition, se levèrent et entonnèrent:
👥: ♫ Salve, Regína, Máter misericórdiæ. Víta dulcédo et spes nóstra, sálve. Et Jésum benedíctum frúctum véntris túi, nóbis post hoc exsílium, dúlcis Vírgo María. Salve, Regína, Máter misericórdiæ. Víta dulcédo et spes nóstra, sálve... ♫
Durant l'hymne, Elena, Pablo et les fillettes de Viracocha furent une nouvelle fois mis à contribution, sollicités pour faire circuler les paniers parmi la foule invitée à faire un don en signe de soutien à l'Église. Comme un champ de fleurs courbées par un vent soudain, hommes et femmes fléchissèrent le genou et l'assemblée se montra particulièrement généreuse pour la quête...
La cérémonie touchait à sa fin. Après la récitation du "Notre Père" vint la bénédiction finale de l'officiant, qui traça un signe de croix sur l'assemblée en disant:
Oriol: Et que Dieu tout-puissant vous bénisse, le Père, le Fils, et le Saint-Esprit.
L'assemblée répondit une dernière fois:
👥: Amen!
Pour le renvoi officiel, Oriol conclut:
Oriol: Allez dans la paix du Christ.
👥: Nous rendons grâce à Dieu.
Arriva le moment solennel, mais plus détendu, de la signature des registres. Sitôt les plumes posées, Esteban n'échappa point au découpage de sa cravate. Les morceaux en furent mis aux enchères auprès des participants. Ceux-ci se dirigèrent ensuite vers les issues et se retrouvèrent dans la lumière crue du dehors.
Véritable pont entre le divin et le terrestre, une harmonieuse volée de quatre campanes résonna. Par bandes tournoyantes, la Assumpta, la Conventual, la Andrea et la Velada firent s'envoler pigeons, moineaux, merles et sansonnets. Les ailes claquaient, le soleil brillait, les cloches tintaient à toute volée, célébrant avec ferveur, durant trois minutes, la sortie des nouveaux mariés.

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Lorsqu'ils se présentèrent sur le parvis inondé de soleil, ils eurent droit à une haie d'honneur de la part de tous ceux qui avaient partagé leurs aventures: le capitaine du maharadjah de Patala, Amarinder Singh ; les Asiatiques Yu Chunhe, Li Shuang, Petit Tigre, Petit Dragon, Mei Li et Gurban, le cavalier Mongol... Tian Li, devenu grand maître Shaolin, côtoyait la silhouette géante de Mu-Chun, toujours aussi à cheval sur l'hygiène corporelle.
Malgré la distance, parfois immense, qui séparait leur terre natale de la Catalogne, tous avaient répondu présent grâce au réseau des portes des Anciens.
Des bravos fusèrent. Au premier rang, la princesse Nyamita, au grand dam de son "petit poulet d'amour", attirait tous les regards masculins, moulée dans une sublime jupe fendue qui dévoilait ses jambes de rêve. Disséminés dans la foule bruyante, Yoshi et ses petits-enfants Mariko et Ichiro, le tavernier Rico et son fils, le roi du Zimbabwe Neshangwe Munembire, les bédouins de la tribu des Chaldis Malik et son fils Nadim, les trois alchimistes français ainsi que Nostradamus avaient également tenu à manifester leur amitié au couple, à l'histoire duquel ils avaient été mêlés de près ou de loin. Zhi, le premier crush de Zia, n'aurait manqué la cérémonie pour rien au monde ; il regrettait seulement de ne pas avoir pu venir avec Yang-Yang, son petit panda devenu bien trop imposant. Le chef Maasaï Tankanda, les trois représentants du peuple Lenge Temba et ses sœurs ainsi que les frères Éthiopiens Amadi et Ebo, n'étaient pas les moins enthousiastes à acclamer le joli couple formé par "la mère du Bako" et "le dernier des Atlantes". Ce dernier avait d'ailleurs dû faire un sérieux effort pour domestiquer son épi rebelle. L'incorrigible prince Zhu, bravant l'interdiction, s'était un peu éloigné pour allumer quelques pétards sous les yeux courroucés des gens d'armes présents. Son fidèle précepteur lui envoya Sancho et Pedro qui réussirent cette fois à faire rentrer rapidement le contrevenant dans le rang.
Après le traditionnel lancer de riz, les mariés se mêlèrent à la foule où se pressaient de nombreux anonymes: nobles, clercs, bataixos, marchands, artisans et marins. Ces derniers, en grande majorité, se souvenaient encore de l'orphelin. Recueilli jadis par le Père Rodriguez, l'enfant avait été considéré comme l'un des plus extraordinaires faiseurs de miracles lorsqu'il avait fait apparaître le soleil lors de la fête du port.
Tout Barcelone était venu voir en curieux ce Messie qui avait sauvé le monde du grand cataclysme.
La ville entière fondit sur lui. Le marié passa de bras en bras, assailli par les félicitations, les tapes amicales dans le dos et les poignées de main chaleureuses. Tous voulaient le toucher, mais Esteban ne parvenait plus ni à reconnaître, ni à entendre qui que ce soit.
Pendant ce temps, Isabella, s'étant délibérément écartée de cette foule, attendait son époux. Leurs enfants s'étaient déjà éparpillés: Elena s'empressait de commenter la cérémonie avec son frère Pablo, tandis que Tao et Indali gardaient un œil sur eux.
Mendoza apparut à son tour, réajustant sa cape d'un geste fluide. Dès qu'il l'eut rejointe à l'abri d'un pilier de pierre, l'aventurière se tourna vers lui, prête à remettre le couvert. Les mains sur les hanches, son regard étincelait d'un feu que la grossesse n'avait en rien éteint. Haussant un sourcil provocateur, elle lança sa première pique:
:Laguerra: : Tu as choisi ce passage du Siracide uniquement pour me faire passer pour une harpie devant nos amis, ou était-ce une tentative désespérée de réclamer un peu de calme à la maison?
Le navigateur la considéra avec un amusement non dissimulé. Il croisa les bras, un sourire flottant sur ses lèvres et d'un ton faussement innocent, il répondit:
:Mendoza: : Voyons, Isa! Je vais me répéter mais je n'ai fait que lire les Saintes Écritures qui m'étaient imposées. Devrais-je me reprocher que la parole divine résonne avec une telle… justesse à tes oreilles?
:Laguerra: : Justesse? Toi, le grand capitaine Mendoza, soumis au hasard du calendrier liturgique? Laisse-moi rire. Je sais pertinemment que tu as échangé ton texte avec Zia pour hériter précisément de celui-ci. Ne sous-estime pas mon réseau d'informateurs Juanca, même au sein de la sacristie.
Mendoza laissa échapper un rire franc, conquis par la perspicacité de l'ancienne espionne de Charles Quint. Il fit un pas vers elle, abolissant la distance factice qu'elle s'efforçait de maintenir.
Glissant une main ferme mais douce derrière la taille de sa femme, il l'attira contre lui avec cette assurance tranquille qui, toujours, la faisait capituler en secret. La fraîcheur de la pierre du pilier contrastait avec la chaleur de leurs corps. De l'autre main, il releva délicatement le menton de l'aventurière, l'obligeant à croiser son regard, tandis que son pouce effleurait doucement sa lèvre inférieure. De sa voix la plus basse, teintée de cette pointe de séduction brute qui n'appartenait qu'à lui, il susurra:
:Mendoza: : Coupable! Je confesse tout. Mais avoue à ton tour que le spectacle en valait la peine. Te voir ainsi, le front haut, prête à foudroyer l'ambon du regard au milieu d'une église comble valait bien une petite négociation avec Zia... Tu es magnifique quand tu t'indignes, mi amor. Et cette robe te va à ravir.
Isabella, crispant ses traits dans une sévérité de façade, ouvrit la bouche pour répliquer, mais Mendoza ne lui en laissa pas le loisir. Il scella leurs retrouvailles d'un baiser profond, dérobé aux regards de la foule qui acclamait encore les mariés sur le parvis. C'était un baiser à leur image: ardent, teinté d'un soupçon de défi, mais empreint d'une tendresse infinie. Lorsqu'il se redressa enfin, ses yeux plongés dans les siens, sa main descendit lentement pour se poser sur son ventre arrondi, d'où répondit un léger coup. Un sourire presque vulnérable se dessina sur ses lèvres lorsqu'il conclut:
:Mendoza: : Harpie ou non, tu es la lumière de ma vie. Et je n'échangerais notre joyeux chaos pour rien au monde.
:Laguerra: : Tu es impudent, Juanca!
:Mendoza: : Oui, mon genou s'en souvient encore!
:Laguerra: : Ah, mais je crains que ma vengeance au dîner ne soit bien plus terrible qu'un simple pincement. Si tu croyais que ton baiser effacerait tes torts, c'est manqué...
Elle glissa finalement son bras sous le sien, s'appuyant légèrement contre lui avec une confiance absolue.
:Laguerra: : Allons retrouver nos enfants avant que Tao ne commence à leur exposer une théorie de son cru sur la physique des cloches.

À suivre...

*
*Salve Regina: Pour ce passage, je me suis entièrement inspirée d'un extrait de film (le gendarme et les extraterrestres), sans aller jusqu'à imiter la composition hilarante de De Funès interprétant de sa voix chevrotante le Dies Irae du Requiem des morts dans le chant dédié à la Vierge Marie.
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:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!
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Re: Le grand jour.

Message par TEEGER59 »

Suite.

Alors que le couple de bretteurs regagnait le centre de la place, deux silhouettes familières se détachèrent de la foule pour fondre sur eux. Esteban et Zia s'avancèrent d'un pas vif, de larges sourires aux lèvres. Le Fils du Soleil affichait cette mine espiègle qui, même avec les années, ne l'avait jamais vraiment quitté lorsqu'il s'agissait de taquiner l'homme qui l'avait sauvé des eaux. En s'arrêtant devant eux, il s'exclama:
:Esteban: : Eh bien, capitaine! Quelle performance! Je ne savais pas que le Siracide avait été écrit spécialement pour la famille Mendoza. On aurait dit que chaque verset vous était personnellement adressé.
Feignant une sévérité qui fut immédiatement trahie par le pli amusé de ses yeux, Isabella avertit le jeune marié:
:Laguerra: : Ne commence pas, Esteban! Ton mentor a usé de la plus basse des stratégies pour lire ces lignes.
Zia, quant à elle, s'approcha doucement de l'aventurière. Elle posa une main affectueuse sur son bras, jetant un regard complice au navigateur. D'une voix douce mais teintée d'ironie, elle dit:
:Zia: : Il faut reconnaître que Mendoza a mis beaucoup de conviction dans sa lecture. Surtout sur le passage concernant le bien-être que les talents d'une épouse apportent à son mari. Sur ce point, il ne mentait pas.
Redressant fièrement le buste, ce dernier répliqua:
:Mendoza: : Merci de prendre ma défense, Zia. Au moins une personne dans cette assemblée sait apprécier la profondeur théologique de ma diction.
En lui donnant une tape amicale sur l'épaule, l'Atlante s'esclaffa:
:Esteban: : Oh, ta diction était parfaite, Mendoza! À tel point que Tao est déjà en train de claironner partout qu'une voix de stentor est l'apanage des marins espagnols. Il veut analyser les vibrations de tes cordes vocales pendant la collation qui va suivre.
Le Catalan laissa échapper un soupir théâtral, puis grommela:
:Mendoza: : Que Dieu me garde de la science de Tao!
Isabella partit d'un grand éclat de rire. Un rire cristallin et d'une apparente légèreté qui pourtant cachait quelque chose. En réalité, bien avant qu'Esteban ne vienne plaisanter sur le timbre de voix de son époux, une idée piquante, un trait de génie d'une malice redoutable avait germé dans son esprit pour la suite des festivités. Puisque le capitaine avait voulu jouer les exégètes vertueux, elle allait lui offrir la parfaite démonstration pratique de ce texte, version "Laguerra".
Resserrant son étreinte sur le bras de son mari, la fille du Docteur murmura:
:Laguerra: : Ne t'en fais pas, Juanca. Pour cet après-midi, tu seras dispensé de philosophie naturelle*, je te le promets. En revanche, tu n'échapperas point à ton devoir de cavalier pour le banquet de ce soir.
Esteban et Zia échangèrent un regard tendre, heureux de voir le couple toujours aussi complice malgré leurs chamailleries. Autour d'eux, les invités commençaient à se mettre en route vers le lieu des festivités.
Mais avant de se rendre au vin d'honneur, trait d'union entre la cérémonie religieuse et la réception, un petit détour à pied fut ménagé pour gagner le cimetière de las Moreres afin que les intimes d'Athanaos puissent s'incliner devant sa tombe. Le cortège, d'abord uni comme une seule écharpe de couleur, s'étira bientôt en longeant l'église et se scinda en groupes différents, qui s'attardaient à causer. Les jeunes époux allaient en tête, les amis, les connaissances tout au hasard, et les enfants restaient derrière, s'amusant sans qu'on les vît. La pollera de Zia, trop longue, traînait un peu sur le pavé ; de temps à autre, elle s'arrêtait pour la relever, et alors, délicatement, elle en secouait la poussière pendant que son époux, portant son bouquet garni de fleurs d'oranger, attendait qu'elle eût fini. Les autres gens de la noce causaient de leurs affaires ou se faisaient des niches dans le dos, s'excitant d'avance à la gaieté ; et, en y pretant l'oreille, on entendait toujours le carillon des quatre cloches qui battait ses notes allègres, faisant écho à la joie de chacun.

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À l'intérieur du cimetière, parmi les herbes folles et la terre caillouteuse qui affleurait partout, quelques croix en pierre ou en bois, de somptueux mausolées et d'humbles tombes bosselant le sol composaient un décor mi-champêtre mi-macabre, familier à tous. Les Barcelonais aimaient se promener dans cet espace public et préservé, y faire collation, et même y venir danser, en dépit des interdictions renouvelées par plusieurs conciles qui avaient tenté en vain de prohiber, dans ce lieu béni, les danses, les jeux de hasard ou la vente du vin.
Mais le petit groupe s'éloigna des tombes fleuries pour gagner le pied du vieux mur d'enceinte. C'est là, dans cette terre non consacrée et délaissée par l'Église, qu'ils avaient dû ensevelir le Prophète Voyageur, étranger aux dogmes de cette Espagne inquisitoriale.
Tandis que Li Shuang, Esteban et bien d'autres se recueillaient, Zia en profita pour déposer son bouquet directement sur la terre nue, au pied de la dalle brute qui recouvrait son beau-père.
Chez les Incas, cette offrande, connue sous le nom de "Pago a la Tierra", consistait à remercier la Pachamama, la déesse de la Terre, et à demander la bénédiction des Apus, les esprits protecteurs des montagnes, pour la fertilité et l'abondance du couple. En ce lieu exclu des bénédictions chrétiennes, son geste païen envers la Terre-Mère prenait tout son sens.
S'étant courbé jusqu'à ce que sa bouche et ses pleurs atteignissent la pierre, le Fils du Soleil resta prostré un long moment, enseveli dans sa peine.
:Esteban: : Père, mon père! Je t'aimais, sais-tu et je t'aime toujours... Si seulement mes larmes pouvaient te redonner la vie! Si seulement je pouvais partager la mienne! Ô, père, pourquoi nous a-t-on arrachés l'un à l'autre? Nous étions si bien, tous les deux!
Secoué de sanglots, il eût peut-être attendu là la fin du jour dans sa douleur réveillée si deux mains posées sur ses épaules n'avaient pas entrepris de le relever. La voix douce de Li Shuang chuchota:
Li Shuang: Tu te fais du mal, Esteban! Il ne faut pas rester là, viens avec moi!
Un peu courbaturé par sa longue prosternation, il se redressa, essuyant de sa manche les larmes qui coulaient encore pour offrir un sourire au vieil ami de son père. Se tournant vers Zia, il rencontra son regard fixé sur lui. Dans ses yeux, compréhension et apitoiement se lisaient. Elle aussi était passée par là.
Quelques minutes plus tard, de retour sur la place Santa Maria, les jeunes époux se dirigèrent vers la voiture dont Mendoza leur avait offert la location pour la journée. Chacun regagna son véhicule et, sans plus attendre, un joyeux convoi s'ébroua. Avant de se rendre au banquet, une halte s'imposait dans la commune toute proche de Cornellà de Llobregat afin d'étancher la soif des notables s'étant déplacés pour ce mariage. Ce n'est qu'ensuite que les mariés comptaient guider leurs amis les plus proches vers la "Torre del Visco" pour un somptueux souper. Située dans la commune de Fuentespalda, la demeure, entourée de roseraies et d'oliviers, se dressait au milieu d'une immense propriété, à proximité de la rivière Tastavins et du massif montagneux connu en catalan sous le nom de Ports de Beseit. Si relier l'Aragon depuis Barcelone représentait d'ordinaire un voyage de plusieurs jours pour le commun des mortels, l'accès secret aux Portes des Anciens promettait de réduire cette immense distance à un simple battement de cils une fois le moment venu.

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Ouvrant la voie, le coche des Mendoza s'ébranla dans un grincement d'essieux, s'éloignant des rumeurs de la place Santa Maria pour s'enfoncer dans l'ombre fraîche des rues de la capitale, avant d'atteindre les remparts et de sortir par la porte de la Boqueria. À l'intérieur de la petite cabine suspendue, le balancement régulier de l'attelage imposait un rythme propice aux confidences. Pourtant, un silence inhabituel régnait. Même Elena et Pablo étaient étrangement calmes. Cette matinée mouvementée avait fini par terrasser leur énergie débordante. La tête de la fillette reposait lourdement sur les genoux de sa mère, tandis que le petit garçon de cinq ans s'endormait à moitié dans ses bras, ses petites paupières lourdes luttant contre le sommeil au rythme des secousses du véhicule.
Les longs doigts de l'aventurière glissaient dans les boucles brunes de sa fille avec une infinie tendresse, écartant une mèche rebelle de son front.
En face, confortablement installé sur la banquette de cuir, Mendoza observait la scène en silence. Il y avait dans le regard de sa femme une lueur farouche, une vigilance de louve qui contrastait avec la quiétude de l'habitacle.
Ce calme souverain, presque angélique, commença rapidement à éveiller ses soupçons. Connaissant le tempérament de feu de sa compagne, ce mutisme prolongé après l'affront à l'église n'indiquait rien de bon. Une Isabella silencieuse était une Isabella qui transmutait sa colère en une stratégie redoutable. N'avait-elle point parlé de vengeance?
Ajustant le col de sa tunique, le bretteur se racla la gorge afin de rompre l'ambiance feutrée du coche, tout en veillant à ne pas réveiller ses petits moussaillons.
D'un ton qu'il voulut désinvolte, il lança:
:Mendoza: : Tu es bien silencieuse, Princesse.
Isabella leva les yeux. Son visage adouci par la pénombre se mua en un sourire discret, mais ses doigts restèrent posés de manière possessive et protectrice sur le bras de son fils.
:Mendoza: : La fatigue de la cérémonie, ou le recueillement au cimetière de las Moreres t'auraient-il rendue nostalgique?
Le sourire s'élargit d'une douceur si parfaite qu'elle en devenait presque suspecte aux yeux du Catalan. D'une voix suave, elle répondit:
:Laguerra: : Nostalgique? Oh, nullement, Juanca. Je savoure simplement ce moment de transition avec mes petits anges. Tu as mis tant d'énergie à nous rappeler les vertus du silence et de la discrétion chez une épouse ce matin... Je m'efforce simplement de mettre tes précieux enseignements en pratique.
Mendoza plissa les yeux, le dos soudainement un peu plus droit contre le dossier. Le piège n'était pas encore visible, mais il en sentait déjà le parfum. Avec un soupçon d'ironie, il répliqua:
:Mendoza: : Vraiment? Je ne te savais pas si prompte à te soumettre aux textes sacrés.
:Laguerra: : Il faut un début à tout, mon cher capitaine. Tu as parlé, l'assemblée a écouté, et j'ai été touchée par ta dévotion. Tu verras, cette journée sera placée sous le signe de l'harmonie parfaite. Je compte être d'une compagnie... irréprochable.
Il esquissa un demi-sourire, cherchant à tâter le terrain sans dévoiler ses cartes:
:Mendoza: : Le silence est d'or, Isabella. Mais venant de toi, il s'apparente plutôt à la minute de calme qui précède la tempête. Cette pincette dans l'église n'était qu'une mise en bouche, n'est-ce pas? Dois-je commencer à chercher un abri?
L'aventurière laissa échapper un rire étouffé, prenant grand soin de ne pas troubler le sommeil de leurs enfants. Ses yeux brillaient d'une lueur de défi qui n'échappa point au capitaine. Inclinant légèrement la tête, elle murmura:
:Laguerra: : Un abri? Pour quoi faire? Il serait bien dommage que ta propre femme ne te montre pas à quel point elle a été sensible à tes... recommandations théologiques.
Elle se pencha légèrement vers lui, réduisant la distance entre eux. L'odeur ambrée et musquée qui s'échappait de sa pomandre se mêla à celle du cuir de la voiture. Avec un pli de malice pure au coin des lèvres, elle poursuivit:
:Laguerra: : Le banquet de ce soir à la Torre del Visco s'annonce mémorable. Tu as parlé des devoirs d'une épouse. Mais le texte mentionne aussi la fierté d'un homme face à sa compagne. Je compte simplement te faire honneur, mi amor. À ma manière. Et puisque Tao a eu la gentillesse de préparer le terrain avec ses théories sur ta "voix de stentor", je me dis que la réception à Cornellà de Llobregat sera le moment idéal pour ce qui t'attend.
Le navigateur la jaugea du regard. Le piège était bel et bien tendu, mais il ignorait encore quelle forme il allait prendre. Une danse improvisée? Une joute verbale en public? La connaissant, il savait qu'elle était parfaitement capable de transformer la légèreté d'un simple moment entre amis en une démonstration de force et de séduction qui le laisserait sans voix! Un comble pour un homme qui venait de faire vibrer les voûtes de Santa Maria del Mar.
Le regard brillant d'un défi égal au sien, il répliqua d'une voix basse et feutrée:
:Mendoza: : Je n'ai jamais douté de tes talents, Isa. Mais n'oublie pas qu'un marin sait anticiper les caprices du vent. Quelle que soit la surprise que tu me réserves, je saurai y répondre!
:Laguerra: : N'en sois pas si sûr. Ce qui t'attend va te laisser... pantois.
Isabella plongea son regard vers le paysage qui défilait au-delà des remparts de Barcelone, scellant sa réplique d'un petit hochement de tête satisfait. Mendoza la considéra encore un long moment, l'esprit en alerte. Habitué à lire les tempêtes à l'horizon bien avant que le premier coup de vent ne frappe le pont du navire, le capitaine savait pertinemment que la mer n'était jamais aussi dangereuse que lorsqu'elle était d'huile.
Alors que la voiture franchissait les faubourgs en direction de Cornellà de Llobregat, les premières notes de musique lointaines des réjouissances commençaient à se faire entendre, annonçant la fin de la trêve... des transports.

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Coincé au cœur des dernières voitures du cortège, l'attelage des Élus était loin de soutenir le rythme imposé par celui de Mendoza. Alors que le coche du capitaine fendait la poussière en direction du village voisin, celui des mariés subissait une cadence bien plus paisible, rythmée par les caprices des chemins vicinaux.
Les rumeurs de la cité couronnée s'effaçaient peu à peu, remplacées par le chant des cigales et le souffle chaud de la campagne catalane.

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À son bord, l'ambiance n'était ni aux joutes verbales feutrées, ni aux embrassades passionnées. Non, l'atmosphère y était singulièrement apaisée, laissant la mélancolie du cimetière céder la place à une sérénité protectrice.
La guérisseuse s’était rapprochée de son époux, glissant sa tête contre son épaule. Celui-ci avait passé son bras autour d'elle, ses doigts caressant distraitement le tissu brodé de sa pollera. Les effluves du bouquet de fleurs d'oranger qu'ils avaient gardé en main imprégnaient encore leurs vêtements. Elles agissaient comme un baume sur leurs âmes, encore vibrantes du souvenir d'Athanaos. Dans le petit habitacle clos, Zia leva les yeux vers lui et, brisant doucement le silence, murmura:
:Zia: : Ça va mieux?
Esteban prit une lente inspiration, déposant un baiser sur le front de sa compagne. Les larmes qui avaient coulé sur la tombe de son père avaient laissé place à un sentiment de profonde gratitude. D'une voix basse mais assurée, il répondit:
:Esteban: : Oui, beaucoup mieux. Se recueillir auprès de lui était nécessaire. C'est comme si... comme si d'une certaine manière, il était présent parmi nous aujourd'hui. Je sais qu'il aurait été heureux de nous voir ainsi.
Zia sourit, serrant un peu plus fort la main qu'il gardait prisonnière dans la sienne.
:Zia: : Il veille sur nous, Esteban. Tout comme la Pachamama et les Apus. Notre promesse est désormais scellée sous leurs regards, et sous celui de ton père.
Le Fils du Soleil hocha la tête, un sourire sincère et lumineux redessinant enfin ses traits. Les secousses du véhicule, le balancement des suspensions et la présence réconfortante de Zia achevèrent de dissiper les derniers nuages de sa peine.
Le soleil entamait sa descente lorsque la tête du convoi s'égaya sur la jolie petite place du village.
Alors que les voitures bifurquaient vers le domaine où les Élus avaient obtenu l'insigne privilège de faire peindre leur portrait par un artiste de renom, ils restèrent ainsi, blottis l'un contre l'autre, profitant de ces précieux instants de répit que leur offrait leur position en retrait, prêts à savourer pleinement la fête qui les attendait.

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Le grincement des roues sur les pavés se fit plus lourd tandis que la voiture de tête ralentissait, s'engageant sur le chemin menant au château appartenant à Adriana de Ribes. Le silence de la cabine fut définitivement brisé par le brouhaha joyeux qui s'échappait de la résidence seigneuriale, où les invités qui n'avaient pas manifesté le désir de se rendre sur la tombe du défunt s'étaient rassemblés sous les tonnelles dressées pour les festivités.
Mendoza descendit le premier, tendant une main ferme à Isabella pour l'aider à enjamber le marchepied. Au contact de ses doigts, le capitaine crut déceler un léger frémissement, non pas de nervosité, mais d'impatience théâtrale. Pablo et Elena, tirés de leur torpeur par l'arrêt du véhicule et les éclats de rire extérieurs, sautèrent à bas de la voiture, retrouvant instantanément toute leur énergie de garnements.
Pointant du doigt un groupe d'artistes ambulants qui faisaient voler dans les airs des cercles de bois avec une adresse diabolique, l'aînée s'exclama:
Elena: Regarde, Pablo! Il y a des jongleurs!
Avant même que leurs parents n'aient pu émettre la moindre consigne de prudence, les deux enfants s'étaient déjà faufilés à l'intérieur de l'enceinte, attirés par les odeurs de pâtisseries et les accords vifs d'une vihuela. Tout en ajustant la dentelle de sa manche, Isabella lâcha d'un ton faussement innocent:
:Laguerra: : Laisse-les filer, palomino mio*. Ils ne risquent pas grand-chose ici. Et puis, nous avons nos propres... obligations à honorer.
Le capitaine Mendoza jeta un coup d'œil en biais à sa femme, l'esprit plus alerte que s'il naviguait en pleine tempête. L'expression affectueuse employée, inhabituelle dans le répertoire de sa femme, sonnait à ses oreilles comme un délicieux avertissement.
À peine eurent-ils fait quelques pas vers le buffet qu'une silhouette familière, celle de José-Maria Gaspard, se détacha de la foule des premiers arrivants. L'ancien acolyte du commandant Gomez, aujourd'hui fidèle compagnon d'armes, affichait une mine réjouie qui jurait presque avec sa carrure de colosse. Tenant déjà un pichet de vin d'une main et une oblea à moitié entamée de l'autre, il salua le couple d'un grand signe de tête. La bouche encore un peu pleine, il tonna:
:Gaspard: : Eh bien, Face de limande! Je commençais à croire que vous aviez décidé de faire carême en chemin! Les cloches de Santa Maria m'ont presque donné soif à distance, et Dieu sait qu'il en faut beaucoup pour assécher un gosier comme le mien!
Mendoza répliqua:
:Mendoza: : Un gosier! Un puits sans fond, oui!
Le navigateur ne put s'empêcher de sourire en voyant son vieil ami, trouvant dans cette présence familière une diversion bienvenue face au mutisme calculé de son épouse. Lui serrant vigoureusement la main, il ajouta:
:Mendoza: : Rassure-toi, Boule de Poils, la fête n'est pas perdue. Le chemin était court, mais mon cœur s'est attardé auprès de ceux qui ne sont plus... Il y a des ombres du passé qui méritent que l'on se recueille, même un jour de fête. J'ai pris le temps qu'il fallait pour saluer le père du marié qui nous regarde sûrement de là-haut.
Gaspard accusa le coup, son sourire se muant en une moue respectueuse. Il baissa légèrement son pichet, comprenant immédiatement le reproche muet et la noblesse de la démarche de son ancien rival. À ses côtés, le profil d'Isabella parut s'adoucir. Son mutisme austère plia un instant sous le poids de l'émotion. Elle posa une main légère sur le bras de son mari, unissant sa propre peine silencieuse à son hommage. Le grief qu'elle feignait de nourrir pour le taquiner s'évanouit aussitôt, remplacé par un regard empreint d'une dignité nouvelle, scellant entre eux une trêve fragile.
Le silence solennel qui s'était installé pesa quelques secondes sur les épaules du géant. Il se racla bruyamment la gorge, mal à l'aise avec cette mélancolie qui menaçait de gâcher les réjouissances. Redressant sa haute stature, il leva bien haut son pichet de vin, et l'éclat de sa bonne humeur habituelle revint chasser les ombres:
:Gaspard: : Alors, trinquons à sa mémoire!
Sa voix était si puissante qu'elle fit se retourner sa femme, Sarah, ainsi qu'une partie de l'assemblée. Il poursuivit:
:Gaspard: : Athanaos n'aurait jamais voulu qu'on se laisse mourir de soif pour lui rendre hommage! Que Dieu ait son âme, et qu'Il protège les mariés!
Il prit une immense rasade de vin pour sceller son vœu, s'essuya la bouche d'un revers de manche vigoureux, puis planta son regard franc dans celui de Mendoza:
:Gaspard: : Et maintenant, capitaine, puisque la paix est faite avec le ciel, venons-en aux affaires de la terre: il y a des obleas croustillantes qui nous attendent.
Mendoza esquissa un faible sourire, mais secoua doucement la tête:
:Mendoza: : Ma gourmandise céderait volontiers, mais je laisse ces sucreries aux enfants. Je préfère garder mon appétit pour le banquet. J'attends de voir la viande fumer sur les broches ce soir.
Le Catalan promena ses yeux sur l'assemblée avant de lancer:
:Mendoza: : Où sont les mariés? Confiné dans cette cage à poules, je n'ai rien pu voir du cortège qui nous suivait.
Le colosse haussa les épaules:
:Gaspard: : Qui sait? Ils flânent sans doute en route, perdus dans leur contemplation amoureuse. À moins qu'ils ne soient déjà passés aux choses sérieuses…
Un rire sonore secoua le marin:
:Mendoza: : À leur âge, je ne me fais plus d'illusion: ils connaissent la manœuvre. Leur vertu bat de l'aile depuis un moment déjà… Mais aujourd'hui, il leur faudra patienter jusqu'à ce que le Père Oriol ait béni leur couche avant de céder à la bagatelle.
D'une voix de velours, Laguerra intervint:
:Laguerra: : Cessez donc vos spéculations de taverne, señores.
D'un geste d'une élégance feinte, elle ajusta les plis de sa robe avant de planter son regard moqueur dans celui de son époux.
:Laguerra: : Si tu n'avais pas passé tout le trajet les yeux rivés sur ma personne, tu aurais remarqué que leur attelage fermait humblement la marche. Quant à leur vertu...
Elle laissa planer un silence provocateur, coulant un regard amusé vers Gaspard.
:Laguerra: : Disons simplement que nos jeunes mariés savent sans doute modérer leurs élans... Une retenue qu'un certain marin de ma connaissance n'a jamais possédée. Alors au lieu de disserter sur la couche nuptiale, occupez-vous de la vôtre, messieurs.
Un grand éclat de rire, gras et tonitruant, jaillit instantanément de la poitrine de Gaspard. Le colosse se claqua la cuisse, manquant d'en renverser son propre gobelet de vin, ravi au plus haut point de voir Mendoza ainsi désarmé par sa propre épouse. Entre deux hoquets de gaieté, il s'esclaffa:
:Gaspard: : Nom d'une râpe à boulet, capitaine! Voilà une salve qui a atteint ta fierté en plein cœur! On dirait que tu as trouvé un adversaire à ta taille pour tout ce qui touche à la rhétorique!
Loin de s'offusquer, le marin laissa simplement monter un fin sourire en coin, inclinant légèrement la tête en signe de reddition face à Isabella. Le point était perdu, mais le plaisir du jeu restait intact.
Boule de poils s'essuya une larme au coin de l'œil, reprenant enfin un semblant de sérieux avant d'ajouter:
:Gaspard: : Bref, où que soient nos tourtereaux, nous avons la place pour nous... ou presque.
Désignant la cour d'un coup de menton en avalant sa bouchée, José-Maria fit:
:Gaspard: : Regarde! La voiture des alchimistes français vient tout juste de stopper devant la herse. Quant à Sancho et Pedro... disons qu'ils ont trouvé le moyen de se faire inviter sur le siège des cuisines pour surveiller de près la pitance...
Isabella, qui observait la scène avec un amusement discret, coula un regard vers son mari. Le fait que les jeunes mariés et le reste de la noce soient encore en chemin lui offrait l'occasion de savourer son avantage et d'aiguiser ses premières flèches.
:Laguerra: : Parfait! Cela nous laisse tout le temps de goûter aux "spécialités locales", n'est-ce pas, Juanca? Après un tel sermon, tu as sûrement besoin de "reprendre des forces" pour le banquet de ce soir...
Mendoza sentit le piège se rapprocher inexorablement. Mais le duel silencieux fut abrégé par la délicatesse légendaire de Gaspard. Posant une lourde patte sur l'épaule du marin, le colosse la secoua vigoureusement en envoyant une bourrade amicale qui aurait pu terrasser un taureau.
:Gaspard: : Par la Sainte Vierge, Face de limande, tu as intérêt à te ménager aussi!
Son clin d'œil appuyé fit instantanément froncer les sourcils du Catalan.
:Gaspard: : À en juger par le joli fruit qui mûrit sous la robe d'Isabella, il va te falloir de sacrés réflexes pour courir après le marmot!
D'un geste large de son pichet, il désigna le ventre arrondi de la jeune femme. Cette simple allusion suffit à ramener la conversation sur un terrain bien plus piquant.
:Gaspard: : Une grossesse aussi avancée alors que tu n'es plus tout jeune... C'est une autre paire de manches que de commander un équipage de matelots, capitaine! Je te prédis des nuits plus blanches que sous les vents de Neptune.
Le silence qui suivit fut d'une tout autre nature que le précédent. Mendoza se figea. La maternité imminente d'Isabella, visible aux yeux de tous, allait devenir sous la voix tonitruante de Gaspard le sujet de conversation principal du buffet. L'allusion de sa femme aux "spécialités locales" et au besoin de "reprendre des forces" prenait un sens d'une ironie mordante. Isabella, quant à elle, ne cilla pas. Elle coula un regard vainqueur vers son époux, profitant de la remarque de Boule de Poils pour appuyer là où cela faisait mal, savourant le trouble du grand marin face à cette réalité qu'il ne pouvait plus esquiver.
Le Catalan laissa passer un battement, le temps de reprendre la barre. Un sourire en coin, presque imperceptible, dessina le contour de ses lèvres alors que son regard noir ancrait celui de son épouse. Il se détacha de la poigne de Gaspard et s'approcha de sa compagne d'un pas lent, son assurance retrouvée. D'une voix feutrée mais parfaitement audible pour leurs deux témoins, il répliqua:
:Mendoza: : Ta sollicitude me va droit au cœur, Princesse. Mais rassure-toi: s'il s'agit de tenir le cap durant ces veillées nocturnes, j’ai survécu à des océans bien plus déchaînés que les caprices d'un nourrisson... ou d'une future mère.
Il attrapa délicatement une oblea sur le plateau de Gaspard et la lui tendit avec une courtoisie exagérée.
:Mendoza: : Prends-en donc la moitié. Après tout, c'est toi qui charries la "cargaison" en ce moment. Il serait fort dommage que le petit mousse manque d'énergie pour supporter le caractère de sa mère tout au long de la traversée.
José-Maria laissa échapper un rire gras, ravi de voir le capitaine rendre les coups. Laguerra coula un regard noir mais amusé vers son époux. Loin de se démonter face à l'allusion sur son tempérament, elle accepta la demi-part d'un geste gracieux, ses doigts effleurant délibérément ceux du capitaine. Elle y planta de jolies dents blanches, savoura la bouchée une seconde avec une lenteur calculée, puis arqua un sourcil. D'un ton doucereux qui contrastait avec l'éclat de défi dans ses yeux, elle souffla:
:Laguerra: : Un navire bien lesté tient toujours mieux le cap, mi amor. Et puisque tu parles de tempêtes... n'oublie pas que c'est souvent le capitaine qui crie le plus fort lorsque les vagues se déchaînent. Quant à la personnalité de ce petit matelot... s'il hérite de ma patience et de ton entêtement, je crains que les exigences de sa mère ne tarissent ton assurance bien avant ce soir.
Elle ponctua sa réplique d'un sourire radieux qui masquait à merveille la pointe d'acier de ses mots, avant de se tourner vers la cour où le grincement d'un véhicule venait de briser le brouhaha.

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Pendant ce temps, bien loin des joutes verbales feutrées de leurs aînés, une atmosphère sereine régnait encore dans le carrosse des mariés. À l'arrière du convoi, leur attelage avançait toujours aussi lentement, berçant leur douce complicité. Les Élus, comme pour savourer ces derniers instants rien qu'à deux, s'étaient volontairement enfermés dans leur bulle.
C'est pourtant au cœur de cette quiétude parfaite que le climat changea subtilement de nature. Le silence, jusqu'alors si léger, devint soudainement pesant. L'air à l'intérieur de l'habitacle se raréfia, s'enveloppant d'une fraîcheur subite, presque irréelle, qui fit frissonner la jeune femme.
Au moment exact où les tours de la demeure seigneuriale se profilaient au loin, le temps sembla s'arrêter pour elle. À travers la vitre, la silhouette imposante du manoir se dessinait contre le ciel. Cette bâtisse revenait de loin. Ancienne forteresse aux angles bruts, elle avait longtemps conservé la rigidité froide de son passé défensif. Il avait fallu toute la volonté et le raffinement d'Adriana de Ribes pour accomplir ce miracle. Seule membre de sa famille à avoir perçu le potentiel de ces vieilles pierres, elle avait balayé les doutes de ses proches pour restaurer de fond en comble l'ancienne structure militaire. Grâce à son audace, les meurtrières austères avaient cédé la place à de larges fenêtres lumineuses, et la garnison d'autrefois s'était métamorphosée en une demeure chaleureuse et accueillante, idéale pour abriter le bonheur des jeunes mariés.
Zia se raidit brusquement, sa main glissant hors de celle d'Esteban. Ses yeux, fixés sur le vide de la cabine, se dilatèrent tandis que ses pupilles semblaient absorber toute la lumière environnante, devenant d'un noir d'encre.
:Esteban: : Zia? Qu'est-ce qu'il y a?
Le sourire d'Esteban s'effaça instantanément pour laisser place à une profonde inquiétude.
L'Inca ne répondit pas tout de suite. Ses doigts se crispèrent violemment sur le cuir de la banquette. Ce n'était pas une vision d'avenir qui l'assaillait. C'était un écho du passé. Une résonance intemporelle liée à son rôle de gardienne des secrets de Mu. Dans son esprit, l'image de la stèle d'Athanaos qu'ils venaient de quitter se superposa à une toute autre architecture: celle, majestueuse et ensablée, du tombeau de Kûmlar.
:Zia: : Rana'Ori...
Murmurant ce nom dans un souffle, sa voix tremblante brisa le sortilège. Elle reprit péniblement ses esprits et tourna vers Esteban un visage d'une pâleur de craie. Laissant échapper un faible gémissement, l'Inca chancela alors que le véhicule ralentissait. Esteban, dont les sens étaient toujours calqués sur ceux de son épouse, la rattrapa de justesse par les épaules, le cœur battant à tout rompre. La panique brisa instantanément sa sérénité naissante. Entendre le nom de la dernière princesse de Mu, ici, sur la route de Cornellà, balaya d'un coup l'utopie de vivre une vie paisible. Le double médaillon qu'ils avaient jadis arraché aux mains d'Ambrosius semblait soudain peser plus lourd à leur cou.
D'un ton qui se voulait le plus doux, le Fils du Soleil insista:
:Esteban: : Qu'est-ce que tu as ressenti, Zia? Qu'est-ce que Rana'Ori essaie de nous dire?
La jeune mariée ferma les yeux un court instant pour stabiliser son souffle.
:Zia: : Ce n'est pas une menace immédiate, Esteban. Mais...
Sa voix était basse, presque un murmure pour que leurs paroles ne dépassent pas les parois de la cabine.
:Zia: : Mais une certitude qui s'est imposée à moi. Lorsque j'ai déposé mon bouquet sur la tombe de ton père, en pensant à la Terre et aux ancêtres, j'ai ressenti la même vibration spirituelle que dans le tombeau de Kûmlar.
Portant une main tremblante à son cou, elle effleura son précieux médaillon solaire. Le regard assombri, elle s'expliqua:
:Zia: : Je redoute que les secrets de la princesse ne soient pas tous en sécurité. Nous avons scellé son tombeau, nous avons emporté les artefacts à Patala, dans le Temple Mémoire... mais l'héritage de Mu est vaste. J'ai eu la sensation physique que quelqu'un, quelque part, cherche à forcer un passage que Rana'Ori avait pourtant voulu clore à jamais. Les reliques que nous pensions hors de portée ne le sont peut-être plus.
Esteban sentit une goutte de sueur glisser le long de son dos. Le souvenir de la princesse de Mu et des mystères qui entouraient sa sépulture restait gravé en lui comme l'une de leurs plus grandes responsabilités. La mine grave, le cœur serré à l'idée que leur trêve nuptiale puisse être de si courte durée, il demanda:
:Esteban: : Tu penses au Grand Héritage ou à autre chose?
:Zia: : C'est plus insidieux que cela, Esteban. Certes, les accès aux cités sont désormais condamnés, mais une ombre plane sur ce que nous croyions inviolable. Ambrosius, le docteur Laguerra et ton père ont laissé derrière eux des carnets, des cartes, des indices… Qu'un érudit ou une faction puissante s'empare de ces notes, et ils sauront remonter jusqu'aux artefacts que la princesse s'était pourtant juré de dérober à la folie des hommes.
L'Atlante posa de nouveau sa main sur la sienne, cherchant à lui transmettre un peu de chaleur. L'éclat d'or de son propre médaillon brillait sous le soleil de l'après-midi, ironique rappel de leur destin hors du commun.
Masquant son propre trouble derrière une assurance de façade, il affirma:
:Esteban: : S'il y a un danger, nous y ferons face, Zia. Ensemble. Comme nous l'avons toujours fait. Mais aujourd'hui, c'est notre mariage. Mendoza a loué cette voiture pour nous faire plaisir, et là, il nous attend. Promets-moi que nous nous accorderons ce répit, le temps de la réception et du banquet. Ce soir, nous n'en parlerons à personne.
Zia croisa son regard, y lisant une tendresse si pure que la tension dans sa poitrine s'allégea d'un coup. Elle esquissa un sourire timide, reconnaissante de cette bulle de douceur qu'il s'efforçait de préserver. Elle serra ses doigts.
:Zia: : Tu as raison, Esteban. Offrons-nous ces quelques heures. Pour nous, et pour eux.
Alors qu'elle achevait sa phrase, le pas des chevaux ralentit. Au-dehors, les accords de la guitare espagnole et les éclats de rire de la foule annonçaient leur arrivée imminente. Le moment était venu de masquer leur trouble et de retrouver les leurs pour cette fête.
Tandis que les portières s'ouvraient, la jeune femme prit une lente inspiration, ses yeux retrouvant péniblement leur couleur naturelle. Elle agrippa fermement le pourpoint du cartographe, le regard hanté par ce qu'elle venait de percevoir. En sortant de l'attelage pour rejoindre Mendoza et les autres, elle lui murmura d'une voix encore tremblante:
:Zia: : Pas un mot à quiconque pour le moment, nous sommes d'accord?
Malgré la clameur festive qui les accueillait, un poids invisible se posa sur les épaules des jeunes mariés. L'appel du destin venait de frapper à la porte de leur nouvelle vie, brisant brutalement la promesse de repos qu'ils venaient à peine de sceller.

À suivre...

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*Philosophie naturelle: C'est le terme exact utilisé à la Renaissance pour l'étude des phénomènes de la nature.
*Palomino mio: Littéralement, mon petit pigeon.
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:Laguerra: : AH! Comme on se retrouve!
:Mendoza: : Ma première leçon ne t'a pas SUFFIT?
:Laguerra: : Cette fois, tu ne t'en sortiras pas si FACILEMENT!
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